Voyage au pole sud et dans l’Océanie sur les corvettes l’Astrolabe et la Zélée, exécuté par ordre du roi pendant les années 1837- 1838-1839-1840, sous le commandement de m.J. Dumont d’Urville,capitaine de vaisseau, publié par ordonnance de Sa Majesté sous la direction supérieure de m. Ja cquinot, capitaine de vaisseau, commandant de la Zélée …

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Voyage au pole sud et dans l’Océanie sur les corvettes l’Astrolabe et la Zélée, exécuté par ordre du roi pendant les années 1837- 1838-1839-1840, sous le commandement de m.J. Dumont d’Urville,capitaine de vaisseau, publié par ordonnance de Sa Majesté sous la direction supérieure de m. Ja cquinot, capitaine de vaisseau, commandant de la Zélée …

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VOYAGE 
AU POLE SUD 


ET. DANS L'OCÉANIE. 


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VOYAGE 


AU POLE SUD 


ET DANS L'OCÉANIE 


SUR LES CORVETTES 


L’ASTROLABE ET LA ZÉLÉE, 


EXÉCUTÉ PAR ORDRE DU ROI 
PENDANT LES ANNÉES 1837-1838-1839-1840, 


SOUS LE COMMANDEMENT 


DE M. J. DUMONT D'URVILLE, 


Capitaine de vaisseau. 


PUBLIÉ PAR ORDONNANCE DE SA MAJESTÉ, 


& 


HISTOIRE DU VOYAGE, 


PAR M. DUMONT D'URVILLE. 


TOME PREMIER. 


PARIS, 
GIDE, ÉDITEUR. 


RUE DES PETITS-AUGUSTINS, D, PRÈS LE QUAI MALAQUAIS, 


1844. 


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AVERTISSEMENT. 


 Qu'à la vue de ce titre, le lecteur ne S’effraie 
pas. Je ne serai point long. Ce peu de mots n’a 
pour objet que de donner quelques explications 
sur la marche et le mode qu’il m’a semblé con- 
venabled’adopter dans la relation de ce nouveau 
voyage. 
Ma façon de voir n'ayant pas changé depuis la 
publication du premier voyage de l’Æstrolabe , 
“cette fois, le style que j’emploierai sera encore 
simple et modeste ; mais aussi clair, aussi précis 
qu'il me sera possible de le rendre. En effet, il 
ma toujours semblé que c’est le seul vraiment 
approprié à ces sortes de publications; elles 
doivent être le récit fidèle et sincère des événe- 
ments qui ont eu lieu dans le cours du voyage : 
Pexposé consciencieux des observations et des 


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en we 
si AVERTISSEMENT. N 
faits recueillis dans l’intérêt de la science. Sans 
doute, dans les ouvrages d'imagination, le talent 
de l’auteur, l’éclat du style et l'élégance des 
expressions en font le charme principal. Mais 
ces qualités perdent beaucoup de ce mérite dans 
un ouvrage où le fond doit être tout et la forme 
presque rien. D'ailleurs, je serai sincère, et 
pour ceux qui ne ea point cette 
opinion , il y a une autre raison qui sera péremp- 
toire. La nature ne m'avait point départi, je 
pense, les dons qui signalent l'écrivain élo- 
quent; puis, le genre de vie aventureuse et 
sans cesse active, auquel j'ai été assujetti depuis 
ma première jeunesse, ne m'a guère permis de 
suppléer à ce défaut par des études assidues. 
Dans ce récit je serai néanmoins plus sobre 
que je ne le fus, il y a douze ans, d’expressions 
techniques, de descriptions purement nautiques, » 
et je me bornerai aux détails indispensables, et 
sans lesquels mon œuvre deviendrait presque inu- 
tile aux hommes du métier. Car, s'il m’est permis 
de chercher à éviter quelques épines aux hommes 
du monde, d’un autre côté, mon travail ne 
doit pas tromper l’attente de mes compagnons 
d'armes; surtout de ceux qui, marchant un. jour 


AVERTISSEMENT. PO : | 
sur nos traces, chercheraient à compléter, ou 
peut-être à rectifier nos opérations. | 

En outre, encouragé par l'approbation de 
plusieurs personnes honorables, juges bien 
compétents en pareille matière, au lieu de 
fondre dans le cours de ma narration les 
extraits des journaux de mes divers compagnons 
de voyage, je continuerai de détacher ces 
divers extraits, pour les rejeter textuellement à 
la fin de chaque volume en forme d’appendice ; 
tandis que mon propre journal formera seul le 
fond de l’ouvrage. | 

Bien des lecteurs, peut-être, ne songeant qu'au 
moment présent, blâmeront cette disposition des 
matériaux ; car ils n’attacheront aucun intérêt 
à la répétition du même fait, narré successi- 
vement par divers spectateurs. Cependant, il 
faut qu'ils observent que ces personnes placées 
a des points de vue bien différents, mues par 
des sentiments divers, douées enfin de constitu- 
tions rarement semblables, doivent éprouver 
des impressions bien variées. Leurs réflexions, 
leurs observations en ressentent nécessairement 
influence. En outre, ces récits deviennent la 
confirmation ou le controle de la relation du 


iv AVERTISSEMENT. 
commandant qui, malgré tous ses efforts et sa 
bonne foi, ne peut pas être considéré comme 
infailhble. | 

Si jen juge par moi-même, et je ne suis pro- 
bablement pas le seul de mon avis, combien il 
serait intéressant de pouvoir lire aujourd’hui, au. 
moins par extraits, lesjournaux des compagnons 
de Magellan, de Drake, de Tasman, de Dam- 
pier, etc., et même de Cook, de Bougamville, 
quoique bien plus rapprochés de nous. Bien que 
les travaux de nos devanciers nous aient laissé 
peu de grandes découvertes à faire, les progrès 
rapides de la civilisation dans les contrées océa- 
niennes ajouteront, j'en suis certain, dans un 
siècle où deux, une haute importance à nos 
travaux , et nos neveux attacheront au récit de 
nos efforts, un intérêt au moins égal à celui que 
nous ressentons à la lecture des premiers voyages 
de découvertes. 


J. D. D'URVILLE. 


Paris, 19 mars 18/41. 


LETTRE 


DE MINISTRE DE LA MARINE 


À M. DUMONT D'URVILLE, 
Capitaine de vaisseau, 
€OMMANDANT L'EXPÉDITION DES CORVETTES L'ASTROLABE ET LA ZÉLÉE , 


A TOULON ; 


POUR LUI SERVIR D'INSTRUCTION RELATIVEMENT AU VOYAGE 


DE DÉCOUVERTES QU'IL VA ENTREPRENDRE. 


Paris, le 26 août 1837. 


Monsieur, le plan du voyage scientifique que vous 
allez entreprendre avec les corvettes l’'Æstrolabe et la 
Zélée, proposé par vous-même et modifié selon les in- 
dications données par le roi, a définitivement recu 
l'approbation de Sa Majesté. 

Les travaux que vous avez exéculés dans vos pré- 
cédentes campagnes, les études auxquelles vous vous 
êtes livré dans le cours de trois expéditions ‘ dont 
la science était le but principal, l'expérience que vous 
y avez acquise, vous donnaient en effet le droit de 
proposer vos idées sur la direction à suivre dans une 


1° de 1819 à 1821, sur la corvette la Chevrette, capitaine 
Gaultier. — 2° de 1822 à 1825 , sur la corvette la Coquille, capi- 
taine Duperrey.—3° de 1826 à 1829, sur la corvette l'Astrolabe, 
capitaine d'Urville. 


vi LETTRE 
expédition nouvelle, ayant pour objet de compléter la 
masse de renseignements recueillis par vous-même et 
par d’autres navigateurs, sur des parages encore im- 
parfaitement décrits et cependant fort intéressants à 
connaître sous les rapports de l’hydrographie, du com- 
merce et des sciences. 

Vous avez pu d'avance méditer le plan de cette cam- 
pagne, en étudier les détails, en calculer les résultats 
possibles, en prévoir les difficultés et combiner par la 
pensée les moyens d'exécution à employer pour en 
retirer tout le fruit qu'elle peut produire. 

Aussi me suis-je empressé de mettre à votre dispo- 
sition toutes les ressources qui vous ont paru néces- 
saires, de vous entourer de collaborateurs possédant 
votre confiance et de déférer à toutes vos demandes, 
en ce qui concerne l'armement de l'Zstrolabe et de 
la Zélée. 

Je suis donc fondé à attendre beaucoup de la mis- 
sion que vous allez remplir, et je suis bien persuadé 
que de votre côté vous ferez tous vos efforts pour jus- 
tifier et peut-être dépasser ces espérances. 

Les instructions que j'ai à vous tracer sur la con- 
duite à tenir dans le cours de votre campagne ne com- 
portent pas de longs développements. Je vous ai déjà 
transmis, en effet, un mémoire rédigé au dépôt général 
des cartes et plans de la marine, qui contient lindica- 
tion des questions les plus intéressantes à résoudre 
sous le rapport de l’hydrographie. Je vous ai adressé 
aussi des instructions spéciales qu'une commission 
prise dans le sein de l'académie des sciences a rédigées 


DU MINISTRE DE LA MARINE. VII 
pour vous sur les divers objets scientifiques dont vous 
aurez à vous occuper dans le cours de votre voyage. 

Ces instructions, approuvées par l'académie, sont im- 
primées, et vous en avez des exemplaires en nombre 
suffisant pour qu’elles puissent être placées entre les 
mains de chacun des officiers appelés à vous seconder. 

J'y joins, selon le vœu de l'académie, les instruc- 
üons précédemment tracées pour la campagne de la 
Bonite et dans lesquelles vous trouverez des indica- 
tions précieuses. | 

Ces divers documents vous serviront de guide dans 
l'exécution des travaux qui vous sont imposés et les 
sources dont ils émanent rendent superflu tout ce que 
je pourrais ici vous dire sur le même objet. 

Il me suflira donc de rappeler l'itinéraire que vous 
devrez suivre, de signaler le but dans lequel il a été 
concuet d'appeler votre attention sur quelques mtérêts 
qu, pour être étrangers à la science proprement dite, 
n’ont pas moins le droit d'être comptés pour beaucoup 
dans le but d’un voyage de circumnavigation exécuté 
par des bâtiments de la marine royale. 

IH importe que l'4strolabe et la Zélée puissent appa- 
reiller de Toulon vers le premier du mois prochain, et 
d’après les ordres que j'ai donnés à ce sujet, je ne doute 
pas que ces deux corvettes ne soient entièrement prêtes 
à cette époque. 

Partant de cette supposition, je vous recommande 
de faire vous-même toutes vos dispositions pour pou- 
voir mettre à la voile le 1° septembre. 

Vous dirigerez votre route de manière a atteindre, 


Viil LETTRE 

dans le milieu d'octobre, les îles du Cap Vert. Si vous 
étiez contrarié par les vents pour votre sortie du dé- 
troit, vous pourriez prendre à Gibraltar un batiment 
remorqueur, afin de ne pas perdre inutilement un 
temps précieux. ! 

Une relâche de deux jours dans la baie de la Praya 
vous sera utile pour remplacer l’eau consommée depuis 
le départ de Toulon, pour prendre quelques provisions 
fraiches et régler les montres marines. 

Continuant ensuite votre marche vers le ‘sud, 
vous atteimdrez, en passant entre les terres de Sand- 
wich et de New-Shetland, les parages voisins du pôle 
austral, et vous commencerez, par l'exploration de 
ces mers, la série de vos travaux. 

Vous n'ignorez pas les difficultés rencontrées, dans 
ces latitudes, par les navigateurs qui déjà s'y sont por- 
tés, ni les découvertes qu'ils y ont faites ; une prudente 
vigilance vous fera triompher des périls que peut offrir 
cette navigation, et vous n'oubherez pas que, s'il-est 
intéressant de recueillir le plus grand nombre possible 
d'observations sur ces régions à peu près inconnues, 
la conservation des navires placés sous vos ordres est 
d’un bien plus haut intérêt et que la plus belle décou- 
verte ne vaut pas la vie d’un homme. 

Vous étendrez d’ailleurs vos recherches vers le pôle, 
autant que pourront le permettre les glaces polaires. 

Après avoir terminé vos opérations sur ce point, 
vous serez libre de renvoyer en France la corvette la 
Zélée, si vous le jugez utile, ou de la retenir pour vous 
seconder dans vos recherches ultérieures , ‘et remon- 


DU MINISTRE DE LA MARINE. IX 


tant au nord, vous irez traverser le détroit de Magellan 
dont vous ferez l'exploration. 

Vous visiterez ensuite l'ile Chiloë que fréquentent 
surtout nos navires baleiniers. 

Je suppose que vous pourrez être rendu sur les côtes 
de cette ile vers le mois de mars 1838. | 

Du 20 au 30 du même mois, l'expédition pourra 
atteindre Valparaiso, où il sera utile de faire une re- 
lâche, afin de remplacer l'eau des batiments, prendre 
du bois et des rafraïchissements, réparer les avaries 
qui auront pu être faites dans la navigation pénible des 
mers glaciales et du détroit de Magellan, et enfin de 
remettre l’Æstrolabe et la Zélée complétement en état 
de continuer leur voyage. 

De Valparaiso, vous dirigerez votre route vers le 
23° degré de latitude, et prolongeant toute la bande 
des îles Ducie, Pitcairn, Gambier, Rapa, Rourontac, 
Mangia, Rarotonga, vous ferez en sorte d'arriver 
dans le courant du mois de mai à Vavao, où vous relà- 
cherez pendant dix jours environ. Ce point très-im- 
portant, surtout pour les baleiniers, est la meilleure 
station de toute cette partie de l'Océanie. 

Les premiers jours de juin pourront être employés 
à compléter sur les îles Viti le grand travail exécuté en 
1827 dans le premier voyage de l’'Æstrolabe. 

L'expédition visitera ensuite, au nord des Nouvelles- 
Hébrides, les iles Banks dont on ne connaît encore à 
peu près que le nom ; vous passerez près de Vanikoro, 
sans y mouiller ; vous vous contenterez d'envoyer vos 


“ 


canots à terre, pour visiter le cénotaphe élevé à la 


00 LETTRE 

mémoire de Lapérouse et de ses compagnons, et pour 
recueillir encore, s'il est possible, de nouveaux renser- 
gnements auprès des naturels. 

Vous atteindrez ensuite par Santa-Cruz où Niténdi, 
le groupe des îles Salomon, vous pourrez sans doute 
y arriver vers le mois de juillet, et vous en ferez la 
reconnaissance en visitant surtout avec soin la baïe des 
Indiens, où divers motifs vous font supposer que les 
Francais échappés au désastre de Vanikoro durent ter- 
miner leur carrière. 

Si l’état des bâtiments le permet, comme je l'espère, 
vous prendrez dans le mois de septembre la route du 
détroit de Torrès, vous visiterez la nouvelle colomie 
hollandaise fondée sur la rivière Dourga, les îles 
Arrou et Key, puis vous irez mouiller à Amboine. 

Dans le cas contraire, l'expédition se rendra à Am- 
boine, en passant par le nord de la Nouvelle-Guinée, et 
après avoir visité la baie Humboldt, découverte dans 
votre précédent voyage, mais où l4strolabe ne put 
alors mouiller. 

Une relâche de dix jours à Amboine vous suffira, 
sans doute, pour ravitailler et mettre en état les deux 
bâtiments. Vous arriverez ainsi aux derniers es du 
mois d'octobre. 

C'est alors que vous renverrez la Zélée en France, 
si d’après les circonstances, vous avez jugé convenable 
de la garder avec vous, après l'exploration des mers 
du pôle. | 

Vous proliterez du retour de ce bâtiment, pour ex- 
pédier les collections déjà faites, les résultats des tra- 


DU MINISTRE DE LA MARINE. XI 
vaux exécutés et pour faire rentrer en France les ma- 
lades de l'expédition. 

En novembre et décembre 1838, ainsi que dans le 
courant de janvier 1839, l’Æstrolabe, en contournant 
la Nouvelle-Hollande, pour rentrer dans l'Océan Paci- 
fique, visitera la nouvelle colonie fondée par les An- 
glais sur la rivière des Cygnes, passera à Hobart-Town, 
oùelle séjournera huit jours et se dirigera sur la Nou- 
velle-Zélande. | 

Vous consacrerez les mois de février et de mars aux 
travaux à exécuter sur cette grande terre, et vous ex- 
plorerez surtout avec soin les diverses parties du dé- 
troit de Cook re vous paraitront pouvoir offrir le plus 
de ressources à nos navires baleiniers. | 

En avril, vous conduirez l’Æstrolabe aux îles Cha- 
tam, sur lesquelles aucun renseignement nouveau n’a 
été donné depuis leur découverte par Brighton en 1791. 

Gouvernant ensuite au nord, vous visiterez en mai, 
juin et juillet, les îles Niouha, Mitchell, Peyster, Saint- 
Augustin, Gilbert, Marschall, et plusieurs des Carolines 
récemment reconnues par le capitaine Lütke, mais 
qu'il serait important de revoir sous les rapports phy- 
siques et ethnographiques, aussi bien que pour y mon- 
trer le pavillon francais. 

Vous atteindrez en août Mindanao, vous y séjour- 
nerez pendant quelques jours, et vous irez ensuite visi - 
ter plusieurs points de l’ile de Bornéo, tels que Ba- 
lambangan, Pontianak et Banyer-Massing. 

L’Astrolabe pourra arriver, dans le courant d’'oc- 
tobre, à Batavia, où elle devra ne faire qu'un très-cour!t 


XII - LETTRE 
séjour après lequel vous visiterez au moins en un point 
les côtes de Sumatra. | ù à 

Ce sera le terme de votre voyage ; le retour de l’ex- 
pédition. se fera comme à l'ordinaire par le cap de 
Bonne-Espérance, et vous ramènerez l'Æstrolabe à 
Toulon en évitant toute relâche qui ne serait motivée 
par aucun but d'utilité. 

En approuvant ce plan de campagne, le roi, mon- 
sieur, n’a pas seulement voulu vous donner l'occasion 
de compléter les importants travaux que vous avez 
déjà faits dans l'Océanie. Sa Majesté n’a pas eu en vue 
seulement les progrès de l'hydrographie et des sciences 

naturelles; sa royale sollicitude pour les intérêts du 

commerce francais et pour le développement des ex- 
péditions de nos armateurs, lui a fait envisager, sous 
un point de vue plus large, l'étendue de votre mission 
et les avantages qu’elle doit réaliser. si LL EE LS 

Vous visiterez un grand nombre de points pr est 
très-important d'étudier sous le rapport des ressour- 
ces qu'ils peuvent offrir à nos navires baleiniers. Vous 
aurez à recueillir tous les renseignements propres à les 
ouider dans leurs expéditions pour les rendre ss 
fructueuses. | 

Vous relàcherez dans des ports où déjà nôtre com 
merce entretient des relations et où le passage d’un 
bâtiment de l'Etat peut produire une salutaire in- 
fluence, dans d’autres où peut-être les produits de 
notre industrie trouveraient des débouchés ignorés 
jusqu'a ce jour, et sur lesquels vous pourrez, à votre 
retour, fournir de précieuses indications. 


DU MINISTRE DE LA MARINE. XIII 


Vous aurez probablement aussi l’occasion de rem- 
plr, sur plusieurs points de votre voyage, la mission 
de protection qui est le plus bel apanage des comman- 
dants des bâtiments du roi, et qui rend leur rencontre 
toujours avantageuse aux navires de notre commerce. 

Vous n'oublierez pas les obligations qui vous sont 
imposées sous ce rapport, et c'est ainsi que vous ré- 
pondrez complétement aux intentions du roi, et que 
vous justifierez la confiance que Sa Majesté a mise en 
VOUS. 

J'appelle toute votre attention sur cette partie de 
votre mission. Je n’ai rien à vous dire sur les devoirs 
généraux qui découlent de votre position, comme 
commandant d’une expédition; vous les connaissez et 
vous saurez les remplir, comme dans vos précédentes 
campagnes, avec toute la fermeté qu'exige la discipline 
militaire, mais en même temps avec tous les ménage- 
mens que réclame la nature de votre mission. 

Cette mission est dans vos goûts et de votre choix, 
vous avez tout ce qu'il faut pour la remplir dignement 
et la rendre féconde en bons résultats. 

Je me repose donc entièrement sur votre zèle et 
votre expérience, et je n'ai plus à vous exprimer qu'un : 
vœu : puissent vos efforts être couronnés par le succès 
et votre voyage s'accomplir heureusement ! 

Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération 
distinguée. | 

Le vice-amiral, ministre de la marine 
et des colonies, 
Signé Rosamrz. 


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NOTE 
DU DÉPOT GÉNÉRAL DE LA MARINE, 


OUR SERVIR À L'EXPÉDITION 


DE L'ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 


Lorsque M. d'Urville partira de Toulon, son but 
sera d’attemdre le plus promptement possible les hautes 
latitudes sud; on ne doit pas par conséquent lui de- 
mander de s'occuper sur sa route de recherches qui 
pourraient le retarder. On lui indiquera donc ici seu- 
lement quelques points où, sans se déranger de sa route 
directe, il pourrait diwiger ses bâtiments et faire déjà, 
même en passant, quelque chose pour l’hydrographie. 

La première relâche de l_4strolabe devant être à la 
Praya, nous signalerons à l’attention de M. d'Urville 
la recherche du danger nommé Bonetta-Rock. Cette 
vigie marquée sur les anciennes cartes, avait été cher- 
chée, mais en vain, en 1819, et son existence paraissait 
très-douteuse. Cependant, voici l'extrait d’une lettre 
du capitaine Vidal, rapportée dans le Nautcal maga- 
ane, février 1837, qui ne paraît pas laisser de doute 
sur l'existence de ce dangereux écueil : 

« À notre arrivée à la Praya, le consul américain 


xXy” NOTE 

« nous informa que le navire anglais Madeline, capi- 
« taine Hamilton, avait touché sur une roche, au 
« large de Bonavista, par 16° 19/ 4/ de latitude nord et. 
« 22° 49/ de longitude O. de Greenwich (24° 39/ 
« 247 O. de Paris) et s'était perdu. Il avait des chro- 
« nomètres à bord et allait à Sydney. Le livre de loch 
«et d’autres papiers furent sauvés. Le naufrage eut 
« lieu le 5 ou le 7 avril 1835. L'équipage gagna Porto- 
« Praya dans la chaloupe, deux ou trois jours après 
« l'accident. C’est l'écueil de Bonetta qui paraît être 
« beaucoup plus près de Bonavista qu'on ne le sup- 
« posait. » 


à 


en 


SJ 


La déclaration du capitaine porte que le 5 avril, à 
deux heures après-midi, par une brise modérée du 
N. E., le navire toucha sur un écueil mconnu, l'ile 
Bonavista restant sept à huit lieues à l’ouest, peu d'ins- 
tants après le navire coula. 24 

Ainsi que l’observe le rédacteur du Nautical, la po- 
sition de ce danger est incertaine, et comme il se 
trouve sur la route des bâtiments qui vont à la Praya, 
il serait nécessaire de le déterminer. M. d’Urville ren- 
drait donc déjà un grand service à la navigation, dès 
le début de sa campagne, si sans se déranger de sa 
route, il pouvait prendre connaissance de ce danger et 
en déterminer la position exacte. L'avantage qu'il a 
d’avoir deux bâtiments sous ses ordres lui permet d'em- 
brasser une certaine étendue de mer et rend ainsi cette 
recherche plus facile. 

Après avoir touché à la Praya, M. d’Urville traversera 
probablement l'équateur entre 16° et 25° 0’. Or, dans 


DU DEPOT DE LA MARINE. XYII 
cet intervalle et un peu au sud de la ligne, plusieurs 
bâtiments ont dit avoir touché, savoir : 


En 1747, le Prince ressentit 

deux chocs, par 1° 35/S. et 20° 10/ O. 
En 1754, la Silhouette , par 0° 20/$. et 23° 16/ O. 
En 1758, le Fidèle, par 0° 20/5. et 20° 20" O. 
En 1761, le Vaillant, capitaine 

Bouvet , vit une île de sable 

par 0° 23° S. et 21° 30/ O. 
En 1816, le Triton vit un banc 


… sur lequel il trouva 23 bras- 
| ses, par 0° 32/S. et 20° 6’ O. 
7 j 


En 1831, l’A4igle ressentit un 
choc, comme sil eüt passé 
sur un rocher, par 0° 22’ S. et 23° 27 0. 

En 1835, la Couronne res- 
sentit comme si le navire eût 
frotté contre un récif de 
corail, par 0" 97 S. et 29.40! O. 

Enfin en 1806, M. de Krusen- 


__sternapercut une colonne de 


LT 2 


_ fumée qu'il crut pouvoir at- 


tribuer à une éruption vol- 
canique, par 2° 43! S. et 22° 55/ O. 


On doit donc engager M. d'Urville à veiller attenti- 
vement en passant dans ces parages, et si le temps le 
permettait, à y faire sonder. Comme on a proposé plu- 
sieurs fois de reconnaitre l'approche des bancs et des 


terres, par des observations de la température de la 
L. 6 


xyini NOTE 

mer, il serait important de faire un fréquent usage du 
thermomètre plongeur. Enfin, comme le capitaine 
Bouvet dit avoir vu une île, M. d'Urville pourrait diri- 
ser sa route de manière à confirmer l'existence de 
cette ile ou à prouver qu'elle n'existe pas, du moins à 
présent ; car si les secousses ressenties dans ces envi- 
rons sont dues à des éruptions volcaniques, 1l serait 
très-possible que cette île eût été vue en effet en 1761 
et eût disparu ensuite. 

Après avoir traversé l'Océan Atlantique méridional, 

M. d'Urville doit chercher à s'approcher autant que 


possible du pôle sud, en suivant les traces du capitaint e. 
Weddell; il passera, soit entre la terre de Sandwich et 
Hinouvelleéoies soit entre cette dernière île et les 
Malouines. S'il prenait ce dernier passage, 1l pourrait 
encore examiner ce que nous devons décidément croire 
relativement aux iles Aurore que Weddell a vainement 
cherchées dans la position que leur avait assignée Ma- 
lespina, et que cependant le navigateur américain Fan- 
ning dit avoir vues et élève au nombre de trois dont 
celle du centre se trouve par 52° 58'S. et 50° 11/ O0. de 
Paris. Weddell pense que Malespina aura peut-être vu 
les rochers nommés Shag’s-Rocks, qui se trouvent par 

53° 48'S. et 45° 45’ O. et que l’on représente aussi au 
nombre de trois. Weddell lui-même n’a pas pu voir ces 
rochers ; peut-être en effet ont-ils été pris pour les îles 
Aurore. 1l serait donc intéressant de courir dans lin- 
tervalle qui “om e les Malouines de la Nouvellé-Géor- 


cie, de manière à voir les îles Aurore ou té 


Rocks, ou enfin les uns et les autres, afin dete 


DU DÉPOT DE LA MARINE: xIX 
si on doit enfin effacer de nos cartes les îles Aurore, 
qui sont un obstacle à la navigation, comme le capi- 
taine Weddell l’'observe fort bien, car il cite à ce sujet 
l'exemple d’un capitaine, dont le passage autour du cap 
Horn avait été de beaucoup retardé par la nécessité 
où il s'état cru être de mettre en panne, durant la 
nuit, à raison de la proximité de ces îles. 

Arrivé dans la mer Glaciale antarctique, nous n’a- 
vons rien à indiquer en particulier à M. d'Urville. I 
s'agira alors de constater si réellement il existerait 
constamment en dedans d’une ceinture de glaces, for- 
mée le long des iles qui sont entre 60° et 70° de lat- 
tude, un espace de mer libre dans lequel Weddell a 
pu naviguer sans obstacle, jusqu'à 74° 15’, et sans être 
arrêté par les glaces, et où Morrell qui n’a été, il est 
vrai, que jusqu'à 70°, pense qu'il aurait pu aller jusqu’à 
85°. On n'’ajoute pas une confiance entière au dire de 
Morrell, mais tout le monde regarde la véracité du récit 
de Weddell comme hors de tout soupcon. Serait-ce 
seulement une année exceptionnelle où le mouvement 
des glaces aurait laissé un vaste intervalle libre, ou 
doit-or s'attendre à trouver toujours le même fait à la 
même époque : tel est ce qu'il s'agirait de constater. 
Nous ne pouvons ici que montrer le point à résoudre. 
Nous ajouterons toutefois que le capitaine Foster, qui 
en 1829, a fait des expériences de pendule sur l'ile Dé- 
ception , la plus sud des Nouvelles-Shetland, et qui y 
séjourna depuis le 10 janvier jusqu’au 6 mars !, n’a- 


* M, Foster laissa sur cette île un thermomètre de Six , Mar 


xx : NOTE 

percut pas de glaces à cette dernière époque en quit= 
tant cette île, et ce ne fut que quelques jours 7. et 
plus au nord qu'il en rencontra. 


L’'académie des sciences s'étant chargée, sur linvi- 
tation du ministre, de rédiger des instructions pour 
l_4strolabe, il serait mutile de rapporter ici tout ce’ que 


né 


la physique Fo du globe, à l'état et au mouve- 
ment des glaces, à la température et à la densité de 


M. d'Urville sera dans le cas d'observer relativement 


l'eau, etc. Nous nous permettrons seulement de dire 
que nous regardons comme important de dessiner 
avec exactitude les glaces qui seront rencontrées, soit 
isolées, soit en masse ; de tâcher d’en obtenir la hau- 
teur et l'étendue avec exactitude, car on est souvent 
sujet à des illusions très-grandes. Ainsi l’on trouve, 
dans un des voyages de Parry au Nord, la remarque 
suivante : « Nous eûmes souvent l’occasion de remar- 
« quer les illusions qui ont lieu dans l'estime et dans 
« la distance des objets, quand on les voit par-dessus 
« une surface de neïge. Il n’était pas rare que nous 
« dirigeassions nos pas vers Ce que nous croyions être 
«une grosse masse de pierre située à un demi-mille 
« de distance, et après une minute de chemin nous 
« trouvions que cet objet pouvait tenir dans la main‘. » 

La quantité dont les glaces plongent dans la mer 


quant le maximum etle minimum de température, afin que si un 
autre navigateur le trouvait plus tard , en pñt avoir les deux ex- 
trêmes de la température. 

PPOStET, LL", pe 141. 


DU DÉPOT DE LA MARINE. nn 
devrait aussi, s'il était possible, être examinée. On à 
dit souvent que la 7° partie seulement était visible au- 
dessus de la surface de la mer, tandis que ? se trou- 
vaient plongés au-dessous. Cette conclusion a été tirée 
d'expériences faites sur des cubes de glace, et cette 
hypothèse donnerait aux montagnes de glace des di- 
mensions dont l'imagination s’effraie ; mais le docteur 
Webster qui accompagnait le capitaine Foster, dont il 
a été parlé plus haut et qui a publié le récit de cette 
expédition, dit (tome I”, page 142) : « Ayant fait moi- 
« même quelques expériences de ce genre, j'ai déduit 
« aussi d’un cube de glace que la septième partie seu- 
« lement restait émergée ; mais ayant ensuite placé un 
« cône de glace sur un cube, je trouvai que le cube 
« flottait aisément et soutenait la petite pyramide 
«.dont la hauteur était plus que double de la position 
« immergée du cube. J'ai aussi fait flotter différentes 
« masses irrégulières et j'ai trouvé que la hauteur de 
« la partie au-dessous de l’eau variait beaucoup. 
« Quelquefois elle était moindre que la hauteur de la 
« partie supérieure, d’autres fois double et dans toutes 
« sortes de perspectives. » | 
Nous ferons aussi observer à M. d'Urville qu'il se 
pourrait que la terre de Graham se joignit avec la terre 
d'Alexandre 1”, découverte par Bellingshausen, et 
même à celle de Pierre I”. On trouve en effet dans le 
dernier supplément que M. de Krusenstern a donné à 
ses mémoires sur l'Océan Pacifique, le paragraphe sui- 
vant : 


… « Ilest très-probableque cette terre (d'Alexandrel*") 


AXE NOTE 
« est jointe à la terre de Graham, découverte par Bis- 
«coe. Si cette dernière, dont la partie méridionale 
« n’est éloignée de la terre d'Alexandre 1 que de 100 
« milles, et est jointe dans le N. E. avec la terre de 
« Palmer, qui fait partie des îles de Shetlands, joint 
«_en effet la terre d'Alexandre, il s'ensuivrait que cette 
« terre aurait une étendue de 250 lieues et mériterait 
« bien d’être nommée Continent Austral. Il est même 
«à présumer que a terre d'Alexandre joint aussi la 
« terre de Pierre I”, le capitaine Bellingshausen, dans 
« son trajet de cette dernière à celle d'Alexandre, qu'il 
« découvrit plus tard, ayant eu des signes de terre et 
« même apercu un changement dans la couleur de 
« l'eau. » Ç 

C’est un point dont il serait intéressant de s'assurer 
si M. d'Urville se trouvait au N. de ces terres, et dont 
il est bon qu'il soit averti, s'il pouvait pénétrer où a été 
le capitaine Weddell, afin de ne pas chercher un pas- 
sage pour retourner au nord par un point où il trou- 
verait peut-être un obstacle. Quelque peu probable 
que paraisse être l'existence de l'ile que le capitaine 
Lundenbourg prétend avoir reconnue en janvier 1836, 
par 8° 21/ S. et 82° 42/ O. , et qui se trouve sur une 
route où beaucoup de bâtiments ont passé , on doit 
cependant engager M. d'Urville à diriger sa route de 
manière à constater d’une manière certaine, si on doit 
reconnaître dans cette découverte leffet d’une illu- 
sion , qui aura fait prendre une masse de glace pour 
une île. | 

L’Astrolabe , à sa sortie des glaces, se rendra à Val= 


DU DÉPOT DE LA MARINE. xt 
paraiso. On ne croit pas devoir indiquer à M. d'Urville 
aucun sujet de recherche spéciale dans ce trajet. La 
côte de Chiloë ayant été explorée par le capitame 
Fitzroy, et sachant de plus qu'un batiment français est 
envoyé en ce moment à l'archipel de Chiloë, pour re- 
connaître cette partie de côte fréquentée aujourd’hui 
par nos baleiniers. Sans doute, M. d'Urville séjournera 
assez de temps à Valparaiso pour nous donner un plan 
exact de cette baie, qui d’ailleurs ne paraît présenter 
aucun danger. Ce séjour est encore nécessaire pour 
s'assurer si la marche des chronomètres n’a pas subi 
des altérations par l'effet du froid que ces instruments 
auront dû éprouver dans les hautes latitudes. Nous ne 
saurions trop recommander à M. d'Urville de tacher 
d'établir les chronomètres à bord, dans un lieu où 
l’on puisse facilement entretenir une température à 
peu près uniforme. M. Fitzroy, dans un mémoire in- 
séré dans le Journal de la société de géographie de 
Londres, dit qu'il s'est très-bien trouvé de les avoir: 
placés dans un lit de son bien sec qui amortissait déjà 
un peu l'effet des secousses. | 

Si M. d'Urville ; en partant de Valparaiso , revenait 
au nord , jusque par 27° 4o/, il pourrait visiter la baie 
Francaise, découverte récemment par le capitaine 
Langlois , et nous donner le plan de cette position 
qui parait intéressante pour nos pêcheurs. De là ; se 
lancant dans le grand Océan , il visiterait les îles de 
Juan-Fernandez et de Mas-a-Fuera. S'il pouvait s’arré- 
ter quelques jours dans la première de ces îles, nous 
lui recommanderions de constater aussi exactement 


XXIV NOTE 

que possible l'effet du tremblement de terre arrivé en: 
1831. Il paraît que toute la côte d'Amérique est:su- 
jette à des changements de niveau, par suite des vio-. 
lentes secousses auxquelles elle est soumise de temps 
en temps. Jusqu'à ce moment on n’a eu, pour consta- 
ter ces changements, que des données très-imparfaites : 
il serait done important que, partout où M. d'Urville 
séjournera sur cette côte, il pût établir, d’une manière 
positive, la hauteur de quelques points bien reconnais- 
sables , comme des rochers dont la position serait dé 
terminée au-dessus du niveau moyen de la mer, niveau 
qu'on obtiendra toujours d’une manière assez rappro— 
chée en observant les hauteurs de deux pleines mers 
consécutives et de la basse mer intermédiaire, ou ré— 
ciproquement celle de deux basses mers consécutives 
et de la pleine mer intermédiaire. 

Nous n’entreprendrons pas de suivre ici M. d'Urville 
dans sa route au milieu de la mer du Sud, pour lu 
indiquer ee qu'il y aurait plus particulièrement à faire: 
L'étude spéciale qu'il à faite de cette partie nousper- 
suade qu'il connaît aussi bien que personne les points 
qui ont besoin d’être visités ; et les cartes qu'il emporte, 
où sont tracées les routes des différents navigateurs, * 
indiquent assez quelles sont les îles qu'il serait utile 
d'approcher pour en constater l’existenee, ou pour-en 
lier la position avec les îles environnantes ; beaucoup 
de travaux restent encore à faire, avant que nous puis- 
sions espérer connaître exactement ce quia si juste- 
ment été nommé la Polynésie, et malgré les travaux 
précédents, les navigateurs futurs trouveront encore 


DU DÉPOT DE LA MARINE. xxY 
longtemps des positions à rectifier, et de nouveaux 
points à déterminer. Nous nous contenterons donc de 
lui faire observer que c'est particulièrement par une 
liaison bien établie entre les divers points qu'il recon- 
naîtra , qu'il rendra surtout son travail précieux. Le 
nombre de chronomètres qu'il a lui permettra d'ob- 
temir les différences de longitude avec beaucoup de 
précision ; mais nous lui recommandons de ne jamais 
laisser écouler un intervalle trop long, sans régler 
leurs marches par des observations à terre. Cinq jours 
suffisent pour cela, mais sont nécessaires, et même on 
ne devra pas se contenter de l’observer à l’arrivée et 
au départ , mais bien toutes les fois que cela sera pos- 
sible pendant cet intervalle, soit le matin, soit le soir. 
On a des moyens faciles pour employer toutes ces ob- 
servations à la détermination exacte de l’état au chro- 
nomètre sur le sens moyen du lieu et de sa marche 
pendant l'intervalle. 

Nous ferons aussi remarquer à M. d'Urville que c’est 
aujourd'hui une opinion généralement adoptée que de 
nouvelles îles surgissent du fond de la mer par l'effet 
du travail des polypiers. Cette hypothèse qui paraît 
avoir d’ailleurs beaucoup de probabilité, a donné lieu, 
même dernièrement, à l'annonce exagérée de nouvelles 
terres, s’élevant rapidement du fond des eaux et de- 
vant bientôt donner un aspect tout différent au vaste 
Océan Pacifique. Mais là, comme dans ce que nous 
avons remarqué sur la côte d'Amérique, on manque 
de documents authentiques. Nous trouvons bien, il est 
vrai, dans le supplément de M. de Krusenstern (p.94), 


XXI | NOTE 

la mention d’une petite île qu'il suppose avoir été en 
1803 un écueil sous l’eau. Cet habile navigateur cite 
encore l’île d'Osnabrugh, découverte, en 1769 ; par 
Carteret , sur laquelle, en 1792, le navire Mathilde 
vint s'échouer et où, en 1827, le capitaine Beechey 
trouva encore des débris qu'il croit avoir appartenu à 
ce bâtiment. Cette ile, indiquée par Carteret comme 
une petite île très-basse , avait, en 1827, 14 milles de 
longueur. 

La place où Beechey trouva les Abris dela aseilte 
ne pouvait pas être le lieu de l'échouage , à moins de 
supposer un rehaussement du fond; et il préfère 
croire que ces débris auront pu être transportés en cet 
endroit par l'effet des vagues. Sans doute , lorsque de 
nombreuses années se seront écoulées, l'inspection 
seule des lieux ou leur description suffira pour cons- 
tater ces changements. Mais on peut encore avancer 
de beaucoup l’époque à laquelle on résoudra défini- 
tivement ces questions, en donnant aux  observa- 
tions actuelles une plus grande précision; surtout 
sous le rapport des hauteurs qui n’ont jusqu'ici été 
indiquées que pour ainsi dire à vue. Il y aurait par 
conséquent de l'intérêt à établir d’une manière certaine 
quelques points qui puissent par la suite fournir des 
comparaisons authentiques de nivellemment. Nous pen- 
sons donc que M. d'Urville rendrait un véritable service 
à la science en donnant avec toute la précision possi- 
ble, le plan de quelques localités qui n’ont pas même 
besoin d'être fort étendues, mais qui comprennent des 
rochers à fleur d'eau et d'autres à assez petite profon- 


DU DÉPOT DE LA MARINE. xxvit 


deur au-dessous de la surface de la mer, pour que leur 
abaissement au-dessous du niveau moyen püt être 
obtenu avec beaucoup d’exactitude, et enfin que les 
côtes environnantes fussent aussi comparées au même 
niveau moyen. + 

Nous citerions ensemble, comme pouvant être très- 
utile pour ce genre de recherche, la reconnaissance 
de quelques-uns de ces écueils signalés par des navi- 
sateurs modernes, comme l’écueil Lancaster, situé 
par 27° 2/ S. et 148° 47! O., les écueils Beveridge et 
Nicholson , si toutefois ces reconnaissances pouvaient 
s'effectuer sans compromettre la sûreté des bâtiments. 
De cette manière, des différences qui, sans cela, pour- 
raient être attribuées à des inexactitudes de levée, se- 
raient rendues sensibles et constatées authentique- 
“ment. 1 

C'est principalement dans la partie nommée la mer 
de Coral , située au sud du détroit de Torrès, que ce 
mouvement se fait observer avec le plus de dévelop- 
pement. Nous engageons donc M. d'Urville à y porter 
toute son attention lorsqu'il entreprendra la recon- 
naissance de ce détroit. Cette opération, d’ailleurs 
très-délicate, demande à être suivie avec une grande 
prudence. M. d'Urville examinera s'il ne serait pas 
plus avantageux de faire cette reconnaissance de 
l’ouest à l’est, en prenant pour époque la fin de la 
mousson du N. O., afin que, dans le cas d’un événe- 
ment, la mousson du $S. E. commencant, lui per- 
mit de revenir sur ses pas pour regagner un lieu de 
refuge. Dans le cas où cette marche, qui lui a paru 


XXYEI NOTE 

présenter des avantages lorsqu'elle lui fut indiquée.au 
mois de mai dernier, serait adoptée, ilaurait à changer 
un peu son itinéraire et à suivre d’abord la côte E: de 
la Nouvelle-Guinée qu'il a déjà visitée en 1827, et dont 
il compléterait la reconnaissance pour venir-ensuite-a 
Amboine, en passant par un des détroits qui séparent la 
Nouvelle-Guinée de l'ile Célèbes. D'Entrecasteaux,a 
passé par le détroit de Pitt, entre lesiles Batantaeet Sal- 
vatty. M. de Freycinet, M. Duperrey et M. d'Urville 
lui même, dans le premier voyage de l{strolabe, pas- 
sèrent au nord de l'ile Waygiou. M. d'Urville pourrait 
cette fois passer au sud de cetteile par le détroit de 
Dampier. Il lierait ainsi les travaux de ces prédéces- 
seurs et nous donnerait les moyens de connaitre bien 
ces passages sur lesquels plusieurs capitaines ont si- 
gnalé des erreurs dans les cartes d'Horsburgh. Ainsi, 
il paraît qu’à l’est des deux îles marquées par 0! 47° S. 
et 13° 5’ E. de Greenwich, il y en a une troisième, 
plus petite , qui n’est pas marquée. La latitude des:îles 
basses (Low Islands) paraît aussi douteuse. Le capi- 
taine Desse, qui a fait des remarques, dit dans son 
rapport : « J'ai cru aussi remarquer dans la partie de 
« l'archipel d'Asie, comprise depuis la grande île:Cé- 
« lèbes jusqu’au dehors du détroit de Dampier, ensui- 
«_ vant le grand passage de Pitt, que plusieurs positions 
« sont très-inexactement déterminées, et: je. eroïs 
« qu'un petit navire de l’état, bien commandé, pour— 
« rait rendre de grands services à l’hydrographie «de 
« ces parages, que le commerce francais commence 


La 


« beaucoup à fréquenter. » 


DU DÉPOT DE LA MARINE. xxx 

Partant ensuite d’Amboine pour se rendre au dé- 
troit de Bass, M. d'Urville trouvera le moyen de rec- 
tifier beaucoup de positions douteuses parmi les îles 
de Banda, Key, Arrow, etc., en se dirigeant vers la 
rivière Dourga qu'il a intention de visiter. 

Nous ne le suivrons pas dans son exploration de la 
côte O. de la Nouvelle-Guinée et du détroit de Torrès. 
Mais si M. d'Urville devait, après avoir exploré ce dé— 
troit, revenir à la côte O. de la Nouvelle-Hollande pour 
visiter la rivière des Cygnes, nous l’engagerions à exa- 
miner cette suite de hauts-fonds qui se trouvent entre 
Timor et la Nouvelle-Hollande. Il serait intéressant 
de savoir si, dans tout cet espace, on peut toujours 
atteindre le fond, et quelle est la plus grande profon- 
deur que l’on trouverait. Un jour viendra sans doute 
où l’on pourra obtenir la profondeur de la mer, quel- 
que grande qu'elle soit. C'est aux navigateurs qui 
cherchent à faire avancer les sciences, à tàcher d’ar- 
river à ce résultat. 

En suivant l'itinéraire de M. d'Urville, nous voyons 
qu'il doit se rendre de la rivière des Cygnes à Hobart- 
Town. S'il poussait un peu au sud, jusque par 50° en- 
viron de latitude, il pourrait s'assurer de l'existence 
de l’île de la Compagnie Royale, qui paraît très-dou- 

_teuse et en déterminer la position. 

D'Hobart-Town l’Æ4strolabe se rendra à la Nou- 
velle-Zélande, dont M. d'Urville a déjà reconnu une 
parüe. Il complétera ainsi la reconnaissance de ces 
deux grandes îles, où la civilisation tente de s'intro- 
duire. I doit aussi visiter les îles Chatam. Nous lui fe- 


XXX "4 NOTE 

pe: Mama s0 sl + des observations magnétiques et 
physiques, faites à l'extrémité S: de la Nouvelle 
Zélande, ou même, s'il était possible, sur les îles: en- 
core plus au sud, présenteraient de l'intérêt, comme 
étant faites sur le point le plus au sud de cette partie 
du globe. 

Les études que M. d'Urville a faites de toute la mer 
du Sud, ne nous laissent rien à [ui indiquer dans la 
route qu'il doit parcourir en traversant encore ‘une 
fois, du sud au nord, le vaste amas d’iles qui peuplent 
cette mer. Nous lui rappellerons uniquement ce. que 
nous avons dit précédemment relativement à ces.îles 
qui semblent sortir du sein des eaux et aux écueils qui 
semblent en être les prédécesseurs, et de plus à la 
nécessité, pour bien établir son niveau chronomé- 
trique, de s'arrêter de temps en temps pour régler ses 
montres. 

Rentré dans l'archipel bédiées par l’un des passages 
qui se trouvent au sud de Mindanao, M. d'Urville trou- 
vera dans l'ouvrage d'Horsburgh un excellent guide. 
Mais tout utile que soit cet ouvrage, il ÿ a encore bien 
des choses à faire, avant que d’avoir une carte exactede 
cet immense archipel. Les données certaines que l’on 
possède sont en bien petit nombre. Aussi l4strolabe 
trouvera-t-elle dans sa traversée de l'archipel des iles” 
Sooloo, de la mer de Sooloo, et surtout sur les côtes 
de Bornéo, une occasion de faire une ample moisson 
de travaux importants. Nous engageons M. d'Urville 
à s'y livrer avec tout le soin que comportent-ces con: 
naissances, et surtout à se bien persuader que .c'est 


DU DÉPOT DE LA MARINE. XxxI 


moins encore l'étendue du travail que son exactitude 
qui-en fait le mérite, et que dans les parties qu'il doit 
parcourir il peut à la fois réunir lun et l’autre *. | 
Après avoir parcouru les côtes de Bornéo, l'Æstro- 
labe viendra à Batavia. Nous engageons M. d'Urville, 
sinon à lever un plan de cette baie, ce qui ne lui serait 
peut-être pas permis, au moins à prendre le plus de 
relèvements qu'il pourra, et s'il était possible à terre 
avec le théodolithe, afin de nous donner les moyens de 
rectifier les plans que nous avons. Une suite de bons 
relèvements pris dans le détroit de la Sonde serait aussi 
très-utile, surtout si on pouvait avoir quelques stations 
a terre. | 

M. d'Urville compte, en sortant de Batavia, remon- 
ter la côte O. de Sumatra. Cette côte, hérissée de dan- 
gers, est en effet très-peu connue. Horsburgh annonce 
lui-même que la carte qu'il en donne en 1832, n’est 
qu'une approximation, et nous ferons remarquer en 
passant que, sur la carte générale, qui comprend de- 
puis les bouches du Gange jusqu'à la mer de Java et 
jusqu'au golfe de Tonkin, cette côte ouest de Sumatra 
n'est pas semblable à ce que présente la carte particu- 
bière de 1832; quoiqu'on trouve au bas de la carte gé- 
nérale, corrigée en 1833. Il y a , entre Sumatra et la 
chaine d’iles qui la prolonge à l’ouest, un grand nom- 


* Nous signalerons à son attention un banc de 6 brasses, indi- 
qué récemment au nord des îles Sooloo, par 6° 44 de latitude N. 
ét 121° 10 de longitude E. de Greenwich ; ainsi qu’un autre sur 
lequel on n’a trouvé que 7 brasses et qui reste, dans le détroit de 
Carmmata, par 9° 56 N. ct 111° 47° E. de Greenwich. 


XxxIT NOTE 

bre de rochers de corail qui s'élèvent subitement pres- 
qu'à fleur d’eau et dont il faut bien-se défier. La partie 
N. de cette côte, depuis les îles Baniack jusqu'à Ana- 
laboo, a été explorée en 1832 par le capitaine améri- 
cain Endicott, qui a donné aussi des instructions pour 
naviguer dans cette partie. Le dépôt de la marime a 
fait copier la carte et les instructions et M. d'Urville 
en sera pourvu. 

En quittant la côte de Sumatra, l'A sénold sé ren- 
dra à Bourbon pour effectuer enfin son retour en 
France par le cap de Bonne-Espérance. Les îleset les 
bancs de la mer des Indes peuvent encore fournir l'oc- 
casion de quelques observations utiles qui rectifieraient 
nos données sur les positions de ces bancs! 

Nous engageons M. d'Urville à faire des observations 
de courants sur le banc des Aiguilles et dans ses envi- 
rons, ainsi, au reste, que dans tout le cours de son 
voyage. Plusieurs navigateurs jettent de temps à autre 
des bouteilles bien bouchées à la mer, en y renfermant 
un billet indiquant le lieu et le jour où ces bouteilles 
ont été jetées. Dans le lieu où on les retrouve, si c'est 
un pays civilisé, on annonce ordinairement ce fait par 
des gazettes, ce qui fournit les moyens de connaître le 
mouvement des eaux au moins à la surface. M. d'Ur- 
ville fera bien d'employer ce moyen, au moins dans la 


* Nous signalerons à l'attention de M. d'Urville un banc nommé 
Outer Shoal. Le capitaine Blackisson, commandant l’Anna-Maria, 
dit avoir passé dessus le 15 janvier 1830, par 33°43’ S.et 36° 30’E. 
de Greenwich. H estime qu'il peut y avoir 1 a brasses d’eau dessus. 


DU DÉPOT DE LA MARINE. XXI 
partie de son voyage où il pourra espérer que ce ne 
sera pas en pure perte. Mais comme on a objecté que 
le vent doit agir beaucoup sur ces corps flottants, il 
serait bon de charger un peu la bouteille, afin qu’elle 
füt presque entièrement plongée dans l’eau, ou même 
on pourrait attacher la bouteille à un morceau de liége, 
par le moyen d’une ligne de 2 à 3 pieds, et la charger 
de manière à ce qu'elle tendit la corde sans faire en- 
foncer le liége. 

Nous engageons M. d'Urville à essayer de ces divers 
moyens, même peu après son départ, afin qu'on puisse 
juger du résultat qu'ils donneraient. 

Au-delà du cap de Bonne-Espérance nous n'avons 
rien à recommander à M. d'Urville, qui n'ait été dit 
précédemment , et nous espérons que dans trois ans, 
nous le verrons revenir en France avec une ample ré- 
colte d'observations dont les sciences géographiques 
et physiques s’enrichiront. 


Paris, le 25 août 1837. 


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 MEACUORT 
 | 


ÉTAT | 
DES OFFICIERS ET MARINS 


EMBARQUÉS 


SUR LES CORVETTES L’ASTROLABE ET LA ZÉLÉE 


PENDANT LE COURS DE LA CAMPAGNE: 


En donnant 77 extenso l'état nominatif de toutes 
les personnes qui ont fait partie des équipages des 
deux corvettes, je suis, pour la seconde fois, l'exemple 
donné dans les relations des voyages exécutés par 
Lapérouse et d’Entrecasteaux. Plusieurs autres ont 
donné seulement les noms des persotines de l'état- 
major. Mais n'est-il pas de toute justice de consigner, 
à la mémoire de nos neveux, au moins les noms 
des braves marins qui ont partagé les dangers, les 
fatigues et les privations inséparables de ces vastes 
entreprises ; sans le concours de ces hommes patients 
et dévoués , malgré la plus noble audace, malgré l’ex- 
périence la plus consommée, le commandant verrait 
bientôt ses efforts paralysés. Sans doute, le comman- 
dant doit être la tête dirigeant toutes Les opérations, 
les officiers ses bras ; mais les matelots sont ses jambes, 
et sans elles, tout mouvement lui serait interdit. 

Au reste, quand cela ne serait pas de la plus exacte 
vérité, la conduite des matelots de l’Zstrolabe et de 
la Zélée a été si louable, elle a si bien répondu à mon 
attente, qu'a ce titre seul, elle mériterait de ma part 
cette légère marque de ma gratitude. 


XXXYI 


| NOMS rr PRÉNOMS. 


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Dumont D'URVILLE 
Sébastien-César ). 


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François - Gaston - Marie - 
Auguste). 


BARLATIER DeEwas (François- 
Edmond-Eugène). 


Durocu (Joseph-Antoine). 


MarescoT DurTniLLEUL (Jac- 
ques-Marie-Eugène ). 


Gournin (Jean-Marie). 


Courvenr Despois ( Auguste- 


Elie-Aimé). 


Vincennon Duuouzin (Clé- 


ment-Adrien). 


Ducorrs (Louis-Jacques). 


Howgrow (Jacques-Bernard). 


Dumourier ( Pierre - Marie- 


Alexandre). 


LE Maisrre Durarc (Louis- 
Emmanuel). 


Gervarze (Charles-F rançois- 
Eugène). 


Laron» (Pierre-Antoine). 


Boyer (Joseph-Emmanuel- 


Prosper). 
Le Breron (Louis). 
Deseraz (César). 


: 
Ë 


( Jules- 


Lieutenant de vaisseau, 


Lieutenant de vaisseau. _ [22 novemb. 1810. 


Enseigne de vaisseau. 


Idem. 8 juillet 1816. 

Idem. 

Idem. 9 mai 1815. 
Chirurgien detroisièmeclasse.| 15 PA 1818. 


- [Secrétaire du commandant. 


ÉQUIPAGE 


DATE 
GRADES: 


DE LA NAISSANCE. 


ÉTAT—MAJOR. 


Capitaine de vaisseau de pre-| 23 mai 1790. 
miére classe. 
se-|20 septemb. 1804.| 

cond. sa 


5 mars 1812. 


Idem. 99 octobre 1810. | 


Idem. 


Idem. 8 mai 1814. 


Ingénieur hydrographe de 


17 mars 1811. 
troisième classe. 


Commis de marine de troi-| 12 février 1811. 
sième classe. 

Chirurgien-major de deu- 
xième classe. 

Préparateur d'anatomie. —|21 novemb. 1797. 
Phrénologiste. 


44 avril 1800. 


Elève de première classe. 


98 août 1816. 


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NOTES. 


Note 1, page LxIx. 


J'étais loin de penser me trouver de nouveau et pour la troi- 
sième fois dans les hasards d’une campagne de découvertes ; je 
croyais terminer ma carrière maritime par quelques voyages Or- 
dinaires qui m'eussent peut-être confiné dans la Méditerranée, 
lorsque le commandant d'Urville crut entrevoir que loccasion 
était favorable pour solliciter un commandement et présenter le 
plan d’une nouvelle expédition. Son but principal était d'aller re- 
cueillir dans les îles de la mer du Sud quelques documents pour 
terminer un important ouvrage qui, depuis longues années, était 
l’objet de ses travaux et de ses recherches. L'arrivée de M. le vice- 
amiral Rosamel au ministère de la marine lui fit espérer d'être 
accueilli , et en cela ses prévisions ne le trompèrent pas. 

Loin d’imiter un de ses prédécesseurs , qui n'avait cessé de dé- 
précier les voyages et qui avait constamment éloigné de toutes 
faveurs ceux qui y avaient coopéré, le nouveau ministre s'em- 
“pressa de soumettre le projet au roï qui donna aussitôt son adhé- 
sion ; ilen agrandit même l'itinéraire, en désirant que la nou- 
velle expédition débutât par s’avancer aussi près que possible du 
pôle sud et fit ses efforts pour suivre la route de l'Anglais Weddell, 
qui assurait avoir atteint presque sans difficulté le 74° parallèle. 


Pour assurer davantage le succès de cette première partie de la 


172 NOTES. 
campagne il fut décidé, et l’on prévint immédiatement M. le com- 
mandant d'Urville qu’on lui donnerait deux bâtiments ; lun de- 


vait être l’Astrolabe, qu'il avait déjà désigné, l’autre était laissé à : 


_son choix, tant pour la nature du navire que pour le capitaine 
appelé à le commander. M. d'Urville indiqua la Zéée qui était 
en tout semblable à l’Astrolabe , et me fit en même temps la pro- 


position de l'accompagner derechef dans ses nobles travaux, offre 


honorable que je m’empressai d'accepter et qui fut ratifiée par 
le ministre. Dès-lors nous nous mîmes à l’œuvre, et nous nous 
occupâmes entièrement des réparations et de l'armement des deux 
corvettes. | 


(M. Jacquinot.) | 
Note 2, page LXXX. 


Des ordres avaient été donnés pour diriger , des côtes de la 
Manche sur Toulon, des marins choisis et de bonne volonté ; 
mais , comme cela arrive presque toujours dans des choix pareils, 
ces marins soi-disant d'élite, quand ils arrivèrent, furent recon- 
nus comme très-médiocres , et les capitaines, usant du droit que 
leur avait laissé le ministre, furent obligés de les refuser. A la 
fin de juillet seulement, le dernier convoi de’ ces matelots par la 
corvette de charge la Dordogne arriva à Toulon ; on trouva parmi 
eux si peu de bons matelots volontaires que, pour former nos 
équipages , nous dûmes avoir recours à un appel aux marins des 
vaisseaux alors en rade de Toulon. Les autorités maritimes et les 
commandants des vaisseaux se prêtèrent à cette mesure avec com- 
plaisance, et nous pûmes désormais choisir sur un nombre pres- 
que triple de celui qui nous était nécessaire. 

La prime accordée par l'ordonnance du 30 mai et le goût qu'ont 
en général les bons matelots pour la grande navigation et les expé- 
ditions les plus aventureuses ; tant ils ont l'habitude de laisser à 


leurs chefs le fardeau de la responsabilité, avaient multiplié le 


NOTES. 173 
nombre des volontaires. Il en fut de même du corps des officiers 
qui ne furent pas plus que les marins arrêtés ni effrayés par les 
prédictions sinistres et les attaques imprudentes lancées contre 
notre expédition : ils déploraient seulement l'effet qu’elles pou- 
vaient produire sur leurs familles. 


(M. Dubouxet.) 


Note 3, page 2. 


Le commencement de notre navigation nous fit augurer on ne 
peut plus favorablement du succès. Officiers et marins étaient 
pleins du plus noble enthousiasme pour la campagne, déjà on 


bâtissait des châteaux en Espagne pour le retour et on discutait 


. des plans de voyage , comme si on touchait déjà à cette époque ; 


la confiance était dans tous les cœurs et tout le monde était animé 
d'une gaieté qui promettait de ne pas se démentir. 
(M. Dubouzet.) 


Note 4, page 2. 


Le soir, le soleil couchant était d’un rouge vif, l'horizon avait 
dans le N. O. une teinte rouge orangée, passant bientôt à une 
nuance rutilante analogue aux vapeurs nitreuses; ses derniers 
rayons ont pris une teinte pâle qui s’effaçca dans l’azur du ciel. 
Nous avons pris ce crépuscule pour un indice de vent , mais no- 


tre équipage , peu soucieux des tempêtes, a déjà entonné le re- 


frain du gaillard d’avant : 


Nous irons jusqu’au bout du monde, 


L’Astrolabe ne périra pas. 
La brise a fraichi pendant la nuit, la mer est devenue plus 


grosse , la corvette a tangué plus rudement ; sa marche ne m'a pas 
paru trop inférieure, Elle à atteint dix nœudë , avec des vents de 


174 NOTES. 
travers , sous les huniers, un ris pris; des basses voiles et le petit 
foc ; par cette forte brise, les deux corvettes avaient une marche 
peu différente. | | 

. (M. Roquemaurel.) 


Note 5, page 4. 


Plusieurs fois nous avons essayé le scopéloscope de M. Arago, 
et malgré toutes les précautions possibles, nous n’avons pu par- 
venir à aucun bon résultat. Une assiette de porcelaine attachée à 
l'extrémité d’une ligne plongée dans la mer, sous une profondeur 
de 19 brasses et demie, cessait d’être visible à l'œil nu ; avec le 
scopéloscope, on ne pouvait l’apercevoir à cette distance, et il est 
très-fâcheux que les résultats de l'expérience ne soient pas venus 
confirmer la théorie de cet ingénieux instrument qui repose en- 
tièrement sur les propriétés de la tourmaline. Nous n’ayons pas 
été beaucoup plus heureux avec l'instrument de M. Biot, au 
moyen duquel on peut tirer de l’eau de la mer à diverses profon- 
deurs. Mais je crois que s’il n’a pas réussi comme on devait s'y 
attendre, cela peut dépendre du mauvais état des soupapes. 

(M. Gervarze.) 


Note 6, page 7. 


Dans la soirée, on s'occupe à observer la haute des lames ou 
plutôt de la houle, car la mer que nous ressentons est une 
longue houle venant du nord. Nous nous accordons.tous à esti- 
mer que les plus hautes pouvaient avoir 5 ou 6 mètres dehauteur, { 
La houle était aussi très- -longue, et il était diflicile d’en estimer 
la longueur. | 

(M. Gourdin.) 


NOTES. 175 
Note 7, page 7. 


On a distribué à l'état-major et à l'équipage des capotes imper- 
méables à capuchon, faites en toile peinte. Il serait à désirer que 
les équipages des bâtiments de l'Etat fussent pourvus de pareilles 
capotes, pour les garantir de la pluie et du froid pendant les 
quarts d'hiver, et des coups de mer dans les embarcations. Cette 
tenue n’est pas élégante, sans doute, mais les matelots s’en trou- 
veraient bien. 

(M. Roquemaurel.) 


Note 8, page 5. 


On a distribué, en ration à l'équipage, du bœuf préparé à la 
facon de M. Taboureau, pharmacien de Rochefort. Cette viande 
préparée au demi-sel et renfermée dans un cylindre de tôle her- 
métiquement fermé, dans lequel avait été refoulé du gaz acide 
carbonique, a été trouvée très-belle. On l'a mise à dessaler dans 
l’eau de mer pendant quinze heures, et l’eau a été changée trois 
fois, suivant les instructions de l’inventeur. Dès l'ouverture du 
cylindre en tôle, le gaz s’est échappé avec sifflement, une odeur 
assez forte et même désagréable se dégagea de la viande. Mais il 
fut reconnu qu’elle n’avait pas éprouvé d’altération bien sensible. 
L’équipage a mangé à dîner du bœuf ainsi préparé. La soupe qui 
en résulta fut trouvée très-bonne, et le bouilli supérieur au bœuf 
salé ordinaire. J'ai fait garder pendant quatre jours un kilo- 
gramme de cette viande imprégnée de sa saumure, dans une 
assiette logée dans la cale. Malgré l'humidité et le mauvais air qui 
règnent dans un pareil lieu , la viande s’y conserva assez bien. 
Elle avaït pris une teinte plus foncée et semblait s'être un peu 


affaissée. L’odeur, quoique un peu nauséabonde, n'était point 


176 NOTES. 

abs6lument putride. Les chairs, à l'intérieur, avaient encore la 
rougeur du jambon, quoique infiniment plus mollasses. Cet 
échantillon de viande fournit une bonne soupe ; le bouilli était 


foncé en couleur, racorni et peu savoureux. 
(M. Roquemaurcel.) 


Note 9, page 8. 


Le soir, nous mangeâmes un excellent bouilli de la même 
viande (de Noël), et la soupe fut trouvée aussi délicate que de la 
soupe faite avec de la viande fraîche. | 


. (W. Gourdin.) 


Note 10, page 10. 


Il scrait intéressant de répéter cette expérience en employant 
des cubes de mêmes dimensions parfaitement sains et secs. Il 
n’est pas douteux que la forme extérieure des échantillons doit 
influer sur le degré d'absorption qui dépend de la manière dont 
les fibres ont été découpées. Peut-être pourrait-on employer une 
expérience de ce genre pour arriver à la connaissance du degré 
de salure des couches intérieures, d'où on pourrait conclure 
quelque chose sur les courants sous-marins. On prendrait un 
cube de bois bien homogène (le frêne serait assez convenable), 
parfaitement desséché, après avoir été quelque temps plongé dans 
l’eau distillée, pour y rendre gorge des sels qu’il pourrait encore 
conserver à l’état libre. Ce cube ayant été pesé avec soin, serait 


ensuite immergé dans la mer à la profondeur voulue. On le lais- 


serait exposé à la compression de la couche sous-marine, tout le 


temps qui serait jugé nécessaire pour sa complète imbibition. 
Ce cube serait remonté à sa surface et pesé immédiatement. On 


conclurait ainsi le poids du liquide absorbé. Ce même cube 


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en 


NOTES. 177 
longtemps exposé au soleil s'y dessécherait ; et lorsqu'il se serait 
complétement dépouillé de son eau, une nouvelle pesée ferait 
connaître le poids du sel qui, étant comparé au poids de l’eau 
absorbée, donnerait le degré de salure. Il est bon d'employer une 
sorte de bois qui n'ait pas une trop grande avidité pour l’eau, 
pour éviter les modifications que ce bois pourrait éprouver dans 


son trajet au travers des couches intermédiaires. 
(M. Roquemaurel.) 


Note 11, page 17. 


Nous nous dirigeâmes chez M. Brétillard, vice-consul de 
France, qui avait eu l'obligeance de se charger de nous procurer 
les montures et les guides pour notre expédition. Nous y arri- 
vâmes à neuf heures. On s’empressa aussitôt de charger les 
bagages, et nous employâmes ce temps à débattre les prix avec 
les guides et à tâcher de réduire le plus possible le nombre de 
ceux qui devaient nous accompagner. Malgré tons nos efforts, 
nous fûmes obligés de subir le joug de la Costombre et d'avoir un 
guide par cheval, les nôtres ne devant cependant nous conduire 
que jusqu’à l'Orotava qui n’est qu’à sept lieues de Sainte-Croix. 
Quant aux prix , nous fûmes obligés de subir aussi ceux qu’elle 
impose, car là, comme partout, les guides s'entendent comme des 
larrons en foire, et sont habitués à exploiter les voyageurs et à les 
traiter de Turc à Maure. 

Après avoir rempli à la Locanda voisine nos gourdes de voya- 
geurs de vin du pays, plus propre à nous faire supporter la cha- 
leur de la route que les vins de France, nous montâmes à cheval et 
nous mîmes en route sans perdre un instant. Il était alors neuf 
heures et quart. Notre caravane, moitié scientifique, moitié compo- 
sée d'amateurs du pittoresque, et par-dessus tout joyeuse, se com- 
posait de M. Dumoulin, ingénieur de l'expédition , de M. Coup- 


vent-Desboïs, enseigne de vaisseau et de moi, tous deux porteurs 
E 12 


178 NOTES. 


d'un baromètre en bandoulière et chargés des observations de 
physique, de M. le Guillou, chirurgien de la Zélée, de M. Lafarge, 
enseigne de vaisseau, tous armés du marteau de géologue et 
disposés à ne point s’épargner la peine pour ramasser des échan- 
tillons de toute espèce du pic. Nous étions tous montés sur d’as- 
sez bons chevaux et accompagnés chacun d’un guide pour mo- 
dérer plutôt leur ardeur que pour les stimuler, et d’un 
sixième guide chargé d’escorter les deux ânes qui portaient les 
bagages et les instruments. Nous primes en sortant de la ville la 
route de Laguna qui suit les hauteurs voisines. Pendant l’espace 
d'environ une lieue, cette route est assez bien entretenue, et ne 
présente que les difficultés naturelles de l pente rapide du ter- 
rain; mais au-delà, elle cesse pour ainsi dire d’être tracée, et on 
gravit les montagnes au milieu des coulées de basalte dont les 
aspérités seules empêchent les chevaux de glisser. Sur les côtés 
du chemin et par-dessus les blocs de basalte qui le bordent dans 
quelques endroits, on aperçoit quelques champs de maïs fraîche- 
ment récoltés dans les lieux seuls où les cultivateurs avaient pu 
diriger les eaux, et çà et là quelques plants de figuiers et de cactus 
qui rappelaient assez , surtout avec le ciel brûlant qui nous ser- , 
vait de voûte, l'aspect de l'Afrique. Des misérables huttes voi- 
sines disséminées sur le bord de la route, on voyait sortir des 
enfants à demi-nus, sur la figure desquels des mouches se dis- 
putaient le peu de place qui n'avait pas été envahi par la crasse, 
et qui venaient nous demander sur le ton habituel des mendiants 
de tous les pays un quartillo. En approchant de Laguna, le pays 
s'embellit, et une fois rendus sur le plateau où est bâtie cette ville, 
nous nous trouvâmes au milieu de champs de bléet de maïs, et de 
jardins plantés d'arbres chargés de fruits, entourés de murs cou- 
verts de treilles et de grandes joubarbes. A l'entrée de cette ville se 
trouve une grande place bordée de beaux édifices. Ses rues sont 
larges, régulières, garnies de trottoirs comme celles de Ste-Croix, 


mais presque désertes. Les maisons n’y ont généralement qu'un 


NOTES. 179 
étage et le rez-de-chaussée est occupé par des boutiques qui n'ont 
rien de remarquable, si ce n’est les nombreuses enseignes des bar- 
biers sur lesquelles on voit peints la lancette et le bras du patient 
d’où le sang: coule dans un vase placé au-dessous. Ces enseignes 
sont toujours restées en Espagne les attributs du métier, en dépit 
des progrès qui ont séparé pour jamais en Europe la profession 
des Sangrados de celle des Figaros, et ont ravi à celle-ci son plus 
bel apanage. Si on ne voyait à cette heure presque personne dans 
les rues, nous surprîimes néanmoins aux ventanas plusieurs 
jolis minois qui, poussés par la curiosité si naturelle aux filles 
d'Eve, jetaient à la dérobée des regards sur nos costumes bi- 
zarres et nos figures étrangères. Nous ne restâmes pas naturelle- 
ment en arrière, et saluèmes ces visages gracieux qui répondirent 
à nos saluts avec ce ton de familiarité innocente et polie qui ca- 
ractérise les mœurs espagnoles. 

Les champs voisins, une partie de la ville et les jardins de La- 
guna ont formé jadis un lac où se déversaient les eaux qui 
coulent des montagnes voisines et qui encaissent ce plateau au 
N. E. et au S. O. C’est de là que lui vient son nom de Laguna. 
Avant 1822, cette ville était le siége du gouvernement. Elevée de 
400 toises au-dessus du niveau de la mer, la température y est 
aussi beaucoup plus agréable qu’à Sainte-Croix. Ses magnifiques 
jardins couverts de palmiers, de dattiers, lui donnent en outre un 
air de fraîcheur qui plaît, et en fait une résidence agréable. 

En sortant de cette ville, nous entrâmes dans une plaine dont 
le sol mêlé d'argile et d’un tuf volcanique extrêmement meuble, 
paraît très-fertile. Les champs étaient encore couverts alors des 
chaumes du blé et du maïs, témoignages des dernières récoltes, 
et des charrues attelées de bœufs d’une petite race étaient en ce 
moment occupées au labourage. Ce spectacle champêtre avait 
pour nous un vif attrait; hors de la vue de la mer, nous pouvions 
nous croire transportés au milieu des champs de notre pays, et 


nous avions rompu pour quelques instants avec la vie mono- 


180 NOTES. 


tone du bord. La route suivait sa direction vers le sud-ouest, et 
à mesure que nous avancions, le paysage devenait de plus en plus 
varié, le chemin tout en plaine et fort beau nous permettait d’ac- 
célérer le pas. Le terrain devint au bout d’une heure plus inégal, 
la plaine se resserra et nous eûmes à traverser quelques lits de 
torrents. Enfin à midi, nous arrivâmes à Agua-Garcia, un des 
sites les plus pittoresques de toute la route. 

Là, le chemin est traversé par un aquéduc en boïs suspendu à 
une vingtaine de pieds de hauteur. L'eau la plus limpide y coule 
toujours abondamment, et après avoir arrosé tous les jardins 
situés dans la direction de son cours, va alimenter la ville dé 
Tacoronte qu’on apercoït dans le lointain. À gauche, sur un pétit 
tértre, se trouve un abreuvoir dontles auges sont en lave; là, tous. 
les voyageurs ont l'habitude de s’arrêter pour faire boire les che- 
vaux et les laisser reposer, et la beauté du site les inviteeux-mêmes 
à en faire autant. Nous y restämes environ une demi-heure, je 
l’'employai à remonter le cours des eaux. J'avais à peine fait quel- 
ques pas pour gravir le sommet de cette colline, quand j’apercus un 
charmant vallon rempli d'habitations, à travers lequel serpentait 
l’aquéduc, si simple dans sa construction, qu’il rappelle l'ouvrage 
des peuples les moins avancés dans la civilisation. Je le suivis des 
yeux jusqu’à une belle et magnifique forêt qui garnit les flancs de 
la montagne d’où descendent ses eaux; j'aurais voulu pouvoir 
errer tout à mon aise pendant quelques heures aw milieu de ces 
ombrages délicieux, mais il fallut se contenter de les contempler 
de loin, ainsi que tout le panorama qui se déployait à mes 
regards. Les habitations disséminées dans la plaine, entourées de 
jardins et de bouquets d'arbres, me permirent de suivre la direc- 
tion des eaux jusqu’à Tacoronte, petite ville située sur le bord de 
la mer , dans une position des plus agréables, car tout est fertile 
autour d’elle. La plaine est sillonnée par des ravins profonds, 
creusés par des torrents dont les bords sont garnis de cactus et 


près desquels on voit surgir les belles hampes de l’agave améri- 


NOTES. 181 
came. Reposés par notre halte dans le site d'Agua Garcia, le seul 
endroit où l’on trouve de l’eau sur la route, nos chevaux nous 
conduisirent avec une nouvelle ardeur jusqu’à la Matanza (le 
massacre), lieu célèbre et ainsi nommé des Espagnols, parce 
qu'ils y furent taillés en pièces par les Guanches, qui étaient 
alors commandés par un de leurs plus valeureux chefs, le der- 
nier prince de Tacoronte. Nous rencontrâmes presqu’à cha- 
que instant sur la route des paysans au teint bronzé, ayant la 
démarche grave et sérieuse des Espagnols, vigoureux et bien 
découplés , comme tous les montagnards. Tous demandaient 
à nos gardes si nous étions des Anglais, car ce sont les voya - 
geurs de cette nation qu'on voit le plus souvent dans toutes 
les parties du monde. Tous nous saluaient d’un air respectueux 
qui nous étonnait; à Ténériffe la distinction des rangs est toujours 
fort tranchée, et lorgueil démocratique n’a pas encore assez pé- 
nétré pour que le paysan croie pouvoir s’y soustraire, en refusant 
le salut à l'homme d’une classe plus élevée, au joug de l'inégalité 
qui lui pèse et qui n’en existe pas moins pour cela dans les pays 
les plus démocratiques. Dans ceux-ci, je regarde comme une 
exagération funeste cette idée qui tend à abolir une coutume 
toute patronale qui n’a rien d'humiliant et qui a son côté utile, 
en ce que cette marque d’égard et de bienveillance réciproque de 
deux hommes qui se rencontrent sur une route et se saluent, 
tend à resserrer les liens de la société et ne peut avoir que la plus 
heureuse influence sur les relations des hommes qui la com- 
posent. Je ne jageai donc point les habitants de Ténériffe comme 
moins civilisés, parce qu'ils nous témoignaient ces marques de 
déférence ; malheureusement bientôt après j'eus lieu de voir, à 
leurs habitudes mendiantes, que ce peuple a bien peu le sentiment 
de sa dignité. Des groupes de belles villageoises qui passaient 
auprès de nous, à l'œil vif et au teint basané, auxquelles les belles 
proportions de leur taille, de leur sein, et leur désinvolture dé- 


gagée donnaient un air de santé et de beauté toute particulière, 


182 NOTES. 

vêtues d’un simple jupon moitié collant qui dessinait parfaitement 
leurs formes, d’une chemise et d'une mantille, la tête couverte 
d’un chapeau de feuilles de palmier comme celmi des hommes, 
marchant pieds nus et portant presque toutes d'énormes paniers 
de fruits, et causant entre elles d’un air joyeux et gaillard , ne 
nous en demandaient pas moins un quartillo. 

Nous rencontrâmes bientôt après un compatriote qui fut dans 
le ravissement de retrouver des Français avec lesquels il pût 
parler sa langue natale, et qui, dans l’effusion de sa joie, fut sur 
le point d'abandonner les affaires qui le conduisaient à Sainte- 
Croix, pour nous accompagner jusqu'à l’Orotava et nous y rece- 
voir chez lui. Nous apprîmes de lui qu'il était directeur du jardin 
botanique de cette ville, et il nous témoigna tout le plaisir qu’il 
aurait à nous en faire les honneurs et à nous procurer toutes les 
plantes et les graines du pays que nous désirerions. L'air ouvert 
de ce brave homme prévenait tellement en sa faveur, que nous 
regrettions vivement de ne pouvoir pas prolonger notre séjour à 
l'Orotava jusqu’à son retour. Pour célébrer cette rencontre, nous 
lui offrimes au milieu du chemin des rafraîchissements dont 
nous étions abondamment pourvus et nous trinquâmes avec lui 
au souvenir de la patrie. Nous savions assez ce que c'était que d’en 
ètre longtemps séparés, pour comprendre les sensations qu’il 
éprouvait et qui lui faisaient tant d'honneur. 

En le quittant, nous traversâämes un ravin profond formé par 
une large fracture qui paraît s'être produite dans les couches de 
basalte qui se trouvent sur les côtes, et dominent la route à une 
hauteur d'environ quarante pieds. On voit à nu les masses 
prismatiques de leurs s/ratas inclinées ; celles-ci recouvrent des 
bancs de tuf volcanique d’un rouge éclatant. Nous ramassämes 
quelques échantillons de ces roches qu’il fut très-difficile de dé- 
tacher. Bientôt après, tournant vers la gauche, nous vimes se 
déployer devant nos regards toute la partie occidentale de l’île, la 


plus renommée pour ses vignobles. Aussi la culture en est-elle 


NOTES. ÿ 183 
très-soignée, et avant d'atteindre Matanza, les deux côtés de la 
route étaient bordés de champs de vignes. Nous atteignimes cet 
endroit à une heure après midi; les hauteurs qui le dominent et 
le ravin profond qu'on traverse avant d'y arriver, ont été sans 
doute le théâtre des exploits des Guanches, quand'ils vainquirent 
pour la dernière fois leurs intrépides conquérants. Là nous 
fimes une halte de quelques ‘instants pour faire reposer nos 
chevaux que la chaleur avait fait beaucoup souffrir ; nos guides. 
voulaient nous y faire arrêter pour dîner, mais ce point étant 
encore trop près de Sainte-Croix, nous insistèmes pour passer 
outre, et les fimes taire en leur achetant du pain et des œufs, et 
quelques fruits pour nous désaltérer. L'auberge de Matanza res- 
semblait parfaitement à ces hôtelleries si bien décrites dans les 
romans de Le Sage ; ses murs étaient tapissés de mauvaises gra- 
vures représentant la vie de Geneviève de Brabant et ses mal- 
heurs. Le village se compose d'une quarantaine de maisons 
autour d’une modeste église, sans compter les espèces de cavernes 
habitées par de pauvres familles. Les jardins d’alentour sont 
remplis de dattiers couverts de fruits qui sont petits et ligneux 
et sont loin de ressembler aux dattes de la Barbarie. La prin- 
cipale utilité de cet arbre, je crois, est l'emploi qu’on fait de ses 
feuilles pour faire des chapeaux et des nattes. 

De Matanza à Vittoria, le chemin est roide et difficile. Le pays 
est entièrement planté de vignes ; à droite, à une distance qui va- 
rie d’une à deux lieues , on a la mer , et à gauche, dans le loin- 
tain , d’assez hautes montagnes. Le village de Vittoria se compose 
d’une centaine de maisons ; là les conquérants se vengèrent de la 
défaite de Matanza , et le nom de leur victoire est resté au théâtre 
de leurs exploits. La route est remplie de petits monuments qui 
renferment des niches de saints et de madones, objets de la véné- 
ration du peuple dont la religion ne consiste guères qu’en cela. 
La campagne à nos pieds était remplie de paysans des deux sexes 


occupés à la vendange ; mais à la hauteur où nous étions, la plus 


184 NOTES. 

grande partie des raisins étaient encore loin d’être mûrs. Nous dé- 
couvrimes bientôt après le port de l’Orotava, petite ville où il y a 
un fort mauvais mouillage que fréquentent cependant les cabo- 
teurs, pour y venir chercher les vins qui sont les plus renommés 
de toute l’île. La plaine allait toujours en s’agrandissant, et comme 
le chemin tournait à gauche, nous ne tardâmes pas à voirla ville 
de l’'Orotava, située à mi-côte dans une des positions les plus heu- 
reuses qu'on puisse rencontrer. Les environs sont boisés , cou- 
verts de jolies maisons de campagne, et le pays a un air de prospé- 
rité que semblaient cependant démentir les importunités des 
enfants et des femmes. qui nous demandaient l’aumône sur la 
route. 

À quatre heures nous arrivâmes à l’Orotava , grande et jolie 
ville, dont les rues sont larges, bien pavées, mais fatigantes à 
cause de la rapidité de leur pente. Les maisons , bâties avec une 
pierre de lave noire, sont toutes d'architecture mauresque, et 
ont un caractère d'originalité qui plaît à l'œil ; mais ce que cette 
ville a de plus remarquable et de plus curieux, ce sont ces eaux 
limpides qui coulent avec une abondance rare, à plein canal, 
dans les principales rues, et répandent un air de fraîcheur dé- 
licieux. Nous descendimes près de l’église dans une auberge où 
nos guides nous conduisirent, en nous disant, pour la vanter, 
qu’elle avait logé dernièrement un prince Français. Comme c’est, 
je crois, la seule de la ville, ce n’était guères une recommanda- 
tion. Nous avions encore deux heures de jour devant nous ; nous 
les employâmes à visiter la ville et ses environs. Nous entrâmes 
d’abord dans l’église, qui était tout contre l'hôtel ; l'architecture 
en est mesquine et de mauvais goût ; un vieux padre,qui en était 
le gardien , nous en fit cependant admirer les beautés que nous 
cherchions en vain , en nous disant que c'était une imitation de 
Saint-Pierre de Rome. La coupole appartient en effet au même 
ordre d'architecture ; mais combien d’imitations des œuvres du 


génie n'ont rien de leurs modèles! Nous nous gardâmes bien de 


NOTES. 185 
désenchanter ce brave padre, qui tout content de voir que nous 
partagions son enthousiasme , nous conduisit jusques dans le ves- 
taire pour offrir successivement à notre admiration toutes les cha- 
subles ; il nous proposa même de monter jusqu’au clocher , nous 
avions nos jambes à ménager pour le pic, et cela offrait trop peu 
d'intérêt pour nous faire accepter son offre que nous refusâmes 
poliment. Nous ne nous doutions pas alors qu’en acceptant celle 
que des enfants qui nous suivaient, nous firent de nous conduire 
au jardin botanique , nous allions faire ce que nous voulions évi- 
ter. On nous l'avait dit à un quart d'heure de marche de la ville ; 
nous en mimes cependant trois à nous y rendre, suivis d’un nom- 
breux cortége de mendiants , dont nous ne nous débarrassämes 
qu'en distribuant des sous. Comme le chemin qui conduisait au 
jardin allait en descendant , nous le parcourûmes sans nous aper- 
cevoir de sa longueur. Il était bordé de haies d’épines en fleurs , 
entrelacées de charmants buissons qui servaient d'enceintes à de 
jolies maisons de campagne. A la porte de chacune de celles-ci 
nous croyions être au terme de notre route; mais les enfans qui 
nous guidaient, nous répondaient avec un imperturbable sang- 
froid , luzgo señor. Enfin, cependant nous arrivâmes devant le 
jardin , que rien ne distingue extérieurement, si ce n’est un 
grand mur d'enceinte qui n’est pas toujours continu. La porte 
donne sur une grande allée du côté de l’ouest, plantée de dracæna 
draco , arbre particulier aux Canaries , qui produit une espèce 
de résine à laquelle dans le pays on accorde des propriétés den- 
tifrices. Nous fûmes parfaitement accueillis à notre arrivée par la 
senora don Miguel Daguaire, ou plutôt madame Daguaire, comme 
elle nous ledit, épouse du jardinier que nous avions rencontré 
sur notre route avant Matanza. Après nous avoir raconté avec 
une volubilité surprenante son histoire , celle de ses malheurs et 
du naufrage qui l’avait condamnée à cet exil ,ellenoussauta pres- 
que au cou, tant elle paraissait heureuse, comme son mari, de 


retrouver des Francais. La pauvre femme nous exprima sa joie 


186 NOTES. 

dans un langage moitié espagnol, moitié francais (car en voulant 
apprendre la première langue, elle avait oublié autre) qui avait 
quelque chose de plaisant, et nous fit de son mieux les honneurs 
du jardin , en nous exprimant tous ses regrets de l'absence de don 
Miguel. Cet établissement qui est aujourd'hui dans un état pres- 
que d'abandon, fut créé par un riche Espagnol des Canaries , à 
la fin du siècle dernier ; il voulait doter son pays de toutes les 
productions des pays tropicaux. Le gouvernement, auquel il ap- 
partient aujourd’hui, y entretient un jardinier, sans faire seule- 
ment le quart des frais qui seraient nécessaires pour le maintenir 
sur un pied d'utilité pour le pays et d'agrément pour les habi- 
tants. Je remarquaï, en me promenant , toutes les plantes du midi 
de la France, et beaucoup d'arbres de’la Chine et des Canaries, 
tels que le superbe magnolia, l'arbre à suif de la Chine, le vernis 
du Japon, le dracæna-draco et une grande quantité d’ananas. Je 
me procurai un peu de la fameuse racine de dracæna , et la nuit 
nous ayant surpris tandis que nous étions à contempler toutes ces. 
richesses végétales, nous primes congé de la vieille señora , qui 
nous vit partir presque les larmes aux yeux, et nous exprima en- 
core une fois combien elle serait heureuse de revoir sa chère Lor- 
raine, ce qui excita parmi nous les sentiments d'intérêt et de pitié 
qu’elle méritait. IL faut voir hors de leur pays les gens qui ont 
perdu l'espoir de jamais y rentrer, pour pouvoir comprendre 
combien est fort le sentiment qui nous y attache. En remontant 
jusqu’à l’Orotava , nous éprouvâmes une vive chaleur , et la mon- 
tée qui nous avait paru si douce en descendant, fut très-pénible, 
et nous arrivèmes à l'hôtel, harassés de fatigue. Nos compagnons 
qui, pour ménager leurs baromètres, n'étaient arrivés qu'après 
nous à l’Orotava, nous attendaient avec impatience, et nous nous 
mimes à table aussitôt. Notre appétit avait été tellement excité 
par la marche, que nous nous aperçûmes à peine combien tout ce 
qu'on nous servait était mal préparé. Comme nous quittions là 


nos montures pour prendre des mules, nous arrêtämes celles-ei 


NOTES. 187 
et un guide pour le lendemain. L'hôtel n'ayant pas de chambres 
suffisamment pour nous loger ; on établit des lits de sangle dans 
la salle du billard , où nous reposâmes tant bien que mal jusqu'au 
lendemain matin. Le froid qui fut naturellement sensible à des 
gens comme nous, qui venions de passer par les chaleurs de 
Santa-Cruz et de la route, nous éveilla heureusement avant cinq 
heures, que nous avions indiquées à nos guides pour l'heure du 
départ, car ceux-ci s'étaient endormis sur la consigne, et nous 
aurions éprouvé sans cela un grand retard. 

Nous nous levâämes tous dans les meilleures dispositions. Nos 
bagages étaient si considérables qu’on mit beaucoup de temps à 
les charger ; 1l avait fallu cette fois ajouter une mule de renfort 
pour porter l’eau qui nous était nécessaire, à l'endroit où nous 
devions bivouaquer ; nous avions en outre un guide spécial pour 
voyager dans les solitudes voisines du pic qui ne sont connues 
que d'un petit nombre de gens. Le temps était beau, l'air calme, 
et les nuages qui couvraïent la veille au soir le sommet du pic, 
étaient dissipés et nous promettaient une journée sans pluie, 
temps presque indispensable pour un pareil voyage. Car on 
souffrirait beaucoup au bivouac de l’Estancia, et avec des pluies 
comme celles qui tombent dans la montagne, il serait impossible 
de gravir le pic et même dangereux de le tenter. À cinq heures et 


demie, notre caravane était en campagne, munie de vivres et d’eau 


pour deux jours, auxquels chacun de nous avait ajouté quelque 


chose qu’il portait avec lui et un léger à-compte pris à l'hôtel. 
Nous sortimes de la ville par un chemin rapide, pavé de laves 
glissantes que, grâces à nos excellentes montures, nous fran- 
chîmes rapidement. Le jour commençait à paraître, mais à cette 
heure, où presque tout le monde dormait encore, le silence de la 
ville, la teinte sombre de ses maisons, le style de leur architec- 
ture, le léger brouillard qu’on apercevait dans la montagne et 
celui qui reposait sur la mer dans le lointain, donnaient à tout 


ce qui nous entourait un air de sévérité qui invitait au recueil- 


:# 
ÉBT., 


188 NOTES. 

lement, et contre lequel notre gaieté naturellement bruyante, 
réagissait avec peine. Nous passämes près de l’ancien collége, 
grande et belle maison qui ressemble à un palais, aujourd'hui 
déserte, grâce aux persécutions qu’éprouvèrent ceux qui étaient 
jadis à la tête de cet établissement. Je cherchai en vain du regard, 
dans le jardin qui l'entoure, le beau pied de dracæna draco si 
souvent cité par les voyageurs, arbre que la tradition a dit bien 
antérieur à la descente de Jean de Bethencourt et de ses com- 


pagnons dans l’île, en 1406, époque à laquelle il était aussi haut 


et aussi creux qu'aujourd'hui. Cependant il a 48 pieds à sa base, 
q J P 9 


et avait 70 pieds de hauteur avant le coup de vent de 1819. Le 
savant M. Berthelot qui a trouvé des dracænas dans les lieux les 
plus inaccessibles de l’île, a prouvé que cette plante est l'arbre 
propre des Canaries. Ses recherches ont démontré que les 
Guanches faisaient des bouchons de son bois, et d’autres savants 
ont fondé là-dessus l'hypothèse qu’il devait être le dragon du 
jardin des Hespérides de la fable, hypothèse qui s’accorderait 
avec celle qui suppose que les Canaries sont les débris de l’Atlan- 
tide des anciens, abimée dans un jour de cataclysme, celui où, selon 
quelques géologues, Calpe ou Abyla s'ouvrirent pour laisser 
passer les eaux de la Méditerranée. Nous suivimes, en sortant de 
la ville, pendant trois quarts d'heure environ, un sentier étroit 
qui traversait des ravins, où la lave glissante se montrait souvent 
à nu. À gauche, nous laissions des chaumières entourées, de 
figuiers, de cactus et de treilles, et à droite des vignobles-plantés 
par gradins, comme on les cultive en Provence et dans tous les 
pays où les coteaux sont escarpés. Nous arrivâmes ensuite dans 
un magnifique vallon couvert d'énormes châtaigniers au feuillage 
touffu, qui semblaient ètre enfermés dans des murs naturels de 
basalte représentant les arêtes qui encaissent ordinairement les 
diverses coulées sur les flancs d’une montagne. volcanique. Les 
éboulements successifs et les eaux ont tellement modifié la surface 


de ce ravin ,.qu'il paraît aujourd’hui former le lit d’un torrent; 


/ 


CENNEE 


NOTES. 189 
la végétation y est pleine de vigueur, et le doit sans doute aux 
eatix qui, sans être apparentes, doivent suinter presque partout 
en arresant un peu. Après avoir traversé ce vallon, nous vimes 
encore quelques champs de maïs et de lupin, et bientôt après une 
nature tout-à-fait inculte. On ne voyait plus alors que des arbres 
à feuilles épaisses et persistantes, tels que des lauriers, des olea, 
des ilex, des myrtes, ete. Nous étions entrés dans ce qu’on appelle, 
avec raison, la région des nuages; car presque toujours un rideau 
de ceux-ci nous séparait du pays qui était au-dessous de nous, 
nous interceptait la vue de la mer, et nous offrait de ce côté, quand 
les rayons du soleil réussissaient à pénétrer au travers, des appa- 
ritions vraiment fantastiques. Quelques pins rabougris se dis- 
tinguaient parfois au milieu de cette végétation qui bientôt elle- 
même changea tout-à-fait de caractère, et nous entrâmes alors 
dans la zone des bruyères touffues, dont la hauteur variait de 
quatre à cinq mètres. Les espèces en paraissaient assez variées, et 
à leur ombre on voyait s'élever quelques thyms rabougris et 
d’autres petits arbrisseaux. On voyait voltiger autour de ces 
fleurs quelques papillons, peu d'oiseaux; mais en revanche, le 
gibier y abondaït, des lapins partaient à chaque instant au pied 
de nos chevaux, nous n'avions malheureusement ni le temps ni 
les moyens de les chasser. En nous élevant un peu, l'atmosphère 
s'éclaircissait, mais aussi la végétation devint beaucoup moins 
active, les bruyères plus rares. Nous fimes halte au fond d’un 
petit ravin , pour attendre les mules chargées de bagages, et 
reposer nos montures qui en avaient bien besoin. Le soleil , qui 
avait dissipé les brouillards, nous permettait d’apercevoir tout le 
chemin que nous venions de parcourir : nous avions derrière 
nous tout le rideau de montagnes qui sépare l'Orotava de Laguna, 
et devant nous l'entrée des Cañadas et le pic qui se détachait ma- 
jestueusement de sa base et semblait se perdre dans les nues. Des 
paysans qui descendaient d’un village situé à gauche des Ca- 


ñadas, le plus élevé de toute l’île, vinrent nous vendre des figues 


190 NOTES. 


et des fruits de cactus que la nature stérile qui nous entourait 
nous fit trouver délicieux : d’autres portaient à l’Orotava des 


copeaux de boïs gras destinés aux pêcheurs. Tous ceux-ci, ha 
bitués à voir des voyageurs escalader le pic, étaient bien loin 
de comprendre le but qui nous y conduisait, maïs n’en parais- 
saient pas moins fiers, comme tous les habitants de Ténériffe, de 
ce que leur île possède une pareille merveille. Ils nous prédirent, 
eu nous quittant, du beau temps, mais nous engagèrent à bien 
nous défier du froid. Dès que nous nous remîmes en route, le che- 
min commenca à devenir de plus en plus difficile, et nous ne vimes 
plus pour toute végétation autour de nous, que des cytises et des 
Spartium suprä-nubium. Sur les flancs des montagnes que nous 
avions à notre gauche, on apercevait des cônes aplatis qui né- 
taient autres que les anciens cratères des volcans dont les érup- 
tions avaient produit les coulées qui tapissaient les bords des 
ravins. Nous nous arrêtions souvent pour regarder derrière 
nous la mer de nuages formés par les vapeurs condensées sur 
les forêts et qui nous interceptaient la vue du véritable océan. 
Souvent l'horizon paraissait même si bien marqué que l'illu- 
sion était presque complète; on voyait les flocons écumeux 
des lames qui ressemblaient à des flocons de neige, et quelque- 
fois même plusieurs étages marqués, qui tous offraient à nos re- 
gards l'aspect du ciel pommelé des marins toujours si changeant. 
C'était à nos pieds et non au zénith que le ciel paraissait, et ce 
spectacle tout nouveau pour moi qui n'avais jamais gravi de 
hautes montagnes, m’offrait le plus vif intérêt, et je ne me fati- 
guais pas d’en jouir. 

Nous laissèmes à gauche, avant d’entrer dans les Cañadas, 
la grotte du pin (Cueva del Pino) des Espagnols, remarquable 
en ce qu’elle renferme le seul pin qui croît à cette hauteur. Nous 
fimes ensuite notre entrée dans les Cañadas, grandes plaines tout- 
à-fait désertes et stériles, recouvertes entièrement de pierres ponces 


et d’obsidiennes , dont la couleur blanchâtre réfléchit les rayons 


PA 


NOTES. 191 
du soleil au point d’éblouir, et produirait une chaleur très-srande 
si elle n'était tempérée par le vent du nord, déjà très-frais à cette 
hauteur de 1/00 toises. Aussi l'air était d’une siccité fatigante. 
Ces vastes plaines resserrées entre des montagnes d’où leur vient 
le nom de Cañadas (qui veut dire gorges de montagnes), ont formé 
l’ancien cratère du volcan. Là, la végétation cessa presque en- 
üèrement, le Spartium suprä-nubium est la seule plante qui survit, 
encore est-il très-disséminé. Il en de même des oïseaux et des 
insectes, et cette nature inerte rend le trajet triste et monotone au 
milieu de ces solitudes. Des blocs de basalte à cristaux de feld- 
spath paraissent cà et là au milieu de ces plaines où ils semblent 
avoir été lancés du cratère ou volcan dans les grandes éruptions 

-des temps anciens, et viennent seuls rompre l’uniformité des 
champs d’obsidienne. Plusieurs de ces blocs ont jusqu’à vingt 
pieds de diamètre , leurs formes sont très-variées et on aperçoit 
quelques prismes assez prononcés sur leurs arêtes. Avant d’en- 
trer dans les Cañadas , nous rangeâmes de très-près un cratère 
éteint qui paraît avoir été en activité à une époque très-rappro- 
chée de nous. Les mules glissaient presque à chaque pas sur ce 
sol mouvant, et l’une d’elles fit un faux pas qui renversa son 
cavalier, accident qui n’eut d'autre suite que de casser un baro- 
mètre; aussi redoublâämes-nous de prudence. Nous mimes une 
heure et demie à franchir ce passage. Du milieu des Cañadas on 
apercut enfin le dôme immense du pic sur les flancs duquel on 
voyait d'énormes blocs de basalte entassés de manière à rappeler 
les grandes murailles cyclopéennes. Mais les masses de cha- 
cun de ces blocs étaient telles que la nature seule avait pu les y 
placer, et ce travail pouvait défier tous ceux des géants. Ces 
masses énormes suspendues sur nos têtes nous masquaient sou- 
vent la vue du cône, au pied duquel nous arrivâmes enfin à trois 
heures et demie. Nous lattaquâmes bravement alors, par un 
monticule très-escarpé, formé d’un amas d’obsidiennes jaunâtres 


et de pierres ponces qui, cédant sous les pieds des mules, ren- 


192 NOTES. 


daient son ‘ascension fort difficile, bien que le sentier tournât la 
position. Après trois quarts d'heure de marche très-pénible pour 
elles et pour nos guides , nous arrivâmes au plateau de la Es- 
tancia de los Ingleses, terme de notre route pour la journée, et 
où l’on couche habituellement. Là d'énormes blocs de basalte 
semblables à ceux de la plaine se trouvent agglomérés et forment 
un abri naturel, et le Spartium supra-nubium s'y rencontre assez 
abondamment pour alimenter l'indispensable feu qu'on est 
obligé d'allumer. Nous primes possession aussitôt d’un de ces 
abris. Le vent du nord, qui soufflait au point de paraître déjà 
froid, nous promettait un grand abaissement de température ; 
nos guides prirent aussi bien vite leurs précautions. Arrivés 1à ; 
nous nous trouvions dans un véritable désert , isolés du monde 
entier, à 1600 toises d’élévation ; la masse de nuages que nous 
avions laissée au-dessous de nous, avant d'entrer dans les Caña- 
das , nous masquait aussi une grande partie de l’île, et on ne 
voyait pointer, de temps à autre, que quelques sommets hors 
de la ceinture de cratères volcaniques qui entouraient le grand 
cratère que nous venions de traverser. Pressés de reconnaître 
les lieux qui nous entouraient, nous profitèämés des deux héures 
de jour qui restaient encore pour gravir la montagne jusqu'à 
Aaz-vista. Nous mîimes une demi-heure très-pénible à arriver 
jusqu'à ce plateau situé au sommet d’un petit monticule d’ob- 
sidiennes qui nous séparait de la grande chaussée de blocs ba- 
saltiques suspendus sur nos têtes. On y voyait cependant quel- 
ques traces du passage des mules. Chemin faisant, nous vimes au 
milieu des touffes de Spartium des fientes de lapin qui prouvaient 
que nous n'étions pas les seuls habitants de ce désert ; peu se 
doutaient, en venant s’y réfugier, qw’ils y trouveraient encore leur 
plus cruel ennemi, car nos guides nous dirent en avoir tué sou- 
vent. La station d’Alta-vista étant plus rapprochée du pic, il ar- 
rive quelquefois que des voyageurs la choïsissent pour passer la 
nuit, mais l’abri y est beaucoup moins bon qu’à la Estancia, et il 


# 


NOTES. 193 
faut y porter avec soin du bois, si l'on veut 7 faire du feu. Nous 
voulûmes pousser plus loin, mais la crainte de ne plus retrouver 
notre route, si la nuit nous surprenaït au milieu des précipices 
qu'il fallait désormais parcourir, nous força à revenir sur nos 
pas; mais non pas avant d’avoir aperçu le pic, dont le sommet 
paraissait presque à nous toucher, quoique encore bien loin de 
nous. ; 

La descente fut beaucoup plus difficile, car, obligés de sauter 
de rochers en rochers, nous manquâmes plusieurs fois de nous 
rompre le cou. Nous rapportâmes néanmoins des échantillons des 
roches les plus remarquables qui se composaient de trachytes, de 
basaltes et de débris de coulées de différents âges , plus ou moins 
altérés par l'air, le feu et les eaux pluviales, et présentant divers 
degrés de cristallisation. Un peu avant sept heures, nous rentrâ- 
mes à la Estancia, oùnotre souper et un bon feu nous attendaient ; 
nous fimes honneur au premier, car tout paraît bon à un pareil 
bivouac. La flamme vive et pétillante de notre superbe feu répan- 
dait une clarté qui animait et égayait tout ce qui nous entourait; 
le spartium brülait à ravir, en dépit de la raréfaction de l'air, 
qui, théoriquement, doit ralentir la combustion , et, par re- 
connaissance , nous étions tentés de le classer parmi les meilleurs 
bois de chauffage. 

Bientôt après le souper , nous endossâmes nos vêtements de 
nuit. Un de nos compagnons de voyage, M. Coupvent, un peu 
meurtri par sa chute de cheval, fut pris d’une espèce de refroi- 
dissement qui céda heureusement bien vite, grâce aux soins qui 
lui furent donnés et à une tasse de thé qu’on lui fit aussitôt. Cha- 
cun de nous prit position , peu de temps après, devant le foyer, 
et s’arrangea le mieux qu’il put pour se faire un lit de cailloux, 
ayant pour oreiller un porte-manteau et enveloppé dans un 
manteau où une couverture. Une petite muraïlle en pierre, de 
deux pieds d’élévation , nous séparait de nos guides , qui avaient, 


de leur côté, un feu pareil au nôtre. Le rocher nous servait d'a- 


4 ; 13 


194 NOTES. 

bri contre le vent du nord ,-qui souffla toute la nuit: Quand 
nous eûmes trouvé chacun la position la plus convenable , nos 
conversations cessèrent, et nous fimes tous nos efforts pour 
tâcher de dormir un peu, afin d’être en état de supporter les fati- 
gues du lendemain. Ces peines furent inutiles. D'un côté, le 
bruit des causeries de nos guides entre eux et avec nos mon- 
tures, celui que faisait à chaque instant l’homme chargé d’ali- 
menter le feu , en passant près de nous; et, d’un autre côté, le 
froid qui pénétrait, malgré toutes mes précautions , par-dessous 
mon manteau, tandis que je grillais de l’autre, me tinrent 
éveillé. D'ailleurs , je sentis bientôt que j'avais à lutter contre un 
ennemi de tout sommeil bien plus cruel, car les puces, qui 
étaient naturalisées depuis long-temps dans cette station, où, 
sans doute, elles n'étaient pas venues toutes seules, se reveillèrent 
à la douce chaleur de notre foyer et commencèrent à me faire 
une guerre à outrance, ainsi qu'à tous mes compagnons. En 
vain je voulus opposer une résignation stoïque à leurs piqûres , 
qui me causaient un plus grand mal en me tenant éveillé que par 
leurs morsures mêmes ; en vain , pour détourner quelque temps 
mon attention , je fixai mes yeux sur la belle constellation d'O- 
rion , dont les brillantes étoiles venaient défiler successivement 
et s’éclipser derrière l’angle d’un énorme bloc basaltique qui nous 
abritait du côté du sud, comme devant un cercle mural ; à mi- 
nuit; la position n’était plus tenable , et je fus obligé deme lever 
pour aller prendre lair sur le plateau. À peine avais-je quitté le 
voisinage du feu, que je sentis combien la température avait 
baissé; mes sens , en effet, ne me trompaient pas; car le ther- 
momètre, qui était à 14° à huit heures du soir, était descendu 
à 8°. Mais il était impossible de voir une nuit plus belle: Le ciel 
était d’une pureté telle, que les étoiles les plus petites étaient 
étincelantes de lumière, et celle-ci était même tellement répandue 
dans l'atmosphère, qu'on eût cru que la lune était encore sur 


horizon , quoiqu'elle fût couchée depuis longtemps. Les mon- 


NOTES. 195 
tagnes qui me dérobaient alors une grande partie du ciel avaient 
une teinte noirâtre assez prononcée pour qu'elles se détachassent 
de manière à ce qu'on apercût distinctement leurs contours. À 
quelques pas de notre camp régnait le silence le plüs lugubre : 
on pouvait facilement se croire seul au milieu de cette solitude, 
et s’y livrer à son aise au recueïllement et à la méditation que 
tout semblait inspirer. Une foule de réflexions généralement 
tristes vinrent m'assaillir en ce moment : elles roulaient sur la 
France, qui était déjà si loin de moi ; sur ma famille et mes amis, 
que j'avais quittés pour si longtemps ; sur les chagrins que leur 
avait causé mon départ, et sur les chances heureuses et mallhieu- 
reuses d’un voyage qui débutait par cette intéressante ascension ; 
et me causaient des émotions souvent pénibles , qui me firent ce- 
pendant du bien , car je sortis de ces rêveries plein de confiance 
dans l'avenir. Ce n’était pas des émotions de ce genre que j'é- 
tais venu chercher au pic, j'étais venu y admirer la nature et 
une de ses plus grandes merveilles , et satisfaire au désir de l'étu- 
dier. Sans doute , ce désir aurait trouvé ample matière pour 
quelqu'un plus initié aux sciences que je ne le suis; maïs, si 
javais manqué mon but de ce côté, au moins ce retour sur le 
passé, cette anticipation de l'avenir , que tout ce qui m’entourait 
fit apparaître dans mon esprit, me dédommagèrent à eux seuls de 
la peine et des fatigues du voyage. 

On se lasse de tout dans la vie, et dans l’ordre moral et intel- 
lectuel, cette vérité est surtout juste et applicable. Après une 
promenade solitaire d’une demi-heure, temps pendant lequel 
l'imagination peut faire bien du chemin, le froid me ramena 
vers notre camp où, dars tout autre position, mon retour 
eût pu jeter l'alarme ; mais nous n’avions rien à craindre de ce 
côté, car nous n'avions rien de capable de tenter des voleurs ; et 
qui eût voulu d’ailleurs se faire voleur à ce prix!... J”y retrouvai 
mes compagnons qui , à défaut de sommeil, continuaient à cher- 


cher le repos dans limmobilité et bravaient les maudites puces 


196. NOTES, 


avec un Courage digue de ces banians, sectateurs de Brama, qui, 
par pénitence, se consacrent à nourrir de leur sang tous les 
parasites de l'humanité, qui sont pour eux des objets dignes de 
la plus grande vénération. A côté d’eux, à travers un nuage de 
fumée et à la clarté des feux, j'admirais les figures calmes de nos 
guides qui ressemblaient, tant par leurs costumes, les roches 
qui reflétaient leurs ombres et leur aïr mâle et énergique, à ces 
bandits de la Corse et de la Calabre, qu’on nous représente se 
partageant la nuit le butin de la veille dans une halte au milieu 
des montagnes. Je pris place alors auprès du feu, et là j'essayai 
de tracer quelques lignes, en attendant le jour, pour ma famille 
et pour mes amis. J’arrivai ainsi à la troisième heure de la nuit ; 
mes compagnons n’y pouvant plus tenir, se levèrent alors et 
s’'approchèrent du feu; nous nous entretinmes des fatigues de 
la nuit et nous convinmes que c’était forcer le sens des mots que 
d'appeler cela du repos. Le thermomètre était alors descendu à 
cinq degrés; nous arrêlâmes en conseil quatre heures et de- 
mie pour le moment du départ, afin de ne pas nous trouver 
avant le point du jour à A/ta-vista , où le chemin devient impra- 
ticable de nuit. Quand cette heure tant désirée arriva, nous nous 
mimes en route escortés du guide et de deux de nos muletiers 
qui portaient nos instruments, les vivres et un pâté que nous 
avions destiné à être mangé solennellement sur le sommet du 
cratère. Nous avions alors dans la figure une bise glaciale de nord 
à laquelle on était plus sensible qu’à des gelées intenses; cet air 
était tellement sec, que nous avions déjà les lèvres toutes ger-. 
cées, et en grimpant par une pente aussi rapide, on était d'autant 
plus suffoqué , que l’air était déjà excessivement raréfié ; j’éprou- 
vai pour mon compte des douleurs d'oreilles comme quand on 
plonge à une grande profondeur , et j'avais beau hâter le pas sur 
ce terrain mouvant ct difficile, j'avais marché pendant près d’une 
demi-heure, avant d’avoir pu me réchauffer les pieds. Il faisait à 


peine jour , quand nous atteignîmes Alta-vista ; nous ne nous y 


NOTES. 197 
arrètèmes que le temps nécessaire pour reprendre haleine. Au 
bout d’une demi-heure environ de marche, au milieu de blocs de 
trachyte et de basalte, en sautant de l’un sur l’autre, au risque 
de se rompre le cou et en faisant de la gymnastique continuelle, 
nous arrivâmes à la Cueva de las Nieves (grotte des neiges), es- 
pèce de grotte où, pendant toute l’année, l'eau veste congelée, et 
où, dans l'été, on vient souvent chercher de la glace de l'Orotava. 
Là, nous fûmes témoins d’un des plus magnifiques spectacles 
auxquels on puisse assister dans les montagnes, surtout à cette 
hauteur , celui du lever du.soleil , qui sortait alors brillant et ra- 
dieux du sein des vapeurs qui couvraient l'Océan et n’éclairait 
encore que les habitants favorisés de ces régions; car pour les 
créatures de la plaine et du rivage, son disque qui paraissait 
considérablement aplati et grandi au-delà de toute idée par la ré- 
fraction , était encore plongé au-dessous de l'horizon pour quel- 
que temps. Les effets du rayonnement à l’entour avaient quelque 
chose de fantastique ; il eût fallu des pinceaux pour pouvoir les 
rendre , et je doute encore qu'il eût été possible d'y parvenir; à 
plus forte raison ma plume serait-elle impuissante ; je me bornerai 
donc à signaler ce phénomène aux observateurs curieux, comme 
digne à lui seul de les engager à gravir de hautes montagnes. Le 
thermomètre marquait alors 5°,8 et le baromètre était descendu 
à 0" ,4994. Nous apercûmes bientôt après l'espèce de pain de su- 
cre appelé e/ Pilon, qui s'élevait majestueusement du milieu du 
plateau qui couronne la montagne. Nous mimes près d’une heure 
à atteindre cette espèce de dôme, tant la marche était lente et diff 
cile entre les deux amas de blocs basaltiques qui couronnent ses 
flancs. Grâce à la saison , on n’apercevait aucune neige dans les 
vides qu’ils laissaient entre eux; quand elle recouvre ce sentier, il 
est bien de redoubler de prudence, mais on re peut pas dire ce- 
pendant que ce passage offre jamais , comme on le disait jadis, de 
dangers sérieux. Un peu avant d'arriver à la petite plaine semée 


de massifs de lave d’où s'élève le Pain de Sucre, nous ramassimes 


128 NOTES. 

en passant quelques mousses qui tapissaient des fissures brûlan- 
tes d’où sortaient des vapeurs aqueuses très-chaudes. Nous nous 
y arrêtâmes quelques instants avant d'entreprendre notre der- 
nière ascension , dont nous mesurions d'avance toutes les difficul- 
tés. Enfin, nous nous mîmes en marche. La base et les flancs 
du Pain de Sucre sont couverts d'un amas d’obsidiennes 
mouvantes dans lesquelles nous enfonciens à mi-jambe et 
qui cédaient tellement sous ros pas que nous avancions à 
peine d’un sur trois. Nous avions eu la précaution de mar- 
cher tous de front pour éviter les accidents qu’auraient pu 
occasionner les éboulements. Presque à chaque ‘instant nous 
étions obligés de nous arrêter pour reprendre haleine, et nous 
éprouvions tous plus ou moins des oppressions pénibles, occa- 
sionnées par la grande raréfaction de air, qui furent accompa- 
gnées chez quelques personnes de saignement de nez, tant cette 
raréfaction avait rompu l'équilibre nécessaire dans notre organi- 
sation entre la pression intérieure et celle de l'atmosphère. Enfin, 
après nous être aidés bien souvent des pieds et des mains , nous 
atteignimes, au bout de trois quarts d'heure, le sommet du cône. 
Arrivés là, nous vimes un cratère à moitié oblitéré, dont les parois 
unies et légèrement inclinées, s’élevaient à des hauteurs inégales 
et des bords desquelles, seulement, sortaient de distance en dis- 
tance des vapeurs sulfureuses assez abondantes. Le fond du cra- 
tère paraissait tout-à-fait éteint. Nous contournâmes ce vaste en- 
tonnoir en nous appuyant comme nous pouvions sur les blocs 
irréguliers de basalte blanchis par la fumée, qui formaient les 
parois du cratère, et qui, semées très-irrégulièrement, nepermet- 
taient d’accès que du côté par où nous l’avions abordé. ILest destiné 
probablement à s’affaisser un jour pour donner coursà une nou- 
velle éruption qui produira un nouveau cône, comme celui qu'il 
couronne me paraît s'être élevé lui-même au-dessus d’un ancien 
cratère représenté parfaitement par le dôme qui lui sert de base; 


et celui-ci, à une époque beaucoup plus éloignée, où laction 


res 


NOTES. | 199 
volcanique agissait avec une toute puissance dont les temps his- 
toriques n’offrent point d'exemples , sortit lui-même sans doute 
des Cañadas, ce grand cratère si bien dessiné, le plus important 
de l’île , dont l’origine elle-même fut toute volcanique. Les bords 
des diverses fumerolles sont tapissés de beaux cristaux de soufre, 
d'efflorescences d’alumines et d’alumines pâteuses. En marchant 
dessus, nous éprouvions une chàleur assez vive. Nous -ramassä- 
mes des échantilions de ces diverses substances, et quelques mor- 
ceaux d’obsidienne nitreuse, mélée à la masse qui couvrait Les 
flancs du Pain de Sucre. Le ciel était pur, sans nuages, d’un bleu 
sombre et la brise soufflait modérément du N.E., la température 
s'élevait jusqu’à 14° et baissait à l'ombre jusqu’à 9° ; etle froid 
était encore sensible, Cependant, vers dix heures, nous com- 
mençàmes à être imcommodés de la chaleur, et plusieurs de nous 
éprouvèrent des douleurs de tête assez vives auxquelles on fit peu 
d'attention. Je me félicitai d’avoir apporté pour coiffure un cha- 
peau de paille, quoiqu’en partant de la Estancia, cette coiffure 
ne fût guères de saison. Quand j'eus parcouru dans tous les sens 
le cratère et ses alentours , je m'arrêtai pour jouir du coup d'œil 
imposant que m'offrait la vue de la partie du pic de Teyde, qui: 
s'élevait au-dessus de la mer de nuages qui semblait isoler du 
monde entier. Ces vapeurs se dissipaient cependant. quelquefois 
en partie, et me permettaient d’apercevoir sur quelques points la 
grande chaîne de cratères qui descendent par gradation jusqu'à 
la mer, et l'Océan sans bornes qui venait baigner la base du pic, 
car la surface entière de l’île pouvait passer pour la sienne. Je 
pus découvrir dans une de ces éclaircies, quelques-unes des îles 
voisines qui paraissaient autant de points disséminés sur cette 
immense surface. Un besoin vulgaire, mais qui n’en était pas 
moins impérieux ; m'arracha au bout de quelques temps à l’ad- 
miration de ces merveilles de la nature que je ne me lassais pas 
de contempler ; Fheure du déjeûner était arrivée et nous com- 


mencions à éprouver un vif appétit. Nous placämes le fameux 


200 NOTES. 
pâté que nous avions apporté avec nous sur le point culminant 
du pic; son utilité pour nousalors , lui donnait droit à de pareïls 


honneurs, et après avoir rassemblé près de lui toutes nos provi- 


sions , nous battimes en brèche cette forteresse avec une telle ac- 


tivité qu’au bout de peu de temps tout avait disparu, et il neres- 


tait pas même pierre sur pierre. Jamais déjeûner ne fut trouvé 
plus exquis, nous étions aussi fiers que joyeux de faire un pareil 
repas à 1800 toises au-dessus du niveau de la mer, et pensions 
que bien des gens nous envieraient un pareil bonheur. Après cet 
excellent déjeûner , chacun de nous travailla à compléter sa col- 
lection minéralogique ; et à midi précis, chargés de nos pierres et 
de tous nos outils, nous commencâmes à descendre le Pain de 
Sucre, opération qui s'exécuta souvent plus vite que nous ne 
voulions et qui dura à peine dix minutes. Puis, sans nous arré- 
ter, nous continuâmes ainsi jusqu'à la Estancia , où nous fûmes 
rendus à deux heures précises. Après tous les savants du pre- 
mier ordre, quiont visité successivement le pic de Teyde, et leurs 
théories si claires et si satisfaisantes sur sa formation, il y aurait 
de la témérité de ma part à vouloir hasarder quelques idées sur 
un pareil sujet que je n’ai pu d’ailleurs étudier que très-impar- 
faitement. Notre but. était seulement de mesurer de nouveau la 
hauteur précise de la montagne, et d’y faire des observations 
d'intensité magnétique. Grâce aux soins de MM. Dumoulin et 
Coupvent, elles furent exécutées de la manière la plus satisfai- 
sante. Mes observations particulières se bornaient donc à consta- 
ter que les descriptions que j'avais lues, avant d’y monter , m'ont 
paru on ne peut plus satisfaisantes. 

Arrivés à la Estancia, nous ne perdimes pas de temps pour: 
nous remettre en route, ettraversâämes rapidement les Cañadas, 
qui cette fois n'avaient plus le même intérêt pour nous. A mesure 
que nous descendions ;, nous éprouvions un changement de tem- 
pérature et d'atmosphère, qui nous faisait éprouver un bien-être 


sensible. Quelque effort que nous fissions pour hâter le retour, 


NÔTES. 201 
Ja nuit nous surprit encore dans les régions inhabitées, etil était 
huit heures du soir, quand nous ralliâmes notre gîte à l’Orotava, 
tous tellement fatigués , qu’à peine nous eûmes Le courage de nous 
mettre à table et de manger quelque chose avant de nous coucher. 
J'aurais bien désiré pouvoir m’arrêter un jour à cette station, mais 
dès le lendemain matin, nous reprîimes nos anciennes montures 
et partimes pour Sainte-Croix. Nous nous arrêtâmes durant quel- 
ques temps à Laguna, pour y visiter deux églises assez belles, 
dont l’une est remarquable par des boiseries qui ne sont pas sans 
mérite, et l’autre par une chaire soutenue par des anges armés 
d'un glaive, dont l'exécution est assez belle. Les églises me paru- 
rent du reste décorées avec assez mauvais goût, malgré la richesse 
des autels, où l’on voyait beaucoup de dorures et d’ornements 
d'argent massif. À midi, enfin, nous arrivâmes à Sainte-Croix, le 
terme de notre course, bien fatigués, mais bien contents de l'avoir 
faite. 

(M. Dubouzet.) 


Note 12, page 17. 


Axrivés au pied du piton, nous gravissons, durant une dernière 
heure, des cendres et des débris de pierres, et nous touchons enfin 
au but désiré, le point le plus élevé de ce monstrueux volcan. 

Le cratère fumant se présente à nos yeux comme une demi- 
sphère creuse , soufreuse, couverte de débris de ponces et de 
pierres, large d'environ {00 mètres et profond de 100. Le thermo- 
mêtre qui est, à l'ombre, de 5° à dix heures du matin, s’est brisé, 
placé sur le sol, dans un endroit qui laïssait échapper des va- 
peurs sulfureuses. Il y a sur les bords et dans le cratère une foule 
de fumerolles qui distillent le soufre natif, qui forme la base du 
sommet, La vitesse des vapeurs est assez grande pour faire en- 


tendre des détonations. La chaleur du sol est telle qu'en cer- 


202 NOTES, 
tains endroits , il est impossible d’y pes les pieds pendant quel- 
ques instants. 

Maintenant, jetez vos regards autour de vous, voyez ces trois 
montagnes entassées les unes sur les autres ; n'est-ce pas une 
œuvre des géants pour escalader le ciel? Considérez ces immenses 
coulées de lave qui divergent d’un point unique et forment la 
croûte que, peu de siècles auparavant, vous n’eussiez point fou- 
lée impunément, Voyez au loin cet archipel des Canaries , jeté cà 
et là sur la mer, qui brise sur les côtes de l’île dont vous êtes le 
sommet, vous pygmées :.. Voyez comme Dieu doit voir, et soyez 
payés de vos fatigues, voyageurs que l'admiration des grands 
spectacles de la nature a conduits à 3704" sue du niveau 


de la mer. 


QUE Coupvent.) 


Note 13, page 18. 


À sept heures du matin, une embarcation s'approche de la cor- 
vette ; elle porte la commission sanitaire. La mystification dela 
veille avait prédisposé à une froide réception et la commission ne 
monta pas même à bord. Immédiatement après l'admission , le 
commandant descend à terre ; à son retour, la permission d'aller 
à terre est accordée à tout l’état-major. À onze heures nous sau- 
tions sur le débarcadère, la mer y brise avec force et en rend l'ap- 
proche assez difficile. On entre dans la ville par une porté gardée 
par un poste de soldats habillés de blanc, avec des bandoulières 
noires. Tout auprès , à droite, se trouve le jardin que nous aper- 
cevions depuis le bord, c’est l’Alameda, promenade publique ; 
exiguë s’il en fût, entretenue aux frais des citoyens désireux d’a- 
jouter aux agréments de leur ville , ainsi que l'annonce une pom- 
peuse inscription placéé à son entrée. C est là où, le soir, les 
habitants de Santa-Cruz viennent respirer l'air frais de la mér 


succédant aux chaleurs du jour. Ces habitudes se retrouvent 


NOTES. 203 
dans tous les climats chauds où la première partie de la nuit est 
le moment où la température est le plus agréable. A gauche de la 
porte et en montant obliquement, on arrive, au bout de quelques 
pas, sur une grande place pavée en briques et entourée de bancs 
de pierre. À son entrée, se trouve une pyramide quadrangulaire 
en marbre supportant une statue de la Vierge. Aux quatre coins 
du piédestal , une statue de Guanche , drapée à la romaine, indi- 
que le ciel d’une main et tient un fémur humain dans lautre. 
L'inscription sculptée sur ce monument, apprend qu'il a été 
sculpté aux frais d’un Génois habitant Santa-Cruz, en l'honneur 
de la Sainte-Vierge , dont une apparition dans cet endroit même 
présagea aux Espagnols une victoire sur les Guanches , posses- 
seurs primitifs de l’île. La sculpture de ce monument à été faite 
à Gênes et n’en est pas meïlleure pour cela. À tout prendre, c’est 
un monument de mauvais goût et de mauvaise exécution. À l’au- 
tre extrémité de la place, s’élève une croix fort simple. La struc- 
ture des maisons est celle que les Espagnols ontrecue des Mau- 
res. Rarement les édifices dépassent deux étages ; des galeries en 
bois environnent une cour couverte à l'air et au soleil, Les appar- 
tements donnent d’un côté sur la galerie et de l’autre côté ouvrent 
leurs fenêtres sur la rue. Les jalousies remplacent les vitres le 
plus souvent, et, sous leur couvert, on apercoit plus d’un œil 
suivre la marche des passants. Presque toutes les portes des 
maisons sont fermées , et, lorsqu'elles s'entr'ouvrent , on apercoit 
un bapanier aux larges feuilles abritant de son ombre le milieu 
de la cour; autour de lui sont groupés des pots de fleurs. Les 
rues sont assez larges , pavées de petits cailloux; des trottoirs en 
briques et en larges dalles offrent, de chaque côté, un marcher 
plus commode ; c’est là seulement que circulent gravement les no- 
tables de la ville; le milieu de la rue paraît être dévolu à de mal- 
heureux petits ânes , trottant sous le double ennui d’une lourde 
charge et de coups libéralement distribués. Les vêtements de la 


classe aisée n’ont rien de particulier. Seulement, de larges fa- 


204 NOTES. 

voris ; d'épaisses moustaches et des chapeaux pointus les distin- 

guent des étrangers. Leurs femmes ont le costume espagnol : 
mantille noire, bas de soie , robe et souliers en soie aussi ; elles se 

montrent rarement dans les rues; à peine en avons-nous vu. 
deux ou trois. Les hommes du peuple sont vêtus de guenilles :. 
une culotte courte, ouverte sur les côtés, laisse quelquefois voir 

un calecon de toile grossière ; quelques-uns portaient, malgré la. 
saison, des manteaux de couleur jaunâtre, assez semblables à. 
ceux des charretiers provençaux, eten même temps un chapeau. 
de paille recouvrait une vaste chevelure qui n'avait probable- 
ment jamais été peignée. Les femmes portent un costume parti- 

culier : par-dessus une mantille d’étoffe de laine , "tantôt grise, 

tantôt blanche, elles se coiffent d'un chapeau d'homme en feutre. 
Ce costume n’a rien de gracieux et paraît repoussant même au 

premier aspect. En général, le peuple est dégoûtant, sale, en 

haillons, couvert de vermine ; il paraît joindre une profonde mi- 

sère à la nonchalance peut-être particulière au sang africain qui 
coule mélangé dans leurs veines. Leur conformation est loin 

d’être belle. Une peau brune, presque basanée, des traits peu 
gracieux, des pieds et des mains mal faits, ne sont pas rachetés 

par de belles dents et quelques beaux yeux. Les femmes âgées 

surtout sont laides ; elles doivent perdre facilement la fraîcheur 

et la jeunesse précoce naturelle aux peuples du midi. 

Les habitations du peuple sont dégoûtantes à voir. La plupart 
de ces cases étaient bâties comme des écuries : la terre pour 
plancher , le toit pour plafond. À peine contenaiïent-elles quel- 
ques ustensiles de ménage. Ces maisons étaient communes dans le 
voisinage de l’église des Franciscains. Une d’elles ; large de six pas 
sur huit de large, contenait pour tous meubles un pliant, sur 
lequel des guenilles entassées formaient une espèce de matelas ; 
une chaise délabrée, deux ou trois pots de terre se trouvaient 
près de deux grosses pierres noircies qui formaient un foyer sans 


cheminée. La trace de la fumée se voyait sur le mur. Quelle mi- 


NOTES. 205 


sère !... Aussi, comme au temps de Labillardière, cette malheu- 
reuse population est livrée à la plus abrutissante prostitution , 
et, comme les gens du navire où il se trouvait, plusieurs per- 
sonnes des nôtres auront à se souvenir longtemps d’avoir cédé 
aux prévenances des femmes de Santa-Cruz. 

L'église des Franciscains possède un intérieur frais et élégant. 
La principale entrée se trouve dans la tour du clocher ; elle est 
de forme carrée et s'élève à une grande hauteur. En entrant, on 
est frappé de la propreté qui y règne ; le plancher est formé de 
carreaux de marbre alternativement noirs et blancs; les murs 
sont symétriquement divisés en autels successifs. Le grand-autel 
déploie un étalage de bois doré, au milieu duquel se trouve une 
niche recouverte d’un voile. Un enfant remplissait les fonctions 
de cicérone : il tira un cordon, et la statue en bois de saint Fran- 
cois parut ; elle était brillante comme si on l'avait peinte récem- 
ment. Les deux autels qui occupaient les deux côtés du grand 
avaient aussi de semblables niches. Celui de gauche offre une 
grande simplicité de parure. Sur des cadres légèrement bordés 
d’un filet d’or , les rideaux foncés , recouvrant les saints, rehaus- 
saient l’éclat du fond blanc. Vu à travers la colonnade , à une 
certaine distance, cet autel fait un très-joli effet. Au-dessus d’un 
des autels , auprès de la porte d’entrée, se trouvent deux dra- 
peaux déchirés et largement troués. L’un d’eux est un pavillon 
anglais, pris sur Nelson lors de sa tentative infructueuse sur 
Santa-Cruz. Nous n’avons pu. reconnaître l’autre, et à notre 
grand regret, notre cicérone nu-pieds n’a pu nous en dire 
l'histoire. Deux ou trois mauvais tableaux étaient suspendus aux 
murs de l'église. Un d'eux , de vieille date, et restauré tant bien 
que mal, représentait la naissance du Christ. Un autre montrait 
de bons moines franciscains tirant des flammes de l’enfer et des 
étreintes des serpents de pauvres âmes damnées, tandis qu’un 
ange, en costume de guerrier grec, pèse dans une massive balance 


deux rouleaux de papier. Auprès de ce tableau earactéristique 


206 NOTES. 
se trouve un tronc, et il ne doit pas être le moins producuf, 
Au pied du grand autel se trouvaient quelques pierres indi- 
quant des tombeaux , parmi lesquels se trouve celui d’un consul 
français nommé Cazalon, mort en 16**. Au sortir de cette église, 
nous nous acheminons pour aller visiter celle dont nous aperce- 
vions le clocher rivalisant de hauteur avec celui de l’église des 
Franciscains. Malheureusement elle est fermée, ce qui nous 
oblige à revenir sur nos pas. Nous nons rendons chez le consul 
français, M. Bretillard. Sa rue est celle des grands magasins , 
contenant des marchandises anglaises et françaises. Les étoffes 
sont généralement de fabrique anglaise. La quincaillerie et autres 
objets semblables proviennent de nos manufactures. Un des 
marchands , chez qui nous faisions différentes emplettes, nous 
dit qu’au bout de quelques années, lorsque son: fonds était 
épuisé, il allait faire ses achats à Marseille et venait les débiter 
de nouveau. Les prix de ces marchandises sont fort élevés et dé- 
passent trois ou quatre fois la valeur primitive de l’objet. Malgré 
ces hauts prix, il est beaucoup d'objets qu'on ne peut pas se 
procurer , comme des crayons de dessin, du papier pour le même 


objet, etc., etc. 
(M. Desgraz.) 


Note 14, page 18. 


L'eau ne m’a pas paru très-abondante à Santa-Cruz. Je n'ai vu 
sur la place principale qu'une seule fontaine monumentale, éle- 
vée en l'honneur de la Vierge. Un obélisque en marbre blanicest 
surmonté de sa statue. Aux angles du piédestal sont quatre. rois 
guanches, qui paraissent se réjouir de la lumière qui vient. de 
luire sur eux ; ils tiennent à la main des ossements humains: Une 
inscription rappelle la conversion du peuple guanche à la religion 


chrétienne. Elle eût pu ajouter que , pour rendre la conversion 


plus complète, les Espagnols exterminèrent la nation indigène: 


D : 


NOTES. 207 


Aujourd’hui , le peuple guanche n'existe plus que de nom. Ses 
ossements sont enfouis dans les cavernes de l’île, d’où les Espa- 
gnols vont chaque jour les exbumer pour satisfaire la curiosité 
des voyageurs. | 

(M. Roquemauréel.) 


: Note 15, page 35. 


Dans les grains , 'Astrolabe se comporte parfaitement ; la mà- 
ture est tellement solide qu’un grain très-fort, recu les huniers 
hauts, ne fit pas seulement ployer les mâts de hune. La cor- 
vette est tellement chargée , qu’elle incline peu ; et néanmoins ses 
mouvements sont très-doux; elle s'élève parfaitement à la lame et 
mouille très-peu. Ses mouvements de tangage sont doux et mo- 
dérés; mais elle a besoin, lorsque la brise est fraîche, d’être dé- 
barrassée de bonne heure de ses perroquets et de son grand foc, 
qui lui rendent le tangage dur. Sous les huniers et les basses- 
voiles elle se comporte à merveille. 


(M. Gourdin.) 


Note 16, page 37. 


Temps incertain et orageux ; brise variable du N. au S., pas- 
sant par l'E. Le soir , le ciel prend un aspect menaçant : éclairs 
dans le N. E. Le tonnerre se fait entendre , et le grain de N.E. 
nous a assailli avec violence. La brise a soufflé de tous les points 
de l'horizon, et un nuage d’une pluie tiède s’est abattu sur là 
corvette. On à mis des feux de position pour éviter une sépara- 
tion avec notre conserve. Pendant que nous manœuvrions pour 
fuir devant le grain et profiter ensuite de la brise favorable pour 
faire route, /a Zélée, dont nous distinguions les feux, parais- 
sait s'éloigner de nous rapidement. On vira de bord vers elle, 


pour en connaître la cause, et l’on s’apercut bientôt que la Zélée 


208 | NOTES. 

restait immobile, enchaînée par le calme. Un violent orage avait 
éclaté sur nous ; l’Astrolabe avait été pendant 30 minutes le jouet 
des vents , et sa conserve restait au même moment dans un calme 
parfait, à moins d’un mille de distance. Ce phénomène, assez 
fréquent dans le voisinage des terres, doit être rare en pleine 
mer , où rien ne semble s'opposer à l'impulsion du vent ou ac- 
croître son effet dans une petite étendue. 


(M. Roquemaurel.) - 


Note 17, page 38. 


Deux cylindres de viande préparée ont perdu par les soudures 
une partie du gaz carbonique et de la saumure. On a décidé 
qu'ils seraient consommés le plus tôt possible, pour éviter de plus 
grandes pertes. La viande a été trouvée inférieure à celle du pre- 
mier cylindre. L’équipage ne la mange qu'avec répugnance. Il se 
plaint des picottements qu’elle cause aux gencives. Il lui préfère 
le bœuf salé ordinaire, et surtout le lard. Parmi l'état-major, les 
opinions sont partagées. 


( M. Roquemaurel. ) 


Note 18, page 38. 


Une des boîtes qui contenaient le bœuf préparé par Noel suin- 
tait à l'extérieur par un défaut de soudure ; nous l’ouvrimes 
immédiatement pour l’examiner. Une partie de la viande, celle 
du dessus, fut trouvée avariée ; le reste, en assez bon état de 
conservation , fut distribué à l’équipage. Sur vingt kilogrammes 
que contenait cette caisse , huit furent jetées à la mer. Du reste, 
cette préparation était peu appréciée par les matelots, qui lui 
préféraïent de beaucoup les salaisons ordinaires. 


(M. Jacquinot. ) 


Le ee 


NOTES. 209 


Note 19, page 35. 


On a donné à l'équipage de la viande de Noel. Je commence à 
croire, sans l’assurer pourtant, que cela ne vaut rien. L’équi- 
page préfère le bœuf salé ; il se plaint que la nouvelle viande 
attaque les gencives. Il est vrai qu’un picottement assez vif suit 
ordinairement la mastication, La chair paraît cependant assez 
belle à la vue, mais l’odeur en est mauvaise. Cuite et broyée dans 
la main, elle se résout en poussière jaunâtre ayant une forte 
odeur de putréfaction. À bord de a Zélée, une partie d’une 
caisse entière a été condamnée pour ce molif; le reste a été 
mapgé. Somme toute , l'équipage ne veut plus de cette viande ; 
et, comme cette question le touche-de plus près que létat- 
major , il est fort heureux qu'on n'en ait pris qu'une très-petite 
quantité. Trois des caisses avaient fait explosion, les gaz s'étant 
échappés par les parties soudées , qu'ils ont fini par crever. 


CM. Durockh.) 


Note 20, page 98. 


Le 19 novembre nous fimes une nouvelle distribution de 
viande de Noel. Les avis se trouvèrent partagés relativement à 
cette préparation, que peu de personnes mangeaient avec plaisir. 
La chair avait le défaut d’être molle et de présenter au début une 


odeur peu agréable. 
(M. Jacquinot.) 


, Note 21, page 39. 


-Pendant ce jour, nous remarquons dans l'air trois courants 
très-différents. Les nuages inférieurs , estimés à 8,500 mètres, 
se mouvaient du S. E. au N. O., dans la direction du vent ; une 


L. 1 À 


210 | NOTES. 

seconde bande de nuages plus élevés avait un mouvement con- 
traire du N. O. au S. E:, ou plutôt de l'O. à l'E. Ensuite, une 
troisième bande de nuages bien plus élevée que les deux pre- 
mières, et en forme de barbes de chat, se mouvait-dans le même 


sens que la bande inférieure. : 
" (M. Gourdin.) 


Note 22, page 39. 


Pendant toute la journée, j'ai remarqué que les nuages chas- 
saient dans deux directions tout-à-fait opposées ; les moins élevés 
marchaient dans le sens du vent, les plus hauts dans le sens con- 
traire. Dans la soirée, ou distinguait trois courants d’air chas- 
sant les nuages de l'atmosphère dans trois directions. Les nuages 
supérieurs et inférieurs chassaient dans le sens du vent, les in- 
termédiaires dans la direction opposée. Ceux-ci étaient les plus 


légers et les moins bien terminés. 
(M. Gervarze.) 


Note 23, page 39. 


On put remarquer pendant la journée plusieurs courants tout- 
à-fait opposés dans les régions supérieures de l'atmosphère. Les 
nuages les plus rapprochés de nous suivaient la direction du vent 
frais, qui dépendait alors du S. S. E., tandis que ceux qui 
occupaient une région plus élevée suivaient.une direction tout- 


à-fait contraire. 
(M. Marescot. ) 


Note 24, page 39. 


Notre relâche a un but tout d'humanité : nous avions à bord 


un élève attaqué de la poitrine. La température des régions po= 


NOTES. 211 
laires devait être préjudiciable à sa maladie. Le climat doux et 
tempéré du Brésil, l'air sain qu'on y respire devaient, au con- 
traire, être favorables à son rétablissement. En se détournant un 
peu de sa route, notre commandant peut arracher un jeune offi- 
cier à une mort imminente ; et si un jour les glaces du pôle se 


referment sur nous , ce sera une victime de moins. 


(M. Gourdin.) 


Note 25, page 39. 


M. Coupvent, que j'avais chargé des observations de physique, 
dont les études et le goût sont portés vers cette science , voulut 
observer des inclinaisons de l'aiguille , afin de profiter de notre 
position actuelle aux environs de l'équateur magnétique. Malgré 
sa persévérance et toutes les peines qu’il se donna pour utiliser 
l'instrument qui avait été mis à sa disposition , il ne put jamais 
parvenir à en rer le moindre parti. Les barreaux aimantés qui 
lui avaient été fournis par l'arsenal de Toulon se trouvèrent nuls 
et ne produisirent aucun effet sur les aiguilles , qui elles-mêmes 
étaient mal centrées et roulaient sur des chapes défectueuses. 
La boussole avait d’ailleurs été construite pour les expériences à 
terre, et ne comportait aucune des conditions nécessaires pour 
paralyser les effets du tangage et du roulis. Malgré tous les soins 
que l'on prit pour remédier à cet inconvénient, en les plaçant 
dans une cage à double suspension, il fut impossible d'obtenir 
le moindre résultat satisfaisant. Je regrettai d'autant plus de ne 
pas avoir un meilleur instrument, que M. Coupvent eût pu 
amasser des matériaux pleins d'intérêt qui eussent servi à corro- 
borer les observations du même genre faites simultanément et 
dans les mêmes conditions à bord de / Astrolabe. 

K CM. Jacquinot.) 


212 NOTES. 


Note 26, page 41. 


Nous avions toujours l'espoir de pénétrer dans la rade de Rio- 
Janeiro, lorsqu’à sept heures quarante-cinq minutes du matin 
l’_Astrolabe cargua ses voiles et jeta l’ancre à trois milles dans le 
N.E. de l'ile Raze. Nous imitâmes immédiatement sa manœuvre, 
et nous mouillâme par 24 brasses, fond de gravier et coquilles 
brisées. Peu après, le commandant d'Urville me prévint par une 
lettre qu’il ne s'était décidé à relâcher que pour mettre à terre un 
de ses élèves, M. Duparc, dont la santé était très-délabrée, et 
qui ne pouvait, sans courir de grands risques, continuer la cam- 
pagne. Il m’engageait à profiter de cette occasion pour faire quel- 
ques provisions etenvoyer des nouvelles en France. Après s'être 
flatté d'aller jouir d’un peu de repos dans une bonne rade, il 
devait nécessairement paraître dur de mouiller en pleine mer, 
avec plus d'inquiétude pour le navire qu’on n’en a généralement 
sous voiles. Mais, en y réfléchissant , il devenait certain que le 
commandant avait toute raison d’en agir ainsi, d'abord pour ne 
pas perdre un temps devenu très-précieux pour remplir ses 
instructions, ensuite pour se prémunir contre les désertions des 


matelots, très-communes dans ces relâches. 


(M. Jacquinot.) 


Note 27, page 41. 


On a appris à bord d’une corvette des Etats-Unis , que l’expé- 
dition américaine préparée pour le pôle austral devait partir de 
New-York vers les premiers jours d'octobre. Cette division, com- 
mandée par le commodore Jones, se compose du Maceaoniar 
(petite frégate), un brick, un schooner et deux transports. 
L'expédition est scientifique au plus haut degré, ayant un véri- 


table institut en miniature, dans lequel toutes les partftes de la 


re 


NOTES. 213 
science sont représentées. Dieu veuille que l'orgueil et l'envie qui 
perpétuent la discorde au sein de nos sociétés savantes les plus 
célèbres , ne se glissent point au milieu des capacités réunies 
dans l'expédition américaine et ne la rendent pas infructueuse. Le 
commodore aura autant de mal à tempérer les rivalités intrai- 
tables de la science, qu’à conduire en droit chemin tous les na- 
vires de sa division au milieu des glaces et des brumes impéné- 
trables. 
(M. Roquemaurel.) 


Note 25, page 44. 


Le matin, à cinq heures, on a harponné du gaïllard d'avant 
deux énormes marsouins, chacun du poids d’un quintal environ. 
À peine hissés à bord, ces animaux ont été partagés. L'histoire 
naturelle n’a pas été oubliée. MM. les naturalistes ont eu le 
squelette, et la chair a été divisée parmi tout l’équipage, qui, 
pendant deux jours , en a fait ses délices. Quant à moi, privé de 
nourriture fraîche depuis longtemps, j'en ai mangé avec plaisir . 
malgré la dureté, la couleur noire de la chair et son goût huileux 


an peu prononcé. 
(M, Gervaize.) 


Note 29, page 53. 


mn. | 


Dans la nuit, limpétuosité croissante du vent de S. O. avait 
fait mettre les huniers aux bas ris ; aujourd’hui, il nous oblige 
à mettre à la cape, sous le grand hunier et le petit foc. La hau- 
teur des vagues est estimée à vingt-six pieds ; la mer embarque 
très-souvent à bord, et le navire ressent quelquefois des chocs 
très-violents. À chaque nouvelle lame , la corvette se dresse en 
levant le nez, s’abaisse sur le côté comme si elle allait sc ren- 
verser , puis recommence ce manége à chaque mouvement de ces 
grosses lames. 


1": 


(M. Desgraz. ) 


214 NOTES. 


Le 


Note 30, page 56. 


À six heures du soir, le commandant d'Urville m’ayant appelé 
à son bord par un signal, je m'y rendis immédiatement. Il me 
prévint qu'après avoir réfléchi plus mûrement sur le mouillage 
de la terre des Etats , il s’était convaincu que cette relâche serait 
trop stérile pour l'expédition, qu’elle nous offrirait peu de res- 
sources pour les équipages, le poisson y étant très-rare et la 
chasse peu abondante; qu’en outre, nous pourrions éprouver 
de grandes contrariétés avant d'atteindre un ancrage sûr. A 
ces premières considérations venait encore s’en joindre une autre 
plus importante; c’est que d’après toutes les chances, d’après 
toutes les relations, nous ne pourrions pas espérer trouver un 
passage dans le sud avant le 15 février, et que par conséquent 
toutes nos tentatives antérieures ne seraient propres qu’à nous 
causer des peines et des fatigues inutiles. Après avoir bien tout 
pesé, et voulant autant que possible remplir ses instructions 
qui, bien que vaguement tracées sur cette première partie de la 
campagne , parlaient néanmoins du détroit de Magellan après sa 
pointe au sud , reconnaissance impossible à cette époque, il se 
décidait à commencer par cette exploration , et allait faire route 
pour le mouillage du Port-Famine. Je ne pus qu’approuver cette 
décision qui était toute dans l'intérêt de la campagne, de la 
science et de la santé de nos matelots. Les faits bien arrêtés et 
bien convenus, je retournai à bord de la Zélée, où cette nouvelle 


causa une joie générale. 


(WT. Jacqüinot) 


Note 31, page 56. 


Ce jour, le commandant se voyant si peu favorisé pour se 


rendre à la terre des Etats qui nous offrait d'ailleurs peu de 


NOTES. 25 
ressources et d'intérêt, s'est décidé à faire route pour le détroit 
de Magellan ; dont l'exploration entrait d’abord dans les plans- 
de l'expédition. Si l'été austral n’ést pas encore assez avancé pour 
que la débâcle des glaces ait laissé des passages préférables vers 
le pôle, nous ne pouvons que gagner à employer le mois de dé- 
cembre à la reconnaissance d’une partie du détroit qui, depuis 
Bougainville, n’a été visité par aucune expédition francaise. Nous 
sommes à même de vérifier quelques points du travail du capi- 
taine King, et juger du degré de confiance dont ses cartes doivent 
jouir. Il est d’ailleurs d’un grand intérêt pour nous de visiter la 
Patagonie et la Terre de Feu, qui peuvent être considérées comme 
les limites australes de la végétation et des climats habités par 
l'homme. 

Le Port-Famine, situé au centre du détroit, nous offrira une 
relâche plus profitable que la terre des Etats où l’on trouve, 
dit-on, peu de gibier et de poisson. 

(M. Roquemaurel.) 


Note 32, page 84. 


Le soir, la terre prit un aspect menacant; ce n’est qu’à grande 
peine que nous pûmes débouquer du premier goulet. Les terres 
qui bordent cette baie sont si basses, qu'on n’en aperçoit que des 
lambeaux qui se détachent à peine de l'horizon, laissant entre eux 
des intervalles qu'on prendrait pour autant de goulets. Le cap Gré- 
gori seul se relève assez pour fournir un point de reconnaissance. 
Apercu sur le côté N.0. dela baïe une lignede brisants. Louvoyé 
toute la soirée contre le vent et le courant contraires, pour attein- 
dre le mouillage du cap Grégori. Mais les grains et la pluie cou- 
vraient la terre, et empéchaient de bien apprécier sa distance. 
À neuf heures-et-demie du soir, mouillé par 16 brasses d’eau, 
fond de vase et petits galets, à environ 4 ou 5 milles de l'entrée 


du deuxième goulet. La brise souflait par violentes rafales , et le 


216 NOTES. 

courant avait repris toute sa force. Le plomb de sonde emporté 
par le courant accusait 25 brasses de fond, tandis que nous n’é- 
tions que par 16 brasses. En mouillant l’ancre de tribord, le 
manchon en fer de la bitte fut soulevé, et retomba sur la chaîne 
qu’il étrangla contre le montant de la bitte, en empéchant la 
chaîne de filer. L’ancre poussée par le courant contre la carène 
du navire, resta suspendue à l’écubier, sans qu’il fût possible de 
la faire parer. L’ancre de babord éprouva un accident semblable 
en tous points; de telle sorte que la corvette resta plus de dix 
minutes livrée sans défense à un courant de près de 8 nœuds et 
à une très-forte brise. Plus près de terre, la corvette eût couru 
le risque de faire côte et d’y rester. On parvint à soulever le man- 
chon de la bitte de babord qui faisait stopper sur la chaîne qu’on 
put ainsi filer jusqu’à go brasses. On travailla jusqu’à minuit à 
remettre au bossoir l'ancre de tribord, et le lendemain on répara 
les bittes. 

À onze heures du soir, le courant avait toute sa force, et la brise 
soufilait toujours par violentes rafales, la mer quoique resserrée 
‘dans un bassin, s'élevait en vagues courtes et serrées qui défer- 
 laient sur le pont. L’artimon qui avait été bordé ne put nous 
faire éviter le vent et la lame. La Zélée qui venait de mouiller près 
de nous, resta comme l’Astrolabe, le jouet du vent et de la marée; 
les corvettes obéissant tantôt à l'impulsion du vent, tantôt à celle 
du courant, se croisèrent plusieurs fois à petite distance, de ma- 
nière à nous faire redouter un abordage qui nous eût mis en 
pièces. Notre anxiété ne disparut qu'après minuit, où le vent et 
la marée perdirent peu à peu de leur violence. | 

(M. Roquemaurel. 


Note 33, page 84. 


Nous demeurâmes dans cette terrible position depuis dix beu- 


res du soir jusqu'à trois heures du matin. Jamais quart ne me 


NOTES. 217 
fut aussi pénible que celui que je fis cette nuit. Je crois qu'il est 
impossible d'être plus en danger de s’aborder, et un abordage 
dans cette nuit eût été affreux; la mer était monstrueuse et défer- 


lait sur les gaillards..…. 
(M. Gourdin.) 


Note 34, page 87. 


Dans l'après-midi, comme nous rangions à deux milles de 
distance la rive gauche du canal ou la Terrede Feu, on crut aper- 
cevoir un homme sur la crête des falaises. Bientôt il en parut 
un second et puis deux autres. Le premier était à cheval, ’et les 
autres semblaient suivre au petit pas leurs paisibles montures 
qui étaient chargées de quelques fardeaux. On fit bien des con- 
jectures sur la présence de ces hommes sur la Terre de Feu, et 
surtout sur l'apparition des chevaux, qu’on croyait n’exister que 
sur les terres de la Patagonie. A la distance ou nous étions , il 
était difficile de rien préciser sur la taille des indigènes, à moins 

‘être aussi crédules ou même aussi portés à l’exagération que 
l'étaient nos devanciers. Cependant, les individus qui fixaient 
notre attention s'étant arrêtés, puis cheminant de nouveau, je fus 
frappé de voir les piétons sans cesse accolés à leurs montures. 
Enfin un examen plus attentif à l’aide des lunettes, nous fit juger 
que ce que nous avions pris pour un cavalier n’était qu’un ani- 
mal à-croupe arrondie, tête élevée, poil rougeûtre, ventre blanc, 
queue blanche, courte et touffue; en nn mot une sorte de mou- 
ton du Pérou, connu sous le nom de lama ou guanaco. Ces 
timides bêtes, après avoir fait quelques pas, et jeté un regard sur 
la mer, rentraient dans leurs domaines. 

Vers sept heures du soir, au moment où nous allions débouquer 
du second goulet, on apercut sur le cap St.-Vincent quien forme 
la pointe S. O., du côté de la Terre de Feu, une fumée qui nous 


apprit que cette partie de la côte était habitée, On vit en effet au 


218 NOTES. 

sommet du Cap un grouped’individus faisant signe de leursmains, 
en agitant quelque portion de leur vêtement. Le commandant 
pensant que ces hommes pouvaient être des naufragés implorant 


du secours, fit route pour se rapprocher du cap. Les signaux 


continuèrent : mais arrivés à moins d’un mille du rivage, nous 


vimes distinctement cinq sauvages occupés à attiser le feu autour 
duquel ils étaient grouppés, sans qu'ils parussent s'inquiéter 
beaucoup de notre manœuvre; quelquefois seulement, l’un d'eux 
se levant faisait quelques pas en gesticulant, ou restait debout 
à contempler la mer et les navires. Ces hommes semblaient vêtus 
de peaux d’un rouge pareil à celui du guanaco: Cette sorte de 
manteau était jetée sur les épaules, sans aucune facon ou 
ajustement. L’un d’eux portait une espèce de jupon ou très= 
large culotte de couleur claire, qui descendait j usqu'au genou. 
Je n'ai pu distinguer les coiffures ni les armes qui pouvaient'être 
des lances, des javelots on de simples bâtons. La Zélée apercut 
sur la rive opposée du goulet un cavalier qui serait un Patagon, 
si la Zélée n'avait pas comme nous pris un guanaco pour un 
cavalier. | 
(M. Roquemaurel.) 


Note 35, page 68. 


L2 


À neuf heures et demie, le disque du soleil disparaïssait 
derrière les montagnes au S. O. du cap Negro. Mais ses dérnières 
lueurs coloraient encore l'horizon de la plus belle pourpre. Ja- 
mais sous le ciel des tropiques, spectacle plus imposant ne s’offrit 
à nos regards. Au dessus des terres, drapées d’un nuage noir, 
s'élevait un immense cône enflammé. Son sommet touchait aux 


montagnes ; sa base se pérdait en rayons étincelants dans le fir- 


mament. Des nuages d’un rouge sombre divisaient ce cône en 


plusieurs zones dont la hauteur grandissait ou s’abaissait, suivant 


les diverses périodes de ce vaste incendie. Il nous semblait voir 
j: 


Be 


NOTES. 219 
des tourbillons de fumée s’élevant en bases horizontales au-dessus 
du foyer de cetembrasement. Tantôt cette fumée stationnait au- 
dessus du volcan comme un nuage noir; tantôt elle s’évanouis- 
sait en vapeurs légères , d’une teinte bleuâtre ou violacée. Une 
lave brûlante ruisselait du sommet du cône et sillonnait les nua- 
ges et les montagnes. Mais bientôt les feux de ce volcan fantas- 
tique s’éteignirent dans les cîmes neigeuses de la Patagonie, qui 
se couvrirent d'orages et de frimats. 

Comme nous longions de fort près la côte N. 0. de Pile Elisa- 
beth, nous recûmes une bouffée de fumée que nous supposèmes 
venir des feux allumés sur la côte par les Pêcherais. Le temps 
était trop sombre pour qu'il nous füt possible de rien distin- 
guer. 


(M. Roquemaurel.) 


Note 36, page 88. 


A huit heures et demie, notre attention est attirée par le plus 
beau coucher du soleil que j'aie encore vu. D’éclatantes couleurs 
rouges de feu et dorées ressortaient sur les teintes plus pâles et 
bistres de l'horizon. Une nuance insaisissable d’un violet plus ou 

moins foncé aidait au reflet des plus brillants contrastes de la 
lumière, Un immense incendie dans un temps calme, une gigan- 
tesque éruption volcanique ne pouvaient donner qu’une faible 
idée de ce magnifique spectacle. Longtemps nous avons pu suivre 
les dégradations des belles couleurs pourpres qui entouraient la 
place où le soleil avait disparu, comme autant de faisceaux par- 
tant du même centre. A dix heures, on put encore voir les teintes 
jaunâtres qui avaient succédé aux prunitives splendeurs ; bien 
avant dans la nuit, on aurait pu indiquer la place du coucher 
par le pâle rayon qui y demeura longtemps fixé. 


(M. Desgraz.) 


220 NOTES. 


Note 37, page 88. 


Nous longions la côte N. de l’île à un mille de distance, filant 
six nœuds, la Zélée à deux encablures dans nos eaux. Arrivés à 
la pointe O. de l’île, nous serrons le vent; mais la bordée nous 
portait sous le vent du cap Negro, nous virons vent devant, sous 
les huniers et la misaine, et avec une hardiesse inouie, nous 
courions droit sur la pointe sud de l'ile Elisabeth ; pendant ce 
temps, nous établissions la grande voile et le perroquet de 
fougue qui avaient été serrés, et la brigantine, puis environ huit 
minutes après le premier virement de bord, nous virons de 
nouveau. Nous n’étions plus qu’à deux encâblures de terre, et il 
nous eût peut-être été funeste de manquer à virer. Le comman- 
dant ordonna ces manœuvres avec le plus grand calme et le plus 
admirable sang-froid. De la bordée suivante nous doublâmes le 
cap Negro à un mille de distance. 

(M. Gourdin.) 


Note 38, page 58. 


Dans la nuit, nous sommes restés sous voiles, et par une ma- 
nœuvre hardie, nous avons passé entre l’île Elisabeth et la côte. 


Tous les officiers s'accordent pour admirer l'habilité et le sang- 


froid du commandant dans la navigation épineuse du détroit. 


La manœuvre de la nuit dernière a presque enthousiasmé ces 
messieurs. 


(M. Desgraz.) 


Note 39, page 94. 


Des cénotaphes ont été élevés sur divers points de la côte, à la 


mémoire de quelques baleiniers anglais ou américains. Ce sont 


NOTES. JU 
de simples planches ou poleaux ; lun de ces potsaux avait été 
planté par le capitaine Dugué du navire le Hävre, comme un 
souvenir de son passage par le détroit. On. trouva suspendu à 
un arbre un petit baril avec cette inscription Post-office. I con- 
tenait plusieurs notes où renseignements nautiques laissés par 
les capitaines anglais ou américains, sur le détroit de Magellan, 
l’époque de leur passage, l’état des vents, des courants, etc. Au 

temps où la pêche des phoques avait attiré bon nombre d’Amé- 
ricains dans ces parages, l’un d'eux, M. Water-House avait dé- 
poséau Port-Famine, qui était le point de relâche le plus fré- 
quenté par les pècheurs, une bouteille servant à recevoir les 
notes et lettres des divers navires. Ceux qui passaient par le 
détroit pour se rendre en Europe ou au Chili, emportaient les 
dépêches à leur destination. Le capitaine anglais Carrick eut 
l'heureuse idée de convertir la bouteille de Water-House en un 
véritable bureau de poste, sans directeur ni commis. Le mo- 
deste baril fut placé à cette extrémité du monde, sous la sauve- 
garde et à l'usage des navigateurs. L’honorable M. Carrick est 
passé depuis pour la cinquième et sixième fois, emportant toutes 
les lettres ; nous n’avons trouvé que les notes et renseignements 
nautiques. Le baril-poste fut religieusement remis à la place. 
Nous lui donnâmes une succursale signalée par un poteau élevé 
sur la crête d'un petit morne escarpé qui domine l’aiguade ; une 


feuille de cuivre clouée au poteau recut l'inscription suivante : 


CORVETTES FRANCAISES ASTROLABE ET ZÉLÉE, 
COMMANDANT D'URVILLE » 
ARRIVÉES ICI LE 12 DÉCEMBRE 1837, PARTIES LE 28 DÉCEMBRE 


POUR LE POLE AUSTRAL. 


Une boîte revêtue de zinc recut nos dépêches pour la France, 
avec une note pour les navigateurs qui viendront après nous. 


Elle fut attachée au poteau avec un écriteau où l’on pouvait lire 


222 NOTES. 
du mouillage, Posre aux Lerrres. Espérons que le digne capi- 
taine Carrick passera bientôt en ces lieux et se chargera de 
porter en Europe des nouvelles de notre expédition, pourrassu- 
rer quelques gens timides qui nous croient déjà peut-être broyés 
dans les glaces ou les rochers. 

(M. Roquemaurel.) 


Note 40, page 99. 


Dans la baie Famine se jette la rivière Sedger que plusieurs 
voyageurs ont trouvée navigable à diverses hauteurs, selon l’en- 
combrement de son lit. Deux jours après notre arrivée, nous 
partimes de grand matin dans une yole légère pour.en tenter 
l'exploration, avec la résolution bien arrêtée de le remonter autant 
que nous le pourrions. À son embouchure, les bords sont. plats 
et marécageux, mais à un demi-mille le lit s’encaisse au-milieu 
d’une forêt presque impraticable. De chaque côté s'élèvent des 
arbres gigantesques, les uns déchaussés par le courant de la ri 
vière et prêts à tomber, les autres debout encore et servant d'appui 
aux premiers, jusqu’à ce qu'ils soient déracinés à leur tour. Un 
grand nombre étaient abattus sur la rive et n’attendaient qu’une 
crue de la rivière pour descendre à la mer, aller s’échouer.et 
pourrir sur d’autres rivages. Il serait difficile d'imaginer un ta- 
bleau plus pittoresque que celui que chaque coude dévoilait ànos 
yeux. Partout c'était ce désordre admirable que l'on, ne saurait 
imiter ; un amas confus d'arbres, dé"branches brisées, de troncs 
couverts de mousses qui se croisaient en tous sens. 

A neuf heures du matin, nous trouvant, d’après motreestime, 
à quatre milles environ de l'embouchure, nous mîmes pied à terre 
sur un point où la forêt était moins épaisse et songeâmes à dé- 
vorer un excellent déjeûner qui avait été apporté. Le froid et la 
longue matinée avaient considérablement aiguisé nos appétits qui 


surent faire une prompte justice du solide et du liquide qui, en 


NOTES. 223 


dépit de certains Spartiates, firent sur nous un effet infiniment 
plus salutaire que leur brouet noir. Avant notre halte, nous étions 
graves comme des docteurs en théologie , mais à dater de ce mo- 
ment, la chaleur de nos estomacs se communiquant à nos cer- 
veaux ; la gaieté remplaca cette gravité insipide qui fait tout ju- 
ger froidement et dont le mérite est d'empêcher de dire et de faire 
des sottises sans jamais pouvoir mener à bien. Voici bien, 
diront les sages, le raisonnement d’un fou; mais en dépit d'eux, 
je maintiens mon dire. 

Pendant que nos hommes se reposaient, nous nous répandi- 
mes dans la forêt en quête d’oisesux, d'insectes et de plantes, 
mais le peu de fruits que nous retirâmes de nos recherches, nous 
les fit bientôt abandonner, et à onze heures, nous nous remîmes 
en route pour continuer notre course. À mesure que nous avan- 
cions, le courant augmentait et souvent nous fûmes forcés de dé- 
barquer pour haler le canot à la cordelle. La rivière se rétrécissait 
et la force diminuait considérablement à chaque coude. A trois 

heures nous arrivâmes à un point très-resserré entre des falaises 

_ assez élevées et après avoir vainement lutté contre la force du 
courant qui se précipitait sur les bords , nous nous décidâmes à 
rebrousser chemin. Nous pûmes exactement estimer, en descen- 
dant, la distance que nous avions parcourue; elle s’est trouvée de 
7 milles À, et je crois que personne n’a remonté cette rivière plus 
loin que nous; quoique notre yole tirât très-peu d’eau, nous tou- 
chions à chaque instant au point où nous nous sommes arrêtés et 
que nulle embarcation n'aurait pu franchir. Je pense que nous 
devons notre réussite à une grande crue de la rivière dans les 
jours précédents, crue dont nous vimes encore les traces toutes 
fraîches et qui avaient sans doute déblayé le lit des arbres qui 
doivent presque toujours l’encombrer. 


(M. Montravel.) 


224 NOTES. 


Note 41, page 99. 


Malgré leur aspect sombre et sauvage, les forêts de la Patago- 
nie ne sont pas entièrement privées des agréments que présentent 
les contrées moins éloignées de l'équateur. De vastes clairières 
offrent à l’œil du voyageur de magnifiques pelouses bordées de 
grands arbres peuplés de perroquets, de pies, de merles et de 
grives. Dans ces enceintes solitaires, dont le silence n’est troublé 
que par la voix des oiseaux, on peut un instant se croire au mi- 
lieu d’un de nos anciens parcs féodaux en un jour de printemps; 
mais illusion s'envole aussi prompte que la rafale de l’ouest qui, 
dans quelques minutes couvre l’azur du ciel d’un voile d’ardoise 
et roule dans les vallées des tourbillons de neige et de gréle, avec 
_des torrents de pluie. Les cläirières elles-mêmes sont peu pratica- 
bles, à cause d’une herbe touffue qui couvre des mares d’unéteau 
croupissante. Cependant le chasseur sans cesse contrarié par Les 
difficultés du terrain, doit s’estimer heureux de rencontrer! ces 
clairières non loin de la mer et de la rivière Sedger. C'est delà . 
qu'il peut atteindre au passage les vols d'oies ou de canards, où 
surprendre les bécassines et une foule d’autres oiseaux qui vien- 
nent réjouir nos tables, ou s’enfouir dans les charniers des natu- 


ralistes. 
(M. Roq uemaurel D 


Note 42, page 101. 


Le sol de la presqu'île Santa-Anna est formé d’une roche schis- 
teuse dont on retrouve les couches feuilletées sur tous les points 
du contour de la baie qui n’ont pas été envahis par les alluvions. 
Cette roche est recouverte d’une couche d’humus de 5 à 7 déci- 
mètres d'épaisseur, où croissent des herbes touffues, des plantes 


épineuses, des groseillers sauvages et plusieurs autres arbustes 


NOTES. 225 
qui formaient un fourré des plus inextricables, l’eau qui provient 
de la fonte des neïges de l’intérieur du pays ou des pluies, mais 

non point je crois des sources jaillissantes, sourd au-dessus de la 
roche, au milieu d’un faisceau de racines et de taillis, et s’épan- 
che vers la mer en une foule de petits filets qu’on rencontre sur les 
divers points de la côte. L'eau arrive donc chargée de matières 
végétales qui lui communiquent leur saveur, et une partie de 
leur odeur. Mais, grâce aux basses températures de ces climats, 
ces derniers végétaux n’exhalent point d’odeur malfaisante, et ne 
nuissentque fort peu à la pureté des eaux. 


(M. Roquemaurel. 
Note 43, page 101. 


Le temps étaitbeau, la brise au N. 0. Je quittai le bord à trois 
heures du matin, accompagné de MM. Dubouzet, Thanaron, 
Montravel et Le Guillou , dans l'intention de remonter la rivière 
Sedger, et d'en suivre le cours aussi haut que nous le pourrions. 
Le canot que nous primes était léger, marchait bien, et réunissait 
les conditions nécessaires pour cette exploration. D’après le récit 
de quelques navigateurs qui nous avaient précédés, nous devions 
craindre de voir notre marche arrêtée à trois ou quatre milles de 
embouchure par les arbres qui, à cet endroit, obstruaient la 
rivière et fermaient toute issue aux embarcations. Mais nous 
fümes plus heureux, nous pénétrâmes à six milles, et pour aller 
plus loin, nous ne trouvâmes d'autre obstacle que le courant qui 
était très-violent et que nous ne pûmes "jamais franchir, quelques 
efforts que firent nos matelots, qui dans cette circonstance ne se 
ménagèrent pas. Nous eûmes presque partout une profondeur 
de quatre à cinq pieds à égale distance des deux rives. Je ne sau- 
rais déterminer jusqu'à quelle hauteur l'influence de la marée se 


fait sentir. Le capitaine King affirme que l'eau est douce à un 
mille de l'embouchure. 


| à 15 


226 NOTES. 

Partout, sur ses deux bords, la végétation est riche et vigou- 
reuse. Quelques pointes seulement offrent un débarquement 
facile. Dans tous le reste, la côte est à pic et couronnée d’un ri- 
deau d’arbres très-pressés les uns contre les autres ; quelques-uns 
d’une grosseur étonnante, présentant douze à quinze pieds de cir- 
conférence. Durant tout le trajet que nous pûmes effectuer, nous 
jouimes d’un coup d'œil admirable, et nous éprouvämes!: une 
douce sensation en naviguant au milieu de ces deux murailles 
verdoyantes qui, malgré la rigueur du climat, étaient animées 
par la présence d’une infinité d'oiseaux. 

En quelques endroits, nous trouvâmes des empreintes assez 
fraiches qui nous indiquaient que quelques bêtes féroces y 
avaient passé depuis peu de temps. 

La Sedger est extrêmement sinueuse et revient quelquefois sur 
elle-même, en décrivant un cercle presque entier pour remonter 
ensuite. À l'endroit des cascades, les courants sont souvent très- 
forts , et il faut gouverner avec beaucoup d'attention. Dans ces 
circonstances, chaque fois que le terrain permet de débarquer, 
il faut en profiter pour faire haler à la cordelle; c’est le seul 
moyen de franchir plusieurs pas qui, avec les avirons seuls, 
offriraient beaucoup de difhicultés et de fatigues. 

Nous employâmes deux heures et demie à descendre vers Pem- 
bouchure, et à sept heures du soir nous étions de retour à bord. 
M. de Montravel qui s’était muni d’une boussole , dressa le cro- 


quis du cours de cette rivière. 


CN. Jacquinot.) 


Note 44, page 108. 


Le vendredi 22 décembre, à quatre heures du matin ; les chi- 
rurgiens des deux bâtiments, Dumoulin et moi, nous partons 
dans le grand canot de la Zélée et nous nous faisons mettre à 


terre sur la rive orientale de la rivière qui débouche dans la baie 


NOTES. 297 
Voces. L'ordre de M. d'Urville était de faire tous nos efforts pour 
parvenir sur l’un des sommets de la chaîne du mont Tarn; les 
chirurgiens pour y faire de la botanique et de la minéralogie, 
Dumoulin et moi des observations barométriques et d'intensité 
magnétique. 

* Déposés sur la grève, il nous fallut immédiatement pénétrer 
dans une forêt tellement épaisse, tellement remplie de broussailles, 
que nous fûmes effrayés de la perspective qui nous attendait , s’il 
fallait continuer notre route avec de pareilles difficultés. La bous- 
sole fut donnée à l’un de nous qui prit la tête de la colonne et 
donna la route , d’après le relèvement pris du canot, sur une 
montagne qui semblait la moins /inaccessible. Heureusement à 
mesure que nous avancions les broussailles diminuaïent, bientôt 
elles disparurent entièrement, et notre marche ne fut plus en- 
travée que par des troncs d’arbres énormes entassés les uns sur 
les autres. Nous fimes de l'équilibre, et malgré quelques chutes, 
après avoir marché encore une heure , nous sortimes de ce bois, 
pour entrer dans une clairière d'environ un mille dans sa plus 
grande dimension. Nous y gagnâmes peu pour la facilité de la 
marche; car le sol était couvert d’une croûte de mousse reposant 
sur une terre tellement tourbeuse et imprégnée d’eau que nous 
enfoncions jusqu'aux genoux. 

Nous fimes halte sur la lisière de la forêt qui se présentait en 
face de nous, aussi vierge que la première. Un fait qui saute aux 
yeux de quiconque cherche à pénétrer dans l’une de ces retrai- 
tes silencieuses que la main des hommes n’a point encore défigu- 
rée, c'est que le premier abord présente des difficultés presque 
insurmontables qui vont bientôt en s’aplanissant de plus en plus. 
La nature a-t-elle voulu défendre d’une ceinture de ronces et d’é- 
pines ombre mystérieuse des bois ; où n’est-ce que la réunion 
physique suivante. 

L'air qui circule librement autour d’une grande étendue de 


terrain couverte de grands arbres, poussé par les diverses brises 


228 NOTES. 

qui agitent l'atmosphère, pénètre jusqu'à une certaine profon- 
deur dans le massif d'arbres qu'il entoure et donne aliment à 
toutes les broussailles parasites que la végétation lui présente. 
Arrivé à une certaine profondeur, l'air moins souvent renouvelé 
ne fournit plus d’acide carbonique à tous les germes qui cou- 
vrent le sol, et qui périssent faute de cet aliment. On remarque 
en effet que les accidents de terrain qui permettent à l'air une 
circulation plus active dans certains lieux, le lit d’un torrent, 
une gorge entre deux monticules, dont l'entrée se présente 
ouverte aux vents régnants, favorisent le développement d’une 
végétation plus active. Je pense donc que la circulation de l'air 
favorise le développement de la végétation des forêts. Ainsi je | 
n’attribue pas tant l'absence de la végétation dans la partie des 
terres qui sont exposés au S. O. dans le détroit de Magellan, à 
la violence des coups de vent de cette partie, qu’à la température 
de l'air que ces vents apportent et à la neige qui s’y accumule 
plus que partout ailleurs, et qui y fond beaucoup plus tard. 
L’abaissement de température a toujours été le plus grand en- 
nemi de la végétation, comme de toutes les fermentations possti- 
bles. 

Mais revenons à notre halte. 

Après avoir allumé du feu dans le tronc d’un arbre mort, 
nous passâmes l'inspection de nos provisions, et une oïie, fruit 
de notre chasse, plumée et préparée par nos mains, suspendue 
“par un fil de caret à un bâton horizontal reposant à chacune de 
ses extrémités sur deux bigues, reçut une cuisson préparatoire 
devant ce feu magellanique, et fut ensuite dévorée par des 
appétits non moins magellaniques. 

Après un léger déjeûner, le courage nous revint aux jambes 
et nous nous remîmes en route, passant alternativement de forêts 
en clairières, dirigés par notre seule boussole, tirant du gibier 
toutes les fois qu'il s’en présentait sur notre passage, afin d’aug- 


menter nos provisions. 


NOTES. 229 

A mesure que nous avancions, la route devenait moins aride; 
la végétation moins active avait espacé les arbres davantage. 
Nous fimes halte vers midi, afin de manger plus copieusement 
que nous ne l’avions fait le matin. Le bois n'étant pas rare, nous 
n'étions pas avares de feu; l’eau seule manquait, et pour nous en 
procurer, nous fûmes forcés de faire un trou dans la terre et 
de recueillir l'eau qui filtrait peu à peu et se rendait dans la 
“partie inférieure de l’excavation. Honneur à notre matelot Le- 
jeune que nous avions nommé cuisinier en chef! Il nous fit avec 
des hächis de gibier et de lard l’un des plats les plus savoureux 
que j'aie mangés, même dans des temps plus favorables au déve- 
loppement des sciences culinaires. 

Convenablement restaurés, nous continuâmes à gravir. La vé- 
gétation devint rabougrie. Enfin nous apercûmes devant nous 
le penchant de la montagne dégagé des grands arbres qui jus- 
que-là nous en avaient caché laspect. La boussole devint 
inutile. 

De grandes flaques d’eau provenant de la fonte des neiges, des 
mousses, des buissons parant la terre; telle est la nature d’une 
plaine sur laquelle repose la dernière élévation qui conduit sur 
la crête de la montagne. Nous arrivons au milieu des neïges ; la 
soirée ét 
Il faliu 


nuit; nous allâmes donc nous établir au-dessus d’une plaque de 


trop avancée pour gravir au sommet le même jour. 


sercher un endroit favorable pour dîner et passer la 


neige, où quelques arbustes de trois pieds de hauteur étaient 
le meilleur abri que nous pussions trouver en ces lieux. Nous y 
dinâmes tarit bien que mal; mais la difficulté d’y faire du feu, 
l'humidité du terrain, la température si basse , la pluie, la grêle 
et les raffales nous forcèrent à quitter cette station et à descendre 
quelques milles pour chercher un meilleur abri. 

Nous y réussimes, et placâmes notre bivouac dans un bou- 
quet de grands arbres ; quelques-unes de ces tiges majestueuses 


étaient mortes et desséchées par le temps ; nous en incendiâmes 


9230 NOTES. 
le pied ; le feu d’abord circonserit à la partie inférieure, gägna de 


proche en proche les. ‘branches les plus élevées et s’ ‘épanouit en 
larges gerbes de flammes, dont l'éclat illuminant au loin les 


buissons et les arbres, donnait un aspect étrange à ces lieux plu- 


tôt destinés à recevoir les reflets monotones de la neige que. la 
couleur sanglante de l'incendie. 


Les arbres attaqués et minés au pied par le feu finirent par 


tomber tout enflammés sur les arbres voisins en y communiquant 


l'incendie. Nous reposâmes ainsi tranquilles et muets, entourés 
d’une ceinture de feu. 

Le jour vint mettre fin à notre quiétude et nous nous dispo- 
sâmes à gravir au sommet de la montagne qui se trouvait encore 
à une lieue de nous. Le temps était pluvieux et nous voulions 
nous hâter pour être de retour le soir aux bâtimens. Afin de ne 
pas nous charger, nous eûmes la funeste idée de laisser nos vivres 
et nos fusils à notre gîte, comptant les y reprendre au retour en 
y déjeûnant. Nous traversâmes donc de nouveau la plaine que 


nous avions vue le jour précédent, et nous arrivâmes près des 


neiges qui couvrent le penchant sud de la montagne, mais le 


temps avait tenu la promesse que son apparence indiquait : da 
pluie, la grêle commencaient à tomber. Malgré tout, Dumoulin 
et moi, nous continuâmes à gravir par une pente tellement à pic 


que souvent pour ne pas dégringoler sur ce terrain. 


fallait se jetter à plat ventre et se retenir de toutes parts aux 
petites inégalités du sol. Après beaucoup de peines et de dangers, 
nous arrivèmes au sommet le plus élevé, en cotoyant un préci- 
pice, de neige qui se trouve dans la partie sud de là montagne. 
Les vents du S. O. rendus glacés par une neige fondue qui nous 
traversait, en rendait le séjour insupportable ; nous y restèmes 
environ une heure à observer. Lorsque tout fut terminé, nos 
membres étaient tellement glacés, qu’à peine s'ils € étaient sensi- 
bles. Nous eûmes recours à nos gourdes qui contendient encore 


une petite quantité d’eau-de-vie. Alors nous pûmes nous remuer 


LT 


NOTES. 231 
et reprendre peu à peu la route de la descente. Le docteur de 
l Astrolabe n'avait pu nous suivre ; nous commencâmes à avoir 
de l'inquiétude. Au milieu de la brume qui s’épaississait autour 
de nous, en vain nous aurions cherché à lapercevoir. Nous 
l’appelâmes de toute la force de nos poumons , longtemps ce fut 
en vain; mais en approchant du précipice de neige dont nous 
avons parlé, nous le trouvâmes transi de froid , assis près d’un 
buisson. Il nous raconta que des vertiges l'ayant empêché de 
gravir la montagne, il était allé herboriser dans les environs ; 
qu'ayant perdu son orientement, il s'était arrêté découragé, près 
du précipice, attendant tout du hasard. Une fois tous réunis, 
nous songeâmes à retourner à l'endroit où nous avions bivoua- 
qué. Alors une horrible angoisse s’'empara de nous , la brume ne 
nous laissait pas voir à cent pas; n’ayant ni provisions, ni armes, 
nous étions sans ressources dans ce pays de désolation. Quel- 
qu'un qui ne doute de rien assura avoir la mémoire des lieux, et 
se fit fort de nous conduire à bon port. En disant cela, il se met 
en route. Quand il fut à cent pas, rendu presqu’invisible par la 
brume, nous le suivimes tous, les uns comme les moutons de Pa- 
nurge, les autres afin de ne pas se quitter et de combattre la ten- 
dance qui existait chez quelques-uns de se débander, de courir 
en avant ou de rester en arrière. Au bout d’une demi-heure de 
marche, on ne s’entendait plus , une heure après la désorgani- 
sation était complète, et tout le monde finit par avouer qu’on 
était désorienté. Quand cet aveu eut été ainsi fait par celui même 

qui avait la mémoire des lieux , je fis la proposition suivante : de 
retourner sur nos pas, en suivant toujours la ligne de plus grande 
pente, ce qui devait naturellement nous conduire au sommet 
que nous venions de quitter. Une fois rendus à ce point de dé- 
part, en suivant la route directement opposée au relèvement que, 
dans nos habitudes de prévisions , j'avais pris de notre halte de 
la nuit dernière, au moyen de ma boussole que j'avais eu soin 


d'apporter, nous devions réunir pour nous toutes les chances 


232 NOTES. 

probables de retrouver nos vivres et nos armes, On approuva, 
et l’on se mit à l'œuvre sans retard. Deux heures après, nos pré- 
visions avaient réussi. Après avoir marché de la montagne, dans 
la direction donnée par la boussole, l’espace de temps que nous 
avions mis à y venir, on établit un quartier général, et de cé 
point comme centre, des reconnaissances furent poussées dans 
plusieurs sens, sans s'éloigner de la portée de la voix qui seule au 
milieu de la brume nous réunissait à volonté. Au bout de deux 
heures, dis-je, des explosions de coup de fusil successives nous 
annoncèrent le résultat heureux de notre recherche. M. Gaillard, 
dans sa reconnaissance, était tombé nez à nez avec notre bou- 
quet d'arbres qui fumait encore. Tout le monde se dirigea vers le 
point d’où provenaient les explosions et nous fûmes bientôt tous 
réunis. 

Dès-lors toutes nos misères furent terminées. Quelques-uns de 
nous épuisés de lassitude s’endormirent aussitôt; d’autres em- 
ployèrent l'heure que nous consacrions au repos, en attaquant 

‘avec courage les provisions qui nous restaient. A dix heures et 
demie, les dormeurs furent réveillés à grande peine, et nous re- 
commencâmes à descendre, toujours au moyen de la boussole. 
À deux heures, nous étions arrivés sur la côte que nous longeà- 
mes jusqu’à la petite rivière qui nous séparait de la Sedger. Nous 
passâmes à gué sur la rive orientale. Alors, M. Hombron s'arrêta 
nous conjurant de ne pas l’abandonner, car, disait-il , il n'avait 
plus la force de faire un pas. Huon et moi, nous restâmes avec 
lui, Dumoulir et Gaillard continuèrent afin de faire des signaux 
sur la pointe Sedger, et de nous envoyer le canot. Le docteur Le 
Guillou nous avait quittés à notre arrivée sur la plage. 

Nous donnâmes à M. Hombron ce qui restait dans nos gourdes, 
nous allumâmes un bon feu , en réunissant un monceau de bois 
sec que laisse la mer en se retirant. Il reprit bientôt quelques for- 
ces, et nous pûmes continuer ensemble notre route jusqu’à l'em- 
bouchure de la rivière Sedger. 


NOTES. : 233 
3% F 
. a Eu C  
Le même jour, 23 décembre à six heures du soir, réunis à nos 
Li 0 À 
camarades autour d'une table bien servie, nous leur racontämes 
nos misères et nos dangers. 


(M. Coupvent.) 


Note 45, page 115. 


À trois heures, je m'achemine, avec MM. Duroch et Dumou- 
lin, vers la pointe Santa-Anna, que nous doublons dans l’inten- 
tion d'explorer cette partie de la côte. Nous suivons le rivage, qui 
est très-difficile à cause des rochers qui le bordent , et, après 
deux heures de marche, nous arrivons en chassant à une petite 
anse que nous traversons ; et, en doublant la pointe opposée, 
nous entrons dans une baie, la plus belle que j'aie vue. Un sable fin 
sur le rivage, la mer calme, de hautes forêts qui la dominent et 
l'entourent dans toute son étendue. Au fond , une cabane formée 
de branches d’arbre attachées régulièrement entre elles par des 
liens en jonc : une entrée basse est la seule ouverture , sa forme 
est sphérique, et peut avoir 3 ou 4 mètres carrés, sur 1 mètre et 
demi de hauteur ; le feu se faisait au milieu de la hutte, ainsi que 
les reste noircis du foyer, qui se compose d’une seule pierre, 
lattestent. Un ruisseau coule auprès, et se rend, en sortant des 
bois, dans la mer. Pendant que je contourne la baïe, Dumoulin 
traverse les bois, où il aperçoit des aigles et beaucoup de perro- 
quets, qui nous étourdissent de leurs cris. J’arrive enfin sur une 
pointe de rocher ; à mon approche, une grande quantité d’oi- 
seaux de mer s’envolent. Celui qui a fixé le plus mon attention 
est, je crois, un huîtrier. Ce superbe oïseau a les pattes jaunes, 
le bec long et rouge, le corps noir, et l'extrémité des ailes blan- 
ches. Je le siffle pendant plusieurs minutes, il plane sur ma 
tête; j'essaie de le tirer, il s'envole; je le siffle de nouveau, et à 
plusieurs reprises il revient décrire dans son vol de nombreuses 


circonférences autour de moi. À trois heures , nous prenons la 


234 . NOTES. 

route du Port-Faminé, et rencontrons beaucoup de fossiles, non 
loin de la pointe Santa-Anna. À cinq heures, j'étais de retour; je 
me jette sur mon diner, et termine, en m’étendant. sur mon ha- 
mac, la plus agréable journée que j'aie encore passée à Magellan. 


(M. Gervaize.) 


Note 46, page 115. 


De l'endroit où nous étions mouillés, on distinguait plusieurs 
pics couverts de neige, sur l’un desquels le capitaine King était 
monté, lors de son voyage d'exploration dans le détroit de Magel- 
lan. Le récit qu’en avait fait cet habile officier anglais excitait au 
plus haut point l'enthousiasme de nos géologues et de nos natu- 
ralistes : une expédition fut donc décidée et arrêtée pour: le 
24 décembre. Nos savants s’y rendirent, les uns armés d’un baro- 
mètre, pour en déterminer la hauteur ; ceux-ci, de pioches.et de 
marteaux géologiques ; ceux-là, de tout ce qu'il fallait pour re- 
cueillir et conserver des plantes, des insectes , des coquilles ter- 
restres. Le plus haut pic avait été déclaré inaccessible: par les 
Anglais, et nos explorateurs le trouvèrent é, salement défendu. par 
des forêts impénétrables et d'inaccessibles marais : on fut donc 
obligé de se contenter du plus voisin, et de celui que King avait 
déjà visité. On employa deux jours à faire ce pélerinage difficile 
et pénible. La hauteur de ce morne fut déterminée barométri- 
quement, et on trouva qu’elle était de 668 mètres. Quant à la 
géologie et à la botanique, elles y récoltèrent peu de chose ; quel- 
ques échantillons de pierres assez insignifiantes ne compensèrent 
pas les fatigues de quarante-huit heures de marche, et la flore de 
ces montagnes n’offrit qu’une bruyère étiolée, assez semblable à 
celle qu’on rencontre dans nos gorges alpines. On remarqua seu- 
lement quelques traces d'animaux à poil, mais sans pouvoir déter- 
miner l'espèce à laquelle ils appartenaient. 

a (M. Marescot.): 8 


k 


NOTES. 235 


Note 47, page 114. 

Pour rendre complètes les observations que nous fûümes à 
même de faire pendant notre séjour au Port-Famine, nous au- 
rions vivement désiré y voir venir quelques naturels, soit du 
continent, soit de la Terre de Feu. Nous savions que ces derniers 
fréquentaient quelquefois la côte de Patagonie, dans leurs piro- 
gues , et nous vimes à plusieurs reprises , dans les environs du 
Port-Famine, des traces de leur passage, quelques débris de ca- 
banes construites par eux au milieu des broussailles, en coupant 
les branches du milieu et en réunissant toutes les autres en forme 
de berceau. Sous ces huttes, qui annoncent bien peu d'industrie 
chez ceux qui les avaient construites, on remarquait des amas de 
coquilles et des dents de veaux marins, dont on sait qu'ils se 
nourrissent. Mais jamais nous ne fûmes assez heureux pour voir 
arriver une de leurs pirogues vers nous. Plusieurs officiers des 
corvettes entreprirent des expéditions lointaines du côté du nord, 
en suivant la côte, dans l'espoir de trouver des endroits habités 
par les Patagons ; mais des difficultés insurmontables pour tous 
les empêchèrent d'aller aussi loin qu'ils auraient désiré, et ils 
revinrent sans avoir rien vu, si ce n'est quelques wigwams aban- 
donnés par les Pêcherais. D’autres, désireux de connaître la na- 
ture du pays, au-delà des montagnes qui bordaient notre hori- 
zon, gravirent un jour le mont Tarn, avec tous les instruments 
nécessaires pour mesurer sa hauteur.et faire des observations de 
physique, et manqguèrent en partie le but de leur voyage; car la 
brume et la pluie, qu'ils eurent presque constamment au sommet, 
les empêchèrent de rien voir ; et ils revinrent exténués de fatigue, 
aprés avoir passé une nuit pénible, presqu’au sommet de cette 
montagne, exposés à un froid très-vif, quoique son élévation ne 
dépasse pas 1200 mètres. L'histoire naturelle seule profita donc 


de toutes ces excursions, et nos naturalistes, pendant leur séjour, 


236 NOTES. 


y firent des collections précieuses en tout genre, surtout en bota- 
nique : nous étions dans la saison la. plus favorable pour cela. La 
rade offrit, en draguant, aux amateurs | de coquilles: ‘de beaux 
échantillons de deux espèces de térébratules, quelques jolis pei- 
gnes ; et chacun put ramasser à marée basse, sur les roches du 
rivage, tant qu’il en voulut, des masses de turbots, de patelles et 
de moules : les plus nombreuses étaient les moules striées, dites 
magellaniques. Ces moules étaient malheureusement remplies de 
perles, et nous privaient de la grande ressource dont elles eussent 
été sans cela pour nos tables, dans un pays où il fallait s’indus- 
trier pour vivre passablement. 

Malgré le triste sort qu’eut la colonie espagnole de Philippe- 
ville, il n’est pas douteux qu’on ne püût facilement réussir à fonder 
au même endroit un établissement ; et je ne craindrais pas de 
in’avancer, en assurant qu'il prospérerait. Le climat de ce pays est 
loin d’être aussi affreux qu’il a été dépeint, et me paraît se rap- 
procher beaucoup de celui de la même zone en Europe. Les na- 
tions qui pourraient entreprendre cette tâche avec le plus de suc- 
cès seraient célles du nord de l'Europe, qui s’y acclimateraient 
facilement. Quelle que soit celle qui s’y établira la première, elle 
rendra un véritable service à la navigation et au commerce , et; 
quelque intéressées que soïent ses vues, elle méritera néanmoins 
la reconnaïssance de toutes les autres. Si, pendant longtemps, des 
cartes imparfaites et le défaut de pilotes ont éloigné les naviga- 
teurs de ces parages, aujourd’hui, qu’une partie de ces difficultés 


a disparu, il en est encore bien peu qui osent s’y aventurer ; car, 


en cas d'événement, ils savent qu'ils seraient tout-à-fait dénués 


de ressources , et exposés ou à mourir de faim sur les lieux, ou à 
courir les plus grands risques en cherchant à gagner, sOit par 
terre, soit par mer, un pays civilisé, tant ceux-ci sont éloignés et 
les obstacles qui les en séparent multipliés. S'il existait une colo- 
nie européenne dans le détroit, cette navigation n’offrirait plus 


aucun danger réel, et, en temps de paix, on verrait tous les navi- 


: NOTES. 237 
res qui se rendent dans la mer Pacifique ; en été comme en hiver, 
préférer ce passage à celui du cap Horn; car il offrirait l'avantage 
d’abréger leur route et souvent la traversée, et, dans les autres 
cas, celui d'éviter aux navires les dangers de la grosse mer, et les 
avaries qui souvent en résultent en doublant le cap Horn. Le pas- 
sage d’un océan à l’autre deviendrait alors on ne peut plus facile, 
et un véritable cabotage que feraient les plus petits navires, en 
prolongeant de près les deux côtes de l'Amérique méridionale. 

Les colons du Port-Famine trouveraient sur toute la côte du 
détroit, pendant les premières années, d’abondantes ressources 
dans la pêche, en attendant qu'ils eussent pu défricher le sol et lui 
faire produire des céréales, des racines de toute espèce et des lé- 
gumes. Dans les plaines, les bois, dont l'exploitation serait utili- 
sée, feraient place à d'excellents pâtura ges, où l’on pourrait nour- 
rir beaucoup de bestiaux. Avec de pareïls moyens, et ceux que 
fourniraient des communications faciles avec le Chili et les répu- 
bliques du Paraguay, dans un temps comme le nôtre, où la navi- 
gation a subi tant de perfectionnements , et entre autres celui de 
l'application de la vapeur, on pourrait s’établir sur ces côtes, sans 
craindre le sort de Philippeville. 

J'aisouvent pensé qu’il conviendrait à la France d'entreprendre 
une pareille colonisation ; et je répondrais à ceux qui pourraient 
m'objecter que la rigueur du climat serait faite pour en dégoûter 
les colons , qu’on a vu sous le même climat , au milieu du dernier 
siècle, nos populations maritimes du nord surmonter toutes les 
difficultés d’un pays beaucoup plus ingrat, car les Malouines 
n'avaient pas même de bois , et réussir à fonder un établissement 
qui aurait prospéré, et serait aujourd’hui le siége d’une colonie 
florissante, sans les ridicules exigences de l'Espagne, qui fit valoir 
ses droits de souveraineté sur ces îles, droits auxquels, autant par 
politique que par respect pour le droit des gens, le gouvernement 
d'alors céda, en abandonnant ce pays. 


Je ne pense pas qu'aujourd'hui aucun État fût en droit d’établix 


238 | NOTES. - 

des prétentions souveraïnes sur cette partie de la Patagonie. Dans 
un temps donc où l'Angleterre s’est emparée de toutes les îles si- 
tuées dans la zone tempérée, où on peut établir a colonies agri- 
coles, ce pays est le seul où la France puisse fonder un établisse- 
ment de ce genre, et certes il n’est pas à dédaigner. Il serait hono- 
rable pour elle et à la fois très-utile, de transporter sur ces plages 
sauvages et pour ainsi dire désertes, ses mœurs et sa civilisation. 
En y jetant les fondements d’un nouvel Etat, ce seraïît pour elle 
en même temps augmenter son influence politique, et contribuer 
à la civilisation générale du monde, à laquelle les grandes na- 
tions doivent travailler de tous leurs moyens, sous peine de dé- 


choir. Si la gloire militaire, si chère au pays, n'entre pour rien 


dans une pareille entreprise, celle qu’on recueillerait serait beau- 


coup plus durable et plus profitable. Elle fournirait les moyens 
d'employer l’activité et l'industrie de cette partie de la population 
qui, sans doute, est pleine d’intentions droites et honorables, 
mais qui, désireuse de participer au bien-être de ceux qui possè- 
dent, se lance souvent dans des entreprises où elle échoue ; faute 
d’avoir bien calculé tous Les obstacles. En eftet, dans une société 
comme la nôtre, chacun trouve inévitablement dans l’exércicé de 
ses facultés une foule d’entraves, chaque fois qu’il vient se frotter 
contre une autre personnalité que la sienne, et subit les inconvé- 
nients de la concurrence, qui n’en est pas moins la sauve-garde 
de l’industrie. Alors ces gens, souvent à tort, accusent la société 
des malheurs qu’ils éprouvent , et tournent contre elle, pour la 
renverser, les eflorts et l'activité qu'une meïlléure direction au- 
rait pu lui rendre si profitables. D: 

Pour diminuer à là fois les charges d’un pareil établissement 
et le rendre plus tôt productif, le gouvernement, après avoir pris 
possession des terres , ferait bien d’en confier l'exploitation à des 
compagnies formées par des riches capitalistes auxquels on ac- 
corderait les mêmes priviléges qu'à celles qui ont déjà réussi à 


fonder des colonies florissantes sur les côtes méridionalés de 


NOTES. 239 


l'Australie. Ces compagnies réussiraient beaucoup mieux que le 
gouvernement à y appeler des colons, à bien les choisir, et le 
contrôle qu'exercerait sur elles le gouvernement leur donnerait, 
pour les particuliers , toutes les garanties désirables. Ces com pa- 
gnies n'ont pas l'inconvénient des anciennes compagnies souve- 
raines, et ne sont pas fondées comme elles sur le monopole et ce- 
pendant elles en ont tous Îles avantages ; car elles offrent seules le 
moyen de réunir les capitaux nécessaires à des entreprises de ce 
genre, elles évitent au gouvernement le soin d'intervenir dans les 
concessions de terres que ses agents font souvent avec si peu de 
discernement ; elles lui ôtent aussi le caractère de spéculateur 
qu'il aurait s’il entrait comme partie intéressée dans les transac- 
tions, enfin elles inspirent plus de confiance aux capitalistes aven- 
tureux qui viennentexercer dans un pays nouveau leur industrie, 
que le gouvernement lui-même qu’il n’est que trop habitué chez 
nous à voir se mêler de tout, et à nuire à la production par ses 
mille et une petites tracasseries, et les entraves qu’il est toujours 
porté à mettre à toute industrie. Je n’ai pas besoin d’ajouter que 
les principes les plus larges sur la liberté du commerce, la liberté 
politique et la liberté religieuse serviraient de bases, du consen- 
tement de tous les actionnaires, aux institutions de cette colonie 
dès son berceau ; ce qui serait beaucoup plus difficile à établir si 
le gouvernement se trouvait à sa tête, et elles produiraient inévi- 
tablement tous les avantages qu’on en retire dans les sociétés 
nouvelles. 

Si les considérations politiques ne suffisaient pas pour engager 
la France à fonder une colonie à Port-Famine, ce lieu serait émi- 
nemment propre à devenir le siége d’une colonie pénale qui lui 
manque et dont le besoïn se fait vivement sentir. Ce lieu et toute 
la côte sud de Patagonie, réunissent les conditions nécessaires à 
un pareil établissement. L'éloignement de ce pays et son isolement 
da reste de l'Amérique , quoique rien ne paraïsse l'en séparer, 


offriraient une garantie suffisante contre le retour en France des 


240 NOTES. 

déportés et leur désertion, et le climat permettrait de leur imposer 
un travail rigoureux qu’on ne peut pasexiger des Européens dans 
la zone torride. On pourrait mettre à profit, en fondant une pa- 
reille colonie, l'expérience qu’a acquise l'Angleterre, y rendre la 
déportation une punition effective et exemplaire pour la société, 
et la faire tourner en même temps à l'amendement du coupable. 
En purgeant ainsi la. France de l’écume de sa population, on 
pourrait à peu de frais, comparativement au résultat, transformer 
ces éléments nuisibles en instruments utiles, et les transplantant 
sur un autre sol, loin du théâtre de leurs crimes et des témoins 
de leur flétrissure, former, en se servant d'eux comme auxi- 
liaires, une colonie agricole dont les progrès seraient très-rapides. 
La France cesserait alors d’être obligée de conserver dans son sein 
les bagnes, écoles de vice et d’immoralité, qui tendent à corrom- 
pre la population des ports de mer ; car l’action désorganisatrice de 
ces criminels acquiert, comme toutes les puissances dece monde, 
de la force en se centralisant, et si on leur ôte la liberté, on ne 
leur ôte pas pour cela les moyens de nuire. Nos arsenaux qui ne 
retirent, quoi qu’on en dise , que bien peu d'avantages du travail 
de ces hommes, verraient cesser ces vols organisés par eux, dont le 
trésor a tant à souffrir, et que la police la plus active ne peut 
qu'imparfaitement prévenir, déprédations auxquelles tant de gens 
sont disposés à se prêter, en y prenant part, s'appuyant sur le 
principe des consciences larges, que voler l'Etat ce n'est pas 


voler. 


(M. Dubouzet.) 
Note 48, page 114. 


Le même jour, à deux heures du matin je partis avec MM. Du- 
moutier et Marescot pour aller à la recherche des Patagons. 
M. Dumoutier avait passé toute la nuit à écrire, Marescot et moi 


nous n'avions dormi que quelques heures. 


NOTES. 241 


Nous suivimes le rivage, en contourant toutes les baies, ce qui 
allongeait beaucoup notre route. A neuf heures du matin envi- 
rom, nous nous arrêtèmes pour déjeüner. Nous avions déjà mar- 
ché près de sept heures, et la plus grande partie du temps dans 
un sable mouvant ou sur des galets qui roulaient sous les 
pieds. 

Nous avions trouvé dans la matinée un nid de canard con- 
tenant sept œufs; Marescot nous en fit une excellente ome- 
lette. 

A onze heures, nous nous remimes en route; mais nous ne 
marchâmes plus aussi bien. M. Dumoutier ne pouvait plus aller 
de l'avant et nous arrëtait à chaque instant. Cependant nous con- 
tinuâmes à marcher jusqu’à environ quatre heures ; depuis onze 
heures, nous n’avions guères fait plus de deux lieues. M. Du- 
moutier s'arrêta là, et déclara qu'il lui serait impossible d’aller 
plus loin. Nous ne pouvions pas l’abandonner. Du reste, nous 
étions chargés de gibier que nous avions tué dans la journée, 
et nous continuâmes jusqu'à la nuit. Nous ne pûmes aller qu’une 
couple de lieues plus loin; nous vimes que notre partie était man- 
quée ; nous nous décidâmes à rétrograder et à chercher un gîte 
pour la nuit. 

Nous ne trouvâmes point d’endroit plus commode pour passer 
la nuit que celui où nous avions déjeûné, etnous rétrogradâmes 
jusques-là. Nous n’y arrivâmes qu’à sept heures, et encore lais- 
sâmes-nous M. Dumoutier de larrière. 

Nous fimes cuire des moules pour notre souper. Nous man- 
geèmes aussi quelques mouettes rôties que nous avions apportées. 
Puis nous nous mîmes à couper des branches vertes, et en moins 
d’un quart d'heure, nous avions bâti une hutte très-confortable 
pour passer la nuit. Pendant ce temps, M. Dumoutier amassa un 
grand tas de bois sec pour entretenir le feu durant la nuit. Deux 
de nous se couchèrent sous la tente, le troisième fit faction près 


du feu. Nous fûmes fréquemment troublés pendant la nuit par 
Ï. 16 


242 NOTES. 
des cris debêtes fauves qui vinrent rôder sur les bords de la ri- 
vière et nous forcèrent à nous tenir sur nos gardes. 

Le 27 décembre à quatre heures, nous levâmes le camp et nous 
mimes en route pour retourner à bord. À huit heures, nous nous 
arrêtämes dans une des baïes que nous avions contournées la 
veille, etnous y déjeûnâmes près d’une hutte de sauvages, sur les 
bords d’un petit ruisseau. 

Enfin à midi, nous arrivâmes sur la plage devant le navire, à 
l'endroit où se trouvait la tente. Tout avait été enlevé, il ne res- 
tait plus que quelques hommes qui lavaient leur linge à l’aiguade. 
Après avoir passé l'après-midi à chercher des coquilles, à sept 
heures du soir, nous rentrâmes à bord. 


(M. Gourdin.) 


Note 49, page 114. 


Quant à 4 ville de Philippeville, bâtie par la colonie espagnole, 
dont Morrell prétend avoir vu les beaux restes, c’est-à-dire des 
tours, des bastions et des murailles, elle n'existe plus : on recon- 
naît seulement le plateau où cette ville fut élevée. Quelques pierres 
rares indiquent qu’autrefois le pavillon de la péninsule flotta peut- 
être sur une ville ; mais quant aux tours et aux jolies choses que 
Morrell prétend avoir vues en 1827, il faut admettre que ce navi- 
gateur quelque peu enthousiaste, ou n’a pas été au Port-Famine, 
ou n’était pas bien éveillé quand il y passa. 


(M. Marescot.) 
Note 50, page 114. 


Les préparatifs pour le départ s’achèvent : le bois, le charbon 
et l’eau sont embarqués ; la tente de l'observatoire est démontée ; 
tous les objets déposés à terre rentrent à bord, et demain nous 
dirons adieu à cette terre pittoresque. Bientôt les traces de notre 
passage s’effaceront ; les oiseaux, effrayés par nos feux et par nos 


NOTES. 243 


cris, reviendront sur les lieux d’où nous les aurons chassés ; une 
nouvelle poussée de feuilles marquera la place où nous avons dé- 
vasté la forêt, et la baie reprendra l’aspect qu’elle avait avant notre 
arrivée. Le commandant laissera une boîte clouée sur un poteau, 
dans laquelle nous mettrons nos lettres, avec une recommanda- 
tion pour les capitaines qui les trouveront, et qui pourront les 
expédier à leur adresse. Si l'expédition au pôle nous est fatale, nos 
familles recevront au moins de ce point reculé une dernière ex- 
pression de notre souvenir. Le poteau est dressé sur la colline 
en face du mouillage, parfaitement en évidence, à côté du poteau 
indiquant le passage, en 1835, du brick francais le Aévre, 
capitaine Dugué : on ne saurait mouiller à Port-Famine sans 
l'apercevoir. Le petit baril du capitaine américain Waterhouse 
sera aussi remis à sa place. 

J'apprends, en rentrant à bord, que l'équipage du grand canot 
avait vu, près de la forêt, à côté de la petite rivière, un animal 
appelé loup par les uns, tigre par les autres, qui s’avançait vers 
eux, lorsque leurs clameurs l'effrayèrent, et il s'enfuit. Ceci est 
une nouvelle preuve de la timidité de ces animaux, carnassiers 
sans doute, mais qui paraissent redouter l’homme; car, le soir, 
j'ai passé dans les mêmes endroits, suivant toujours la lisière des 
bois, dans l'obscurité, sans rien apercevoir qui ait pu m'indiquer 
une compagnie aussi peu agréable. 

(M. Desgraz.) 


Note 51, page 119. 


Nous eûmes cependant un beau et noble spectacle à voir pen- 
dant notre courte traversée de Port-Famine à la baie Galant. 
Après avoir vu se dérouler devant nous le panorama des terres 
bouleversées et des sombres rochers couverts de neige qui ter- 
minent cette partie de l'Amérique du sud, à deux heures de 


l'après-midi, nous vimes se dresser à deux milles devant nous le 
2 


24 | NOTES. 


gigantesque cap Forward, avec ses larges crevasses chargées de 
glace, ses lichens d’un vert sombre et triste, et sa ceinture de 
grands arbres, qui semblent l’entourer ainsi à sa base pour mieux 
faire ressortir son sommet aride et menaçant. 

C’est là que le célèbre Magellan s'arrêta, étonné lui-même de 
son audace, tandis que ses équipages, énouvantés à la vue de 
cette nature bouleversée, refusaient d’aller plus loin, et lui criaient 
qu'il les menait dans les gorges de l'enfer. Revenu bientôt à lui- 
même, Magellan imposa à ceux qu'il commandait, en poignar- 
dant les auteurs d’une semblable panique, et en ordonnant à son 
neveu d'aller à la découverte. Bientôt après, le cap de la Victoire 
fut reconnu, et l'expédition de Magellan, décimée par le scorbut, 
par les maladies, arriva enfin aux Philippines, pour annoncer au 
monde une découverte qui devait, quarante ans plus tard, con- 


duire à celle du cap Horn. 


(M. Marescot.) 
Note 52, page 119. 
La côte nord de l’île Clarence est découpée par plusieurs baies 


profondes , qui n’offrent pas de très-bons mouillages. Ici, la côte 
de la Terre de Feu, s’infléchissant vers le nord, enveloppe le cap 


Forward, pour courir au N. O., qui est la direction générale du 


détroit, à partir de ce cap. Cela fait qu'avant d'avoir doublé le cap 
Forward, on se trouve enfoncé dans un bassin sans issue appa- 
rente. La Terre de Feu est bordée d’une suite de pics escarpés, 
dont la hauteur ne paraît pas excéder 6 à 800 mètres. Quoique 
moins élevés, peut-être, que le mont Tarn, ils sont plus chargés 
de neige que ce dernier. 11 m’a semblé que leur ensemble n’affec- 
tait aucune direction qui pût se rattacher à quelque grande 
chaîne. On dirait que cette extrémité de l'Amérique, bouleversée 
par de profondes convulsions, séparée violemment du continent, 


et incendiée par les feux de mille volcans, aurait éprouvé une 


hosc 


NOTES. 245 
véritable ébullition. La terre, boursoufflée et crevassée de toutes 
parts, aurait subi des déchirements, qui produisirent les formes 
les plus bizarres. La surface, exposée à un refroidissement subit, 
n’éprouva pas ces affaissements graduels, qui peuvent émousser 
les angles et adoucir les contours ; elle conserva ses aspérités et la 
rudesse de sés formes. On n’aperçoit sur ces rochers sauvages. 
qu'une rare végétation ” 


(M. Roquemaurcl.) 


Note 53, page 124. 


Outre la rivière dont j'ai déja parlé, il y en a une autre qui se 
jette dans le fond du port, en suivant le grand ravin. Arrivé sur 
ses bords, j'entendis le bruit d’une cascade ; je me dirigeai aussi- 
tôt sur ce bruit, et je parvins à en approcher, malgré le peu d’agré- 
ment que me procura la route qu'il me fallut parcourir dans ce. 
but. Je tombai plusieurs fois dans des trous qui avaient jusqu’à 
6 mètres de profondeur, sans exagération : heureusement, on ne 
pouvait se faire aucun mal, vu que ces chutes n'étaient autre 
chose que des glissades sur un lit de mousse. Mais il fallait en- 
suite remonter, ce qui prenait beaucoup de temps et donnait. 
beaucoup de fatigue. Dès que j'étais rendu sur les bords de ces 
trous , il fallait encore aller à pas de loup et en tâtant le terrain 
avant d'avancer une jambe, sous peine de tomber de nouveau. 
Il me fallut beaucoup de temps pour gagner environ un quart de 
lieue ; mais une fois arrivé, je fus amplement dédommagé de toutes 
mes peines : le coup d’œil le plus pittoresque s’offrit à ma vue. 
J’occupais une position un peu élevée, au-dessus du réservoir 
supérieur ; je voyais à mes pieds l’eau bondir en flots écumants, 
et renvoyer au loin les brillantes étincelles dont une fine poussière 
venait humecter ma figure. Rien ne rempait la belle nappe d’eau 
qui se déroulait devant moi ; elle occupait toute la largeur du tor- 


rent; les pierres formant la plate-forme du bassin supérieur sem- 


246 NOTES. 


blaient avoir été façconnées tout exprès. Ma position élevée me 
permettait encore de voir quelques détours du torrent, serpentant 
à travers des arbres de toute espèce. Et ces arbres, inclinés sur 
les bords du torrent, joignaient leurs sommets, comme pour lui 
former un rideau, et le dérober ainsi aux regards. Enchanté de la 
beauté du paysage, je voulus suivre, en montant, le cours de la 
rivière; il me fut impossible de pénétrer beaucoup plus avant, et 
je m'en retournai sur la plage par le même chemin, fort content 


de mon excursion. 
(M. Duroch.) 


Note 54, page 129. 


Nous éprouvâmes , le 30 décembre, un de ces brusques chan- 
gements de temps, qui firent dire, avec quelque fondement, 
aux anciens navigateurs qui fréquentaient le détroit , qu'il n’y 
avait pas d'été dans ces parages. À un calme parfait et à une 
température très-douce, succédèrent, dans un instant, une bour- 
rasque de N. O. et d'ouest, de la pluie, de la neige fondue, et en- 
fin de la grêle, qui firent baisser considérablement la température ; 
et nous souffrimes tous d'autant plus du froid , que la veille nous 
avions eu une journée de printemps. s 

(M. Dubouzet.) 


Note 55, page 129. 


Pendant le peu de temps que nous séjournâmes dans la baie 
Fortescue, nous n’eûmes pas à nous féliciter du temps que nous 
y rencontrâmes : une pluie presque continuelle, des fortes rafales 
de vents d'ouest et O. N. O. vinrent contrarier singulièrement 
ceux qui avaient quelques travaux hydrographiques à. faire. 
Quant au pays, étudié sous son point de vue utile, je pense qu'il 
est loin du Port-Famine. Des forêts plus impénétrables encore 


NOTES. 247 


que celles que j'avais vues à notre premier mouillage, de hautes 
montagnes couvertes de neige, des cascades, des ravins char- 
mants, peuvent offrir un vif intérêt à l'artiste, au poëte ; mais je 
n’y ai pas remarqué les moyens de colonisation qu’on pourrait 
rencontrer au port qu'avait choisi Sarmiento. 

La température a même été trouvée plus rigoureuse, à cause 
des neiges sur lesquelles le vent du nord ou N. O. souffla pres- 
que continuellement pendant notre séjour à Port-Galant. 

Je fus envoyé dans le canot qui dressa le plan de la baïe de 
Cordes, nom que lui laissa le navigateur hollandais qui la décou- 
vrit le premier. ’ 

Cordes-Bay est à quatre milles à l’ouest du cap Galant. Cette 
baie est reconnaissable à une ile d’un beau vert, qui se trouve à 
son entrée, ainsi qu'à une montagne surmontée de trois pics, 
d’environ 1,500 à 2,000 pieds anglais de haut(467 à 610 mètres), 
et qui se détachent des autres chaînes du fond de la baie. 

Pour entrer dans la baie, on passe entre la pointe à l’ouest et 
l'ile verte qui est au milieu de l'entrée (île Muscle). Cette passe 
peut avoir un demi-mille de large ; et c’est après avoir doublé la 
pointe qu’on arrive dans la baie, qui est singulièrement rétrécie 
par des bancs et des roches. Il est facile, au reste, de reconnaître 
ces bancs, qui sont couverts d'immenses fucus qui restent à la 
surface de l’eau. 

Le mouillage se trouve après la pointe, entre les fucus qui l’en- 
tourent et le grand banc qui court ouest et est. Il y à une monta- 
gne qui est reconnaissable , et qui couronne le fond de la baïe du 
mouillage. On peut y jeter l’aucre par 6 et 8 brasses fond de sable 
et vase. 

Quant à la lagune qui ferme le port, l'entrée en est très-étroite 
et a peu d’eau. Les petits navires pourraient s’ÿ risquer, mais 
seulement en se touant ou vent sous vergue. 

C'est, au reste, un pays charmant : une rivière se jette dans le 
fond du port, dont on pourrait facilement creuser l'entrée ; il y à 


248 NOTES. 


un mélange de plaines et de montagnes, qui offriraient et des 
forêts pour le bois, et des champs pour la culture: 

La rade, quoique peu éloignée, est assez fermée cependant, 
pour que les communications ne soient jamais interrompues entre 
le port et elle. 

La chasse et la pèche, à en juger par une simple excursion, 
offriraient toutes les garanties possibles de réussite. 

Je ne sais même pas, s’il fallait faire un choix entre les ports 
San-Miguel et Famine, quel serait celui des deux à qui je donne- 


rais la préférence pour un établissement. 


(M. Marescot.) 
Note 56, page 129. 


Ce mouillage (des îles Charles), parfaitement abrité de tous les 
vents par le grand rapprochement des côtes voisines, en ayant 
soin toutefois de fermer l'entrée du N. O. de préférence à celle 
du S. O., offre l'avantage de pouvoir en sortir à volonté par l’une 
ou par l’autre passe. | 

Sur ces îles, nous avons trouvé plusieurs huttes abandonnées, 
les unes depuis quelque temps déjà, mais les autres depuis peu 
de jours. Sur l’île de l’est et dans la passe du nord, nous avons 
rencontré, près de la mer, une fontaine près de laquelle on re- 
marquait des traces toutes fraîches de pieds humains, et je ne 
doute pas que, si nous avions eu le temps de les suivre, nous 
n’eussions rencontré des naturels ; mais j'étais trop pressé de finir 
mon travail avant la nuit, pour rien accorder à la curiosité. 

A neuf heures trente minutes du soir, ayant terminé le plan de 
ce port, malgré une pluie continuelle, je sortis par la passe du 
nord, et repris la route du Port-Galant , où j'arrivai à une heure 


du matin. 
(M. Montravel.) 


NOTES. 249 
Note 57, page 132. 


A peine étions-nous mouillés sur cette rade, qu’on commença 
à en lever le plan. Le dernier jour de l’année 1837 fut consacré, 
comme tous les autres, à un travail trés-actif. Le commandant 
d'Urville nous fit la galanterie, pour fêter l’avénement de l’an- 
née 1838, de nous distribuer à chacun une des médailles de l’ex- 
pédition. Elles furent accueillies avec joie et reconnaissance ; et 
chacun de nous entrevit, quoique bien loin dans l'avenir, le jour 
où il éprouverait le bonheur de déposer dans les archives de sa 
famille ce souvenir destiné à rappeler la part qu'il aura prise à 
l'expédition. 

(M. Dubouzet.) 


Note 58, page 132. 


Pour nous, le premier jour de l’année se passa au mouillage. 
Le commandant nous à fait présent d’une médaille de l’expédi- 
tion : c’est une attention de sa part à laquelle j'ai été très-sensi- 
ble, et qui m'a causé un plaisir d'autant plus vif que je ne m’y 
attendais nullement. 

(M. Gervaize.) 


Note 59, page 136. 


Vers six heures du matin, nous descendîmes trois à terre, l’ar- 
tiste, le docteur Jacquinot et moi, dans l'intention de dessiner, 
de ramasser quelque fossiles, si nous en trouvions, et de passer la 
journée à terre. Arrivés près du cap Est de la baie, nous laissâmes 
le dessinateur faire un croquis , et, le marteau géologique à la 
main, la carnassière sur le dos, nous gravimes bravement les ro- 
chers , le docteur et moi. Les chemins étaient presque impratica- 
bles : il fallait être fous pour y passer. Nous étions souvent sus- 


250 NOTES. 


pendus à 10 ou 12 mètres au-dessus des rochers maritimes, les 
mains accrochées dans quelques creux de’la roche, presque à 
pic, sur les flancs de laquelle nous pouvions à grand’peine nous 
tenir. Au bout d’un quart d'heure, après bien des difficultés, 
nous arrivâmes à la pointe extrême; de là, nous apercevions de- 
vant nous d’abord l’île Nassau, à notre gauche ; les deux caps de 
la baie de Bougaïnville ; et, plus loin, ce fameux cap Remarquable, 
qui forme la baie de Bournand. Comme il est très-élevé, il ne 
nous paraissait pas fort loin; et l’idée de rapporter à bord t un. 
chargement complet de fossiles, nous fit prendre subitement la ré- 
solution d’y aller. Après avoir consulté nos provisions, quiconsis- 
taient en trois petits pains, deux biscuits, un morceau de fromage 
et une gourde pleine d’eau-de-vie, nous nous mîmes gaiement en 
route. D'abord cela n'allait pas mal : quoique nous fussions obli- 
gés plusieurs fois de mettre les pieds dans l’eau pour franchir les 
rochers des bords de la mer, le chemin était encore passable ; 
mais, arrivés à la pointe ouest de la baïe Bougainville, cela com- 
mença à se compliquer terriblement : de grands arbres étaient 
abattus dans la mer, et ils barraient complétement le passage. 
Nous avions bien cherché à passer par le bois au-dessus, mais 
c'était tout-à-fait à pic, et il fallut y renoncer. Alors, ne voyant 
pas d’autres moyens, nous escaladâmes, en nous déchirant de 
tous côtés, cette barrière de branches, marchant littéralement sur 
des troncs et des branches d'arbres suspendus en l’air et diver- 
geant dans tous les sens. Il y avait près de quatre heures et demie 
que nous marchions, l'air était passablement vif, et nos estomacs 
commencaient terriblement à se sentir de certain besoin. Aussi, 
rien ne nous arrêtait, et nous allions aussi vite que possible; car 
c'était au fond de la baie Bougaïnville que nous comptions déjeû- 
ner, sachant qu’il y avait un ruisseau. 

Nous arrivâmes enfin sur la plage, qui est remplie de gros cail- 
loux ; nous y trouvâmes une grande plaque de fonte, couchée par 


terre; nous la retournâmes pour voir s’il n’y avait pas d’inscrip- 


NOTES. 251 
tion, nous ne vimes rien. Le lendemain, sur nos indications, des 
canots qui allèrent au cap Remarquable la rapportèrent. | 
_ Dans un petit enfoncement, sous un joli et frais berceau d’ar- 
bres , nous apercûmes notre petit ruisseau fuyant dans les cail- 
loux du rivage; son eau était d’un jaune rouge ; cependant elle 
nous parut du nectar. Nous nous ässîmes sur l’herbe, et nous étalä- 
mes nos provisions. Pendant dix minutes, environ, on n’entendait 
que le courant du ruisseau et le bruit expressif de nos mâchoires. 
Dieu, le bel appétit ! nous ne nous donnions pas le temps de res- 
pirer. Enfin, il fallut boire, car nous étouflions : un coco nous 
servit à mêler à l'onde pure du ruisseau un peu d’eau-de-vie, et 
je puis jurer que jamais boisson ne me parut plus douce, plus 
agréable. Notre premier feu s'étant un peu apaisé, nous nous 
miîimes à causer, tout en finissant notre modeste repas. Pendant 
que le docteur arrangeait les plantes du matin, je chargeai tran- 
quillément ma pipe, et pour l’allumer dignement je mis le feu à 
un coin du bois; le soir il durait encore. Nous vîmes des traces 
très-peu anciennes de la présence des bâtiments. Il y avait une 
grande clairière dans le bois, produite par une coupe. La baie 
était très-petite : c’est plutôt une crique. L'entrée n’a pas un quart 
de mille de large, mais elle est assez enfoncée, et le fond m’a paru 
assez pd: elle est entièrement entourée d'arbres, et nous re- 
marquâmes des troncs d’une dimension gigantesque, étendant au 
loin sur l’eau leur masse touffue de branches. Du reste, la baie 
et tout le pays que nous avions parcouru et que nous parcou- 
rûmes ensuite est formé par de hautes collines boisées qui tom- 
bent brusquement à la mer. C’est probablement la partie du 
détroit où la végétation est la plus vigoureuse et la plus riche. A 

gauche, était un petit ilot boisé. 

Il était onze heures, environ, quand nous nous remimes en 
route. Au bout d’un quart d'heure de marche, le chemin suivant 
le bord de la mer devint tout-à-fait impraticable ; et voulant abso- 


lument pousser de l'avant, nous nous décidâmes à couper dans 


252 NOTES. 
les bois, en grimpant la colline. Quoique ce fût presque à picen 
cet endroit, nous aidant des pieds'et des mains, noüsaccrochant 


aux racines, aux pieds des arbustes, nous parvinmés à gagner le 
à 


sommet, où nous nous reposâmes sur un lit fleuri de petites 


bruyères très-basses et de mousse. La vueétait admirable et pla- 


nait sur tout le détroit. Les grandes montagnes de l’île de Clarence: 


semblaient avoir grandi en nous élevant. Le ciel était très-beau 


sur nos têtes. Le vent balancait les hautes cimes du hêtre austral. 


et du bouleau, tandis qu’à nos pieds nous entendions'le bruit 
plaintif de la mer, qui battait les rochers : c'était réellément beau. 
Nous entrâmes dans la forêt. Quant je ne vis plus autour de moi 


% CP D 4 
que cette masse touffue de grands troncs, que balancaït légère- 


ment la brise, qui gémissaient en se frottant les uns contre les 


autres, au milieu de cette solitude imposante, en foulant cette 
épaisse mousse qui couvrait le sol et tous ces arbres séculaires 
jetés pêle-méle, j'éprouvai ce frisson et ce recueïllement qui vous 
prennent en entrant dans une église gothique pendant la nuit. 
Même majesté, mêmes jours mystérieux ; il y régnait ce même 
froid humide des vieux murs; puis, par là-dessus, comme une 
harmonie sauvage et lointaine, ce bruissement du vent dans les 
arbres ; les grandes voix de la mer, arrivant par intervalles ; le 
bruit même de la mer, qui retentissait comme sous une voûte, 
tout portait à l’âme et au cœur un langage pénétrant et solennel. 
Au milieu de tout cela, j'avais presque un frisson de peur. Nous 
marchâmes ainsi environ vingt minutes, obligés (antôt de passer 
de petits ravins sur des troncs jetés d’un bord à l’autre, tantôt 
nous courbant sous des espèces de ponts, enfoncant dans la 
mousse, escaladant ce sol coupé de vieux troncs cachés dans la 
mousse ; enfin, au milieu de ce beau désordre primitif d’une forêt 
vierge, nous revimes le jour, et j'avoue que cela me soulagea. Ce 
silence et cette solitude m’avaient causé une impression qui me 
serrait le cœur. Nous reprîimes bientôt le bord de la mer, n'ayant 


fait que couper une des pointes de la baie de Bournand. Le cap 


dc. 


NOTES. 253 


Remarquable était en face de nous, de l’autre côté de la baie; 
mais le chemin, de ce côté, ne nous paraissait pas praticable. Ce- 
lui que nous suivimes alors était superbe : c'était une large plage 
de sable et de rochers, qui commençait où finissait le bois. La 
marée était basse, et je jugeai que cette plage devait se réduire à 
bien peu de chose à la marée haute. 

Nous vimes là une masse de grives, que notre approche n’effa- 
roucha nullement. Le docteur, qui avait son fusil, en tua trois ou 
quatre, que nous comptions faire rôtir si nous ne pouvions pas 
revenir à bord pour diner. Arrivés au fond de la baie, il nous 
fallut encore remonter dans la forêt; et voyant que le cap était 
absolument à pic et inabordable par mer sans canot, nous réso- 
Iûmes d'aller à son sommet, où nous apercevions de temps en 
temps la roche à nu : cela nous suffisait pour notre récolte de fos- 
siles. Nous passâmes donc encore à travers les bois, mais la pre- 
mière surprise était passée : d’ailleurs, celui-là n’avait pas le beau 
caractère de celui que nous avions traversé auparavant. Il res- 
semblait à ceux du Port-Famine ; seulement, les arbres étaient 
plus élevés, et l’intérieur par conséquent plus praticable, car il 
n’y avait pas de broussailles. Nous trouvâmes sur le penchant, à 
peu près au milieu du coteau, un énorme bloc de granit. J'en pris 
un échantillon, que je donnai à bord au docteur, pour l’histoire 
naturelle, Près du sommet, la montagne était à nu dans un en- 
droit. Cela nous parut être la même formation que le cap lui- 
même, L'aspect du reste était le même ; et cela me désespéra assez, 
car il n’y avait nulle trace de coquillages fossiles. C'était une 
agglomération de cailloux roulés, agglutinés par un ciment très- 
dur ; l'extérieur était revêtu d’une couche assez épaisse de sal- 
pêtre. 

Le sommet du coteau était beaucoup moins boisé, et les arbres 
moins grands. Nous vimes là la même espèce de cyprès que j'avais 
déjà vue dans la baie Fortescue, et que nous n’avions pas trouvée 


au Port-Famine. De temps en temps, il y avait des clairières dé- 


254 NOTES. 


pourvues d'arbres, et le sol, en ces endroits, était couvert d’une 
herbe très-touffue, et quelquefois de joncs dans les creux. Nous 
marchâmes environ une heure dans les bois avant d'arriver au- 
dessus du cap Remarquable, car nous fûmes obligés de traverser 
un grand ravin. J'avais déjà de fortes craintes sur les prétendus 
fossiles du cap, et elles furent bientôt réalisées , car nous descen- 
dîmes au bas d’une grande portion à pic de la montagne : c'était 
absolument la même nature de roches que celles que nous avions 
remarquées auparavant sur le penchant de la montagne. Le cap 
n'était donc plus qu’un grand bloc de eiment liant des couches 
de cailloux. Nous primes plusieurs échantillons pour preuve, et, 
après nous être reposés, nous retournâmes sur nos pas, comptant 
revenir par la forêt, comme étant plus commode et plus praticable 
que le maudit chemin de la mer. Malheureusement j'avais oublié 
ma boussole de poche, et je craignais bien un peu de nous perdre; 
mais une nuit à passer dans le bois ne nous effrayait pas. Nous 
refimes le même chemin, à peu près, en suivant la crête, afin 
d’avoir vue autour de nous pour nous reconnaître. Comme nous 
étions harassés de fatigue, les haltes étaient fréquentes, et à cha- 
que fois j'allumais un grand feu dans la forêt : c’est ce qui nous 
évita une furieuse corvée. Le matin, l’ingénieur- hydrographe 
s'était fait débarquer sur l’île de Nassau, pour faire des observa- 
tions ; et, dans l'après-midi, le canot qui alla le chercher, ayant 
recu pour indication d’aller où il y avait un grand feu, vint droit 
dans la baie de Bournand, où nous étions, croyant y trouver l’in- 
génieur. Nous poussâmes aussitôt des cris féroces, et nous nous 
hâtâmes de descendre pour profiter de cette bonne aubaïne. Mais 
quand nous revinmes sur nos pas pour chercher un endroit pour 
descendre, les feux que nous avions allumés derrière nous, et qui 
s'étaient joints, nous barrèrent le passage, et je vis un instant où 
nous étions bloqués d’un côté par le feu, et de l'autre par un 
précipice affreux. Heureusement nous découvrimes un petit pas- 


sage, où nous nous engageâmes, au risque de nous rompre le cou, 


NOTES. 255 


tant la pente était rapide. Mais l’idée de retourner en canot à bord, 
au lieu de faire trois ou quatre lieues dans le bois, étant déjà haras- 
sés de fatigue, nous faisait avancer sans voir. Nous ne descendions 
pas, nous nous précipitions ; car la perspective de passer la nuit, 
quand on n’a fait pour tout repas du jour que le maigre déjeûner 
du matin, et nous n’avions plus rien, était peu attrayante. Aussi 
nous fûmes bientôt au bas du ravin, au milieu duquel coule un 
petit ruisseau. Le canot appartenait à l’As/rolabe, et nous indi- 
quâmes au patron où se trouvait l'ingénieur. Nous le primes sur 
l'ile de Nassau, et revinmes à bord vers cinq heures et demie du 
soir, où nous trouvâmes un superbe diner de jour de l'an, avec 
des vins de toutes qualités, et au milieu de tous les officiers, élèves 
et commandant réunis. 

On ne voulut d’abord pas croire que nous avions été au cap 
Remarquable, malgré les échantillons que nous rapportions. Et 
le premier médecin du bord, voulant s’assurer lui-même de la 
formation du cap, obtint le lendemain matin un canot pour aller 
l’explorer. Les échantillons qu’il en rapporta étaient absolument 
semblables aux nôtres. Quant il eut examiné le chemin que nous 
avions dû faire pour aller au cap, il ne pouvait concevoir com- 
ment nous avions pu passer. 


(M. La Farge.) 


Note 60, page 136. 


Pendant notre séjour dans cette baie, on trouva quelques co- 
quilles fossiles sur les roches calcaires du nord de la baie. 
MM. de La Farge et Jacquinot qui allèrent reconnaître le cap Re- 
marquable de Bougainville, n’y trouvèrent pas, comme l’a signalé 
ce navigateur, des coquilles fossiles, mais bien un conglomérat 
de cailloux roulés, enveloppés dans une gangue aussi dure 
qu'eux qui annonce un des derniers étages des terrains secon- 


daires, ou peut-être le commencement des formations tertiaires, 


256 NOTES. 


fait d'autant plus intéressant à noter, qu'au sommet de lachaîne, 
comme sur le rivage de la côte de Port-Famine qui n’est qu'à 
cinq lieues dans le nord , on trouve partout un calcaire siliceux 
secondaire des plus anciens. 

Rien ne nous retenant plus dans la baïe , nous fimes voile dès 
le point du jour. On profita du calme pour envoyer examiner 
de nouveau le cap Remarquable, et on put se convaincre encore 
de l'erreur du célèbre marin, car les échantillons rapportés pris 
sur les côtes des falaises escarpées qui terminent ce cap, ne sont 
autre chose que des gompholithes, sans aucune trace de fossiles 
organisés. 


(M. Dubouzet.) 


Note 61, page 137. 


Un peu à l’ouest de la baïe Française se trouve un cap élevé et 
que Bougainville appela Remarquable, soit à cause de sa forme, 
soit pour un autre motif. Dans la relation pleine d'intérêt de son 
voyage, il raconte qu’il a vu sur ce cap des débris de coquilles 
fossiles et une nature de terrain toute particulière. Une expédi- 
tion savante fut dirigée sur ce point, pour vérifier ces faits avancés 
par notre célèbre compatriote. On n’y trouva qu’une forte pla- 
que en fonte, toute rongée de rouille, et qui probablement repo- 
sait là depuis bien des années. N'ayant aucune inscription, ni 
aucun litre par conséquent à mériter l'attention des savants, elle 


fut méprisée et rejetée bien entendu dans le domaine de l’armu- 


rier forgeron du bord. 
(M. Marescot.) 


Note 62, page 137. 


Le 2 janvier, je fus expédié à trois heures du matin, avec le 
canot-major et le docteur Le Guillou, pour faire une reconnais- 


sance au cap Remarquable de Bougainville, que ce navigateur 


NOTES. HA 
annonce dans son ouvrage composé en entier de coquilles fossiles . 
J'avais l'envie de rejoindre les bâtiments sous voiles après une 
heure de séjour ; mais le calme n’ayant pas permis aux navires de 
sortir promptement de la baie, je pris sur moi de rester plusieurs 
heures et de visiter les baies Bournand, Dubouchage et Bougain- 
ville 
Le cap Remarquable, ainsi nommé par ce dernier navigateur, 
est fermé comme l’ilot Saint-Nicholas, de cailloux roulés réunis 
en poudingue, par une pâte carbonatée. Voilà donc les coquilles 
fossilles de notre compatriote Bougainville, qui pouvait être un 
très-spirituel écrivain, mais peu consciencieux en fait de rensei- 
gnements géologiques. Les caps des trois baïes que j’ai nommées 
plus haut sont formés des mêmes roches que le cap Remarqua- 
ble, de calcaire tirant au gneiss. 


( M. Coupvent.) 


Note 63, page 137. 


Notre canot-major et celui de la Zé/ée ont été expédiés avec les 
naturalistes et deux ofhciers pour aller visiter le cap Remarqua- 
ble que Bougaïnville prétend être chargé d’ossements et de co- 
quilles fossiles. Ce cap , taillé à pic, ressemble de loin à une fa- 
laise grisâtre bordée de verdure. Les embarcations expédiées"vers 
ce point sont rentrées à onze heures. Les naturalistes ont rap- 
porté que les prétendus fossiles du cap Remarquable n'étaient 
autre chose que des galets agglomérés en poudingue par une sorte 
de ciment naturel formé de sable, d’un peu d'argile et d’oxide de 
fer. Ce cap seul est formé de poudingues que Bougainville a pris 
de loin pour des fossiles, ne les ayant pas sans doute examinés 
d'assez près. Les caps environnants sont d’une nature schis- 
teuse, 

On à trouvé sur une grève voisine du cap Remarquable une 
plaque épaisse de fer d'environ un millimètre portant à chaque 


CG 17 


/ 


258 NOTES. 


angle les clous qui avaient servi à la sceller. Les angles étaient 


abattus comme pour recevoir quatre montants carrés. Il est pos- 


sible que cette plaque servit de support aux pieds de quelque 


instrument. | 

À huit heures du soir, le temps était fort beau , la mer calme. 
Après avoir doublé par une faible brise de S. O. la pointe Isidro, 
nous rentrions dans la baie du Port-Famine que nous ne comp- 
tions pas revoir de cette campagne. Le silence le plus profond 
régnait dans ces belles forêts qui naguères encore étaient animées 
par la présence de nos chasseurs et de nos bûcherons. Aucun feu 
ne brûlait sur la grève et les montagnes que nous avions laissées 
fumantes de toutes parts. Les mouettes avaient repris possession 
de leur domaine , et voltigeaient en tourbillons aux lieux où mos 
corvettes avaient stationné. 

Un canot fut mis à la mer pour porter à la poste française du 
Port-Famine les nouvelles dépèches du commandant. Le minis- 
tre est sans doute informé des motifs qui nous ont empêchés de 
pousser jusqu'au bout l’exploration du détroit de Magellan. La 
fréquence des vents d'ouest eût rendu très-longue et pénible la 
fin de cette reconnaissance hydrographique. En nous enfonçant 
plus avant nous courions risque d'arriver trop tard dans les gla- 
ces , au lieu qu’en retournant sur nos pas, nous pouvons rectifier 
quelques points de notre premier travail, avoir une entrevue avec 
les habitants de la Patagonie et de la Terre de Feu, et débouquer 
du détroit d'assez bonne heure pour arriver aux îles Shetland 
dans la saison convenable. 

(M. Roquemaurel.) 


Note 64, page 139. 


La brise d’abord incertaine nous ramène maintenant avec vi- 
tesse vers des lieux connus; bientôt nous apercevons les sites du 


Port-Famine. Voici le Mont-Tarn, plus loin la pointe Sainte- 


 


NOTES. 259 
Anne, la rivière Sedger, ici le lieu du mouillage. Nous revoyons 
successivement les lieux de nos chasses , le rivage battu en tous 
sens dans nos courses de chaque jour, et jusqu'aux traces de 
nos incendies. Chaque coup d'œil fait naître un souvenir, et nous 
pensons avec plaisir aux jours que nous y avons passés. Des ba- 
leines se promènent autour du port, comme lorsque nous y étions 
mouillés. Rien n’est changé dans ce délicieux tableau, nous seuls 
l'avons quitté. À huit heures , nous mettons en panne pour en- 
voyer une embarcation porter une lettre du commandant dans 
la boîte ; elle est de retour à neuf heures ; les voiles sont orientées 
et nous disons un adieu définitif aux lieux de notre première et 
plus agréable relâche. | 

(M. Desgraz.) 


- 


Note 65, page 151. 


Ces messieurs n'avaient eu qu’à se louer de leurs relations avec 
les naturels. Ils avaient échangé avec eux des plumes d’autruches, 
des peaux de renards, des peaux de chats-tigres, des éperons, des 
lacs et quelques autres objets. Les couteaux longs et droits avaient 
été vivement recherchés par ces Indiens qui n'avaient paru faire 
aucun cas des verroteries. Le biscuit néanmoins avait eu le dessus 
sur toute autre chose, et avec quelques galettes on eût pu se pro- 
curer une de leurs plus belles fourrures. Ils avaient demandé 
avec empressement du tabac à fumer, avaient apprécié les sabres 
et les étoffes rouges, et s'étaient montrés surtout fort avides d’eau- 
de-vie. 

D'après Bougainville et d’autres navigateurs, nous étions per- 
suadés qu'ils étaient très-jaloux de leurs femmes, et qu’ils s’em- 
presseraient de les dérober à nos regards. Maïs nous pûmes nous 
convaincre que depuis lors, les mœurs s'étaient singulièrement 
modifiées sous ce rapport, car nos messieurs purent non-seule- 


ment les approcher, mais ils ne dépendait que de leur volonté 


260 NOTES. 
d'en obtenir les faveurs pour quelques bagatelles. Les nraris pa- 
raissaient très-disposés à céder leurs droits et firent méme des 
propositions auxquelles il était difficile de se méprendre. 

e_/E Jacquinot.) 


Note 66, page 151. 


Nous répondimes à l’empressement qu'ils nous témoignaient de. 


communiquer, en nous y rendant aussitôt dans les deux grands 
canots des deux corvettes armés de fusils, car cette précaution est 
toujours bonne à prendre, quand on va chez les nations sauvages. 
À peine avions nous touché le rivage, que plusieurs Patagons 
descendirent de cheval, vinrent au-devant de nous et nous 
accueillirent de la manière la plus aimable. À notre grande sur 
prise, nous reconnûmes parmi ex, sous un costume de peaux 
taillées d’une manière différente, deux Européens qui, malgré les 
traces de la misère.qu'ils portaient sur leurs figures, avaient 
encore assez conservé les traits de leurs race, pour qu’on ne pût 
pas s’y méprendre; nous les primes d’abord pour des pêcheurs ou 
des naufragés ; l’un d’eux qui vint au-devant de nous, nous apprit 
qu'il appartenait à l'équipage de la goëlette des Etats-Unis l'AÆnne- 
Howard de New-London, et qu'il avait été mis à terre avec son 
compagnon , il y a trois mois, sur l’île Graves avec une chaloupe 
et des vivres; manquant de provisions, et ne voyant plus revenir 
leur bâtiment, ils étaient entrés dans le détroit, et ne voulant pas 
courir avec leurs autres compagnons , les chances de mourir de 
faim ou de se noyer en cherchant à gagner Rio-Négro avec leur 
barque, ils s'étaient fait débarquer au milieu de cette tribu, chez 
laquelle ils avaient reçu un asile et l’hospitalité qui leur avait 
sauvé la vie. Celui-ci nous dit s’appeller Lawrence Smith Brimi- 


dine et être Anglais de naissance, et l’autre déclara se nommer 


Niederhauser, être né en Suisse où il exercçait la profession . 


NOTES. 261 
d'horloger. Cet état a bien peu de rapport avec celui qu'il rem- 
plissait à bord de la goëlette, et nous aurait portés à douter de la 
vérité de leur assertion , si nous n'avions su de combien d’aven- 
turiers se remontent les navires qui se livrent à la pèche des pho- 
ques. Quoi de plus aventureux en effet que la vie de ces hommes, 
qu'un navire en cours de pêche dans les parages des mers Aus- 
trales dépose sur les différentes îles avec des vivres et des instru- 
ments de pêche, pour venir les reprendre ensuite à son retour; à 
moins , ce qui n’arive que trop souvent, que les tempêtes et les 

chances de la mer ne le mettent dans l'impossibilité de le faire. 
= Quoi qu'il en fût, nos deux prétendus pêcheurs nous parurent 
bien fatigués du régime des Patagons, et nous supplièrent en 
grâce de les prendre sur nos corvettes. Comme cela ne dépendait 
pas de nous, nous en envoyâmes un plaider sa cause auprès du 
commandant d'Urville , et laissâmes embarquer en même temps 
quelques Patagons qui nous en témoignèrent ardemment le désir : 
c'était au besoin autant d’otages que nous avions, quoique rien 
ne semblt en indiquer l'utilité. Au bout de peu de temps, nous 
fümes entourés de tous les autres qui s’empressèrent d'échanger 
avec nous des plumes d’autruches, des peaux, des flèches, contre 
des colliers, des couteaux que chacun de nous avait apportés, 
mais tous montraient généralement de la préférence pour le bis- 
cuit. La tribu ne tarda pas à être toute réunie, et les femmes 
s’acquittèrent alors de leurs fonctions , en plantant leurs tentes à 
l'abri du petit monticule que forme le sommet du cap où nous 
étions débarqués. Nous vimes s'élever alors un petit village formé 
d’une vingtaine de tentes, rangées sur deux lignes. Chacune de 
ces tentes se composait d’une demi-douzaine de pieux plantés en 
rond qui soutenaient une grande toile faite de peaux cousues en- 
semble , et formait ainsi une espèce de hutte, qu’on avait orientée 
de manière à ce que l'ouverture , qui occupe près du tiers de la 
cironférence, fût à l'abri du vent régnant. Sur un pieu placé en 


travers de cette porte pour la consolider, on voyait suspendus les 
L Ù 


262 NOTES. 

provisions et les harnais des chevaux. La construction de ces 
huttes fait qu’à chaque changement de vent, on court risque 
avant de les avoir orientées , d’être inondé par la pluie ou logé 
comme à la belle étoile. En moins d’une demi-heure, le camp fut 
tout-à-fait formé, les chevaux furent abandonnés à eux-mêmes, et 
se mirent à paître dans les environs ; les chiens restèrent à rôder 

tout autour; et dès que les femmes eurent terminé ce travail, 

on les vit après vaquer à tous les autres soins du ménage, tandis 
que leurs indolents maris restaient les bras croisés à les regarder 
faire, et se seraient bien gardés de les aider à planter les pieux 

des tentes, même quand leurs forces ne suffisaient pas, car dans 

ce cas nous les vimes forcées d’avoir recours à leurs compa- 
gnes. 

À peine me trouvai-je au milieu de cette tribu que j’examinai 
avec la plus grande attention ces fameux Patagons que je désirais 
tant voir, ce peuple de géants sur lequel on a débité jadis tant de 
fables , et dont tant d’autres versions contradictoires ont cherché 
à rabaïsser la taille au-dessous de la moyenne. Ce qui na frappé 
d’abord en eux, ce n’est pas tant leur taille que je n'ai jamais ren- 
contrée au-dessous de cinq pieds cinq à six pouces, souvent de 
huit, neuf et dix pouces, mais jamais au-dessus, que leur énorme 
carrure, leur large et grosse tête, et leurs membres épaïs et vi- 
goureux. Ils ont le cou court, sont légèrement voûtés et ont les 
formes arrondies ; mais si leur embonpoint empêche les muscles 
de se dessiner, ils n’en paraissent pas moins robustes. Leur tête 
qui est très-grosse, n’a pas un développement cérébral propor- 
tionné, néanmoins ils paraissent intelligents. Leurs pommettes 
sont saillantes, et la largeur de leur face contribue à faire paraître 
le crâne moins volumineux. Leur visage est rond et un peu plat, 
leurs yeux légèrement obliques, comme ceux des Chinois, ont de 
l'expression, mais plutôt celle de la douceur que toute autre. 
Leurs cheveux sont noirs, ils les portent longs, plats et noués sur 


la tête, leurs dents sont remarquables par leur blancheur, et 


NOTES. 263 
leur teint est rouge bronzé comme celui de tous les indigènes 
de l'Amérique, sans distinction de climat. Leurs pieds et leurs 
mains sont bien proportionnés ; mais chez eux la jambe paraît un 
peu faible, ce qui s'explique par leur genre de vie qui se passe en 
grande partie à cheval ou couché. Tout cet ensemble constitue 
une belle race d'hommes, pleine de force et de vigueur. 

Leur chef, grand et bel Indien, d’environ trente ans, qui mal- 
gré le peu d'autorité dont il paraïssait jouir, avait néanmoins un 
peu d'influence sur eux, nous fit voir leur costume de guerre, et 

“s'en revêtit devant nous. Ce costume consistait en une espèce de 
blouse à manches , faite en peau de bœuf, très-épaisse et cousue 
très-solidement , qui couvrait à peu près tout le corps, pouvait 
presque produire l'effet d’une cuirasse, et parer du moins les plus 
faibles coups. Sa tête était couverte d’un grand chapeau à coiffe 
onde en forme de casque, recouvert de plaques de cuivre et orné 
d’un gros plumet de plumes d’autruche. Ce chef qu’on nous dit 
s’appeller Xonguer, nom qu'il tient des Anglais, portait ce lourd 
costume avec grâce, quelque écrasant qu’il fût ; il s’arma d’une 
lance, la fit mouvoir avec une agilité remarquable et nous donna 
une représentation de leurs combats. On l’eût pris à sa taille, à 
ses formes athlétiques, à ses bras vigoureux, pour un de ces 
héros qu'Homère nous dépeint comme de véritables géants qui 
imposaient à un ennemi ordinaire, autant par leur masse que par 
leur courage. Konguer nous montra bientôt après, en dévorant 
une cuisse moitié crue de guanaque, qu’il leur ressemblait peut- 
être encore davantage par l'appétit, et était digne de s’asseoir à 
leur banquet. | 

Les femmes , après avoir complété leurs travaux, rallièrent les 
tentes; elles nous varurent beaucoup moins bien que les hommes. 
Elles portaient à peu près le même costume, à tel point que nous 
les confondimes souvent avec eux; leur manteau de la même 
étoffe n’en différait que parce qu’il était agrafé sur la poitrine, et 
laissait ainsi le mouvement des bras plus libre. Elles avaient en 


264 NOTES. 

général la figure peinte d’ocre et de graisse, sans règle bien fixe; 
mais j'en remarquai plusieurs qui l'avaient bariolée de lignes 
transversales de noir et de rouge dessinées avec un soin etune 
coquetterie dont l'effet était assez bizarre. Parmi celles qui étaient 
peintes de cette manière, une jeune fille fixa particulièrement 
notre attention. Elle se distinguait par ses agaceries , tout en se 
peignant ainsi le visage, et paraissait ajouter aux grâces naturelles 
du sien, ce nouvel agrément, comme un moyen infaillible de sé- 
duction dont elle paraissait convaincue. Ce moyen lui réussit en 
effet, si on put en juger par lempressement qu'on remarqua 
bientôt autour d’elle. Son plus grand attrait à mes yeux, eût été 
un ratelier de dents d’une blancheur éclatante, admirablement 
rangées, qualité qui lui était commune avec toute sa race et que 
rien ne pouvait surpasser. Ses dents comme celles de la femme 
chantée par le roi-prophète «semblaient des brebis qui montent 
du lavoir, toutes jumelles; il n’en était aucune qui n’eût son 
égale. » Cette beauté patagone était digne enfin de fixer l’atten- 
tion, même sans la différence des lieux , des méridiens et des an- 
técédents aussi favorables pour être séduit que trois mois d’une 


vie moitié sauvage, isolés du beau sexe, comme celle que nous 
8€) , 


venions de passer. Toutes ces femmes se montrèrent avides d’ob- 


jets de parure, tels que colliers et verroteries ; mais comme les 
hommes , elles leurs préféraient cependant le biscuit. Autour de 


ces huttes, on vovait s’agiter une multitude d’enfants pour les- 
) y 8 P 


quels surtout les mères nous demandaient des colliers dont elles 


leur surchargeaient le cou et les bras. Ces enfants n étaient, pour 
ainsi dire, pas vêtus ; un petit carré de peau leur cachaït seule- 
ment les épaules; aucun d’eux cependant ne sentait le froid , 
quoiqu'il fût sensible alors, car le vent soufflait très-fort du SO. 
Hommes, femmes, enfants nous parurent sans cesse occupés à 
manger d'une manière gloutonne, de la viande ou une espèce de 
racine qui croissait abondamment dans le voisinage, et dont le 


principe nutritif paraissait bien maigre. Cette racine et quelques 


NOTES. 265 
baies rouges ramassées sur des arbustes comme ceux que nous 
avions vus sur toute la côte, entraïent exclusivement comme 


nourriture dans leur diète habituelle. 
(M. Dubouzet.) 


4 Note 67, page 151. 


Le. mauvais temps nous a empêchés de renvoyer à terre nos 
hôtes patagons qui paraissaient impatients de regagner leur gîte. 
Ils nes ‘accommodaient guères des mouvements du navire, etsouf- 
fraient du mal de mer. Cependant de connaissaient déjà passable- 
ment les usages du bord, et frayaient volontiers avec les matelots. 
A l’heure du diner ils flairaient l’odeur de la soupe, et semblaient 
très-disposés à partager notre repas. L’un d’eux s’assit à notre 
table et fit honneur au festin, quoiqu'il eût déjà englouti plusieurs 
galettes de biscuit. Ilconserva pendant le dîner un maintien très- 
digne; n’éprouvant d'autre embarras que celui de manier la 
fourchette et le couteau. Il but volontiers du vin et surtout de 
l’eau-de-vie, dont nous ne voulûmes lui donner qu'avec modé- 
ration. Il manifesta même pour cette liqueur un goût très-pro- 
noncé, disant qu'il lui fallait plus d’une bouteille d’aguardiente 
pour le rendre buracho. Il est à supposer que notre convive avait 
eu des relations avec les Espagnols. 

J'ai été étonné de la ressemblance qui existe entre les individus 
d’une même tribu. Je n’ai pas rencontré comme chez nous ces 
différents types de physionomie qui ont exercé la sagacité de La- 
vater. Un seul homme m'a paru avoir un caractère de figure 
étranger à celui de la tribu. Je ne parle pas des Pécherais qui 
appartiennent à une famille particulière, et dont le type est bien 
distinct. Ceux-ci ont les traits plus écrasés, le visage plus court, 
le nez et la bouche plus lar ges, les yeux plus fendus et légèrement 
obliques, l'angle intérieur étant relevé. Leur taille est moins élevée 


que celle des Patagons au milieu desquels ils vivent quelquefois 


266 NOTES. 


dans un état d'isolement qui, au dire de nos réfugiés, est une vé- 


ritable servitude. S'il en est ainsi, on ne peut admettre qu'unjoug 
trop lourd pèse sur les Pêcherais qui ont tant de moyens de’s'y 
soustraire. 

À part les dissensions intestines qui peuvent éclater au sein des 
tribus, pour le partage du gibier, les Patagons n’ont que de rares 
occasions de guerroyer. La rencontre entre deux tribus n’est, dit- 
on, jamais meurtrière, et il suffit d’un seul homme hors de com- 
bat, pour que chaque parti se retire de son côté. | 

Les femmes seraient sans attraits pour d’autres que des marins 
qui, après une longue navigation, n’y regardent pas de si près. 
Elles ne sont pas plus exemptes de coquetterie que nos dames, et 
emploient comme elles les bijoux , les odeurs et les cosmétiques 
pour relever l’éclat de leur toilette, ou raviver la fraîcheur de leur 
teint. Mais là du moins , l'entretien de la parure et des attraits 
des dames ne cause à leurs maris qu’une dépense très-modique. 
Un collier de verroterie, quelques anneaux de cuivre ou de fer- 
blanc leurs tiennent lieu de pierreries: La graisse et la moëlle 
de guanaco, seule ou mêlée au charbon et à locre rouge, suffisent 
pour lustrer les cheveux ou le visage. » 

Les cheveux peignés avec une brosse ou une racine assez sem- 
blable à un petit balai, sont divisés au sommet de la tête, et retom- 
bent sur chaque épaule où ils sont quelquefois attachés en forme 
de queue. La figure est barbouillée uniformément de rouge et de 
noir, depuis la naissance des cheveux, jusqu'aux milieu du men- 
ton. Quelquefois cet enduit n’occupe que la moitié du visage 
jusqu'au-dessous des yeux. 1] m’a semblé que cette sorte de mas- 
que n’était pas d’un effet désagréable. Je n'ai pas remarqué 
qu'une couleur particulière fût affectée aux femmes et aux 
filles. è 

Les Patagons , quoique de mœurs peu austères , n’en cachent 
pas moins avec le plus grand soin leurs parties sexuelles. Ils dé- 


ploient même dans ces dehors de chasteté une adresse assez sin 


NOTES. 267 


gulière, trouvant toujours le moyen de couvrir leurs organes 
avec l’un des coins de leur vêtement de peau, sans gêner en rien 
leurs mouvements. Cherchant à découvrir si la circoncision était 
pratiquée parmi ce peuple, je n’ai jamais pu sur ce point sur- 
prendre sa vigilance. Mais parmi un assez grand nombre d’en- 
fants, je n’en ai pas vu un seul qui fût circoncis. 

La médecine est pratiquée chez eux par des charlatans, devins 
ou astrologues qui, quoique n'ayant pas pris leurs grades dans 
nos doctes facultés, n’en expédient pas moins leur monde, secun - 
dum artem. Mais l’inviolabilité des esculapes du Sud ne paraît 
pas aussi respectée que celle de nos docteurs. Le chef Kondo en 
assomma un, dit-on, de sa propre mains peu de jours avant notre 
arrivée, et cette exécution fut approuvée par les membres de la 
tribu. | 

Il est bien difficile de préciser quelque chosesur la religion deces 
peuples, leurs croyances sur la divinité et l’immortalité de l'âme. 
Une conversation par signes sur de pareïlles matières est impos- 
sible. Il faudrait assister aux pratiques de leur culte intérieur 
pour savoir le Dieu qu'ils adorent. On a remarqué cependant que 
le chef Kondo, ayant passé la nuit à bord, couché dans la cha- 
loupe, monta dès le matin sur la dunette; et là, la face tournée 
vers le soleil, avec un recueillement qui avait quelque chose de 
solennel, il agita plusieurs fois, en s'inclinant, un bouquet de plu- 
mes d’autruche qu’il tenait à la main. Ce fait, dont je n’ai pas été 
témoin, pourrait-il être regardé comme un hommage d’adoration 
rendu à l’astre du jour? 

Je n’ai pu savoir si les Patagons et les Pécherais ont une langue 
commune. Cette langue est tellement gutturale, les sons en sont 
quelquefois si étouffés qu’il estbien difficile d'y rien comprendre. 
On dirait un bruit produit par l’ébullition d’un corps gras ou une 
sorte de râlement. Parmi le grand nombre de mots qu’on a cher- 
ché à recueillir de leur bouche pour en faire un vocabulaire, il 


en est fort peu dont les sons aient été clairement perceptibles , et 


268 NOTES. 


qu'il ait été possible de transcrire, en leur conservant ‘une pro- 
nonciation équivalente. 


CM. RS r "à | 


ue e 


Note 68, page 151. # 


Mon premier soin, en arrivant à terre, fut de mesurer le plus 
grand des Patagons qui se trouvaient à la plage; et je fus fort 
étonné de ne lui trouver que 1",85 de hauteur, taille fort élevée, 
sans doute, mais bien au-dessous de celle que leur ont attribuée 
Byron et les autres navigateurs du siècle dernier. Nous allions 
nous mettre en route pour nous rendre au camp de la tribu, lors- 
que le chef nous fit comprendre qu'il était levé, et que toute la 
tribu allait incessamment arriver... Nous vimes effectivement un 
grand nombre de chevaux chargés de femmes, d'enfants, et de 
tentes, qui s ’approchaient, et toute la côte semée de Ayalien qui 
arrivaient au galop. La caravane s'arrêta à portée de fusil du 
point où nous avions débarqué, et, en un clin-d’œil, les tentes de 
peaux de guanaques et de chevaux se trouvèrent dressées par les 
soins des femmes seules, que toutes nos tentatives galantes ne 
purent réussir à distraire de leurs travaux. Mais dès que cette 
besogne fut terminée, elles passèrent à leur toilette; car, comme 
toutes les femmes du monde, celles-ci ont leur coquetterie. Cette 
toilette, du reste, ne consiste qu’à se peigner la chevelure et à se 
peindre en rouge une partie du visage. Les unes se tracèrent une 
ligne rouge passant au-dessous des yeux, en divisant ainsi la figur e 
en deux parties ; les autres se teignirent de manière à ne laisser 
la couleur naturelle de la peau qu’à une ligne d’un pouce de lar- 
geur, encadrant dans un ovale leur visage déjà assez original par 
lui-même. Comme les hommes, les femmes ont la figure large, les 
yeux petits, très-couverts et inclinés à la chinoise, la peau cui- 
vrée, les lèvres épaisses et les dents du plus bel émail. Le bizarre 


badigeonnage de leur toilette produisit d’abord sur nous une im- 


NOTES. 269 
pression peu favorable ; mais nous finimes d'autant mieux à nous 
y accoutumer, que c’est la seule marque extérieure qui nous fit 
distinguer les sexes, et que dès-lors seulement se terminèrent une 
foule de méprises assez singulières. M°** remarquant sous un 
manteau de peau des formes sveltes et une figure plus gracieuse 
que toutes les autres, se confondait depuis une demi-heure en 
caresses et en protestations tendres, auxquelles son idole semblait 
faire fort peu d'attention ; rien ne le rebutait, ni la froideur dédai- 
gneuse de sa beauté farouche, ni les regards étonnés des Patagons 
présents. Il porta enfin une main téméraire sur le trompeur man- 
teau, dont un mouvement indiscret lui découvrit sa méprise. Il 
recula confus et fut plus circonspect, de peur de prendre encore 
un jeune garcon pour une jeune fille, erreur désagréable, même 
dans une tribu de Patagous. | 

Pendant que nous étions à terre, le vent, qui soufflait du N. O. 
lors de notre débarquement, fraîchit considérablement, ce dont 
nous n'avions pris aucun souci tant que l’heure du diner était 
loin de nous; mais, quand elle fut arrivée, le cours de nos idées 
changea complétement, et suivit la pente que lui imprimaient nos 
estomacs. Il était visiblement impossible que les navires commu- 
niquassent avec nous, et nous nous trouvions, sans vivres aucuns, 
au milieu de gens qui, nous ayant à force d'importunités arraché 
le biscuit que nous avions apporté, paraissaient très-peu disposés 
à nous fournir de quoi apaiser notre faim. Enfin, la nuit appro- 
chant, il nous fallut bien aviser aux moyens de nous procurer des 
aliments et un abri pour la nuit. Nous réussimes à obtenir du 
chef de la tribu une tente, qu'il fit dresser au milieu du camp; 
mais nous ne pûmes, malgré son influence, parvenir à avoir autre 
chose qu’un morceau de guanaque, de trois livres au plus. Triste 
pitance, pour satisfaire dix-sept affamés, dont chacun eût eu 
peine à se contenter du tout. 

Quelques-uns partirent pour la chasse, et les autres se répan- 
dirent dans la plaine, creusant la terre pour extraire des racines , 


270 NOTES. 


que, pendant la journée, nous avions remarquées servant de 
nourriture à nos hôtes. Après une heure d’absence, les chasseurs 
revinrent apportant quelques oiseaux de mer, et les autres leur 
offrirent en échange des racines destinées à remplacer le pain. 
Chacun se mit à l'œuvre pour allumer le feu et plumer les oiseaux. 
Une baguette de fusil nous servant de broche, nous eûmes bientôt 
fait rôtir notre chasse, que nous dévorâmes en moïns de temps 
qu'il n’en avait fallu pour la plumer. C'était un spectacle curieux 
de voir nos deux états-majors groupés autour d’un feu mesquin , 
et dévorant à belles dents du guanaque et des oïseaux moitié crus, 
moitié charbonnés, au milieu de cette tribu sauvage, qui ne sem- 
blait pas se douter que notre repas fût en dchors de notre genre 
de vie ordinaire. Le pittoresque de notre situation fit de’notre 
frugal dîner une fête charmante, dont le souvenir restera sans 
doute à chacun de nous comme celui d’un beau jour. 
(M. Montravel. 


Note 69, page 151. 


Avant de quitter les tentes des naturels, le soir nous remar- 
quâmes que, pour se coucher, ils les divisaient en plusieurs com- 
partiments : des peaux tendues entre les pieux qui soutiennent 
les tentes formèrent ces divisions. Nous crûmes voir aussi que 
chacune de ces divisions était habitée par une famille : du moins, 
dans plusieurs , nous vîimes coucher ensemble un homme , une 
femme et des enfants. Il me parut évident que chaque tente con- 
tenait plusieurs familles , et que, pour la nuit, chacune se reti- 
rait dans un compartiment particulier. Pendant la nuit, les 
chevaux païssent à l'aventure dans la plaine ; mais les chiens cou- 
chent sous la tente, parmi les hommes. Pour la nuit, ils ont en- 
core le soin de fermer , avec des peaux, le devant de leurs tentes, 


mais seulement jusqu’à une certaine hauteur. Je ne saïs si c’est 


NOTES. 271 


pour se garantir du frais, ou pour se défendre de l'attaque des 
“ LS 
bêtes féroces. 


(M. Gourdin.) | 


Note 70, page 191. 


En approchant la côte, nous les vimes tous en silence à une 
certaine distance de la mer; tous leurs yeux, fixés sur nous, ex- 
primaient une curiosité calme et digne. Deux hommes se détachè- 
rent, descendirent sur le bord de l’eau, en nous indiquant la route 
à suivre pour éviter les cailloux et les rochers qui auraient empé- 
ché le canot d’accoster. Quel fut notre étonnement en entendant 
ces deux hommes parler anglais, et quand nous reconnûmes qu'ils 
étaient Européens. Bientôt au courant de leur histoire, nous sû- 
mes qu’ils étaient des pêcheurs de phoques, abandonnés par un 
navire sur l’une des îles de la Terre de Feu, et que, manquant de 
vivres , ils étaient venus sur la côte de Patagonie, se joindre aux 
peuplades errantes qui habitent ces contrées désertes. Reçus par 
eux et traités comme des enfants de la tribu, on leur avait donné 
un cheval et une femme. Ne vivant que de chasse, de racines et de 
coquilles , ils nous virent arriver comme des libérateurs. L'un 
était de Londres, l’autre Suisse, provenant tous les deux du même 
navire américain. Nous les prîmes sur les corvettes, où ils furent 
considérés comme de notre équipage. 

Il n’y avait alors près de nous que quelques hommes ; mais de 
loin nous en apercümes un plus grand nombre qui se dirigeaient, 
à cheval, vers l'endroit où nous nous trouvions. Je fus bientôt en 
communication avec un Indien de Montevideo, qui parlait espa- 
gnol, et nous servit d’interprète avec les naturels. La stature de 
ces hommes, quoique très-élevée, est généralement de moins de 
deux mètres. Ils sont tous vigoureusement constitués ; leurs ex- 
trémités sont délicates. Ce sont de fort bonnes gens, qu’un peu de 


biscuit et d’eau-de-vie rend trés-heureux. Nous fümes conduits 


272 NOTES. 


par eux à quelque distance, où nous trouvâmes le reste de latribu, 
qui avait apporté les tentes, afin de s établir près desfbâtiments, 
pour la facilité des communications. Tous les pénates étaient 
portés par quelques chevaux. Les femmes sont chargées de la 
construction des huttes. Elles commencent par enfoncer quelques 
piquets dans la terre, puis placent dessus quelques peaux de gua- 
naques cousues ensemble, et voilà une tente. D’autres peaux dans 
l'intérieur pour se coucher, des morceaux de guanaque pendus à 
des piquets, si la chasse a été heureuse, puis une dizaine d’Indiens 
mâles ou femelles, couchés pêle-mêle avec des chiens : voici une 
famille. Multipliez ce résultat par 20, et vous aurez l’idée exacte 
d’une tribu de Patagons. 

Ils n'ont pour tout vêtement qu’un manteau en peaux de guana- 
ques, tannées d’une manière particulière, et dans lequel ils s’enve- 
loppent. À leurs pieds, une peau découpée et cousue (à l'instar 
d’une bottine) leur monte jusqu'aux mollets ; à leurs talons, une 
espèce d’éperon, formé d’un morceau de bois pointu, qui ne les 
quitte presque jamais; car le cheval est le moyen de locomotion 
adopté par ces peuplades , qui ne se transporteraïent pas à cin- 
quante pas de distance, sans monter un des nombreux chevaux 
qui pâturent en liberté autour de leur camp. 

Leur chevelure, noire et lisse, est retenue par un bandeau qui 
fait deux fois le tour de la tête. 

Voyez cette jeune fille revêtue d’un manteau neuf, ses cheveux 
gracieusement rejetés en arrière; elle est occupée à rectifier deux 
lignes blanches et rouges qui lui traversent la figure : c’est là le 
soin le plus important de sa toilette. Elle se mire avec complai- 
sance dans ce miroir, que vous Européen lui avez apporté; elle 
veut attirer vos regards, la pauvre enfant, et vous plaire. Depuis 
longtemps elle a été nommée la plus belle de la tribu : ses yeux 
sont petits, maïs vifs; sa bouche est grande, mais quand elle sou- 
rit elle laisse voir des dents d’une blancheur éclatante, et rangées 


telles, qu’une petite-maîtresse parisienne en mourrait de dépit; 


NOTES. 273 
ses lèvres sont grosses, mais voluptueuses ; ses gestes, ses regards 
vous appellent au plaisir, Étranger ! Telle est l'hospitalité des 
Patagons. La victime est parée pour le sacrifice ; elle s’y présente 
d'elle-même; elle en fera la moitié des frais. Ne sois donc pas si 
cruel; ne crains pas les regards étrangers. L'acte que la nature 
approuve n’excitera ni un rire moqueur, ni une parole piquante, 
chez ces enfants de la nature, que la civilisation n’a pas corrom- 
pus de préjugés, et qui considèrent la reproduction comme le de- 
voir le plus important de l'homme. 

Le chef paraît être l'arbitre souverain; c’est à lui qu'il faut 
s'adresser en cas de vol, et son influence vous fera rapporter sans 
bruit l’objet dérobé : tel est du moins ce qui m'est arrivé dans 
ma dernière course. J'avais perdu une assez grande quantité de 
tabac, dont ces Indiens sont très-friands ; je m’en aperçus au mo- 
ment du départ, alors que la plupart de mes camarades étaient 
déjà en route. Je m'’adressai en toute hâte au chef, et le pressai de 
me faire rendre l'objet dérobé. Pendant que j'avais la tête tournée 
d’un autre côté, il dit quelques paroles aux femmes qui m’entou- 
raient, et que je soupconnais fortement : lorsque je me retournai 
vers lui, il me présenta mon sac turc. Je récompensai sa bonne 
foi en partageant ce qui s’y trouvait avec lui. 

La loi du talion n’est pas de rigueur chez eux. Un Indien me 
disait que lorsqu'un meurtre avait lieu on examinaiït si les raisons 
en étaient puissantes : dans ce cas, tout est dit. Si elles ne parais- 
saient pas au chef assez concluantes , le meurtrier était chassé de 
la tribu ; quelquefois tué par le chef. 

Quand un guerrier meurt, toutes les personnes qui vivaient 
dans sa hutte sont reportées dans les autres. Le chef partage entre 
elles les ustensiles de première utilité, tels que couteaux, sabres, 
ciseaux : tout le reste, chevaux, chiens, peaux, huttes, tout est 
tué et livré aux flammes sur la tombe du mort. Celle-ci est sim- 
plement un trou en terre, fait de telle sorte, que le corps se trouve 


A 


assis au lieu d’être couché; puis on le recouvre de terre, sur la- 
E. 18 


274 | NOTES. 
quelle les ronces et les herbes effacent bientôt les traces dela 
bêche. 

: Les deux corvettes étant mouillées au hâvre Peckett, nous nous 
trouvâmes à terre une grande partie de l'état-major des deux na- 
vires. Le vent de N. O. , maniable le matin, fraichit de telle sorte 
vers le soir, qu’il nous parut certain qu'avec la meilleure volonté 
possible on serait forcé de nous laisser passer la nuit avec les 
Patagons. En vain nous fimes des feux de peloton, à la pointe où 
l’on devait nous prendre; l'aperçu parut bien à la corne, mais 
les grands canots étaient toujours filés sur leurs bosses , derrièr e 
l’Astrolabe et la Zélée, et vraiment ïl ne faisait pas un temps à les 
mettre dehors. 

À six heures du soir, ayant pris notre parti en braves, nos dix- 
sept estomacs demandaient à grands cris leur nourriture ordi- 
naire. Mais, hélas! nous avions été trop prodigues avec les Pata- 
sones, qui se faisaient payer leurs caresses avec du biscuit, ou 
plutôt nous les avions trop caressées ; de manière qu’il ne nous 
restait qu'un grand appétit, et le gibier que quelques: uns de nous 
avaient tué en rôdant autour du camp. 

Nous retournâmes près des tentes, chercher quelqu'’an qui 
nous parût bien approvisionné en guanaque, et proposer des 
échanges aux propriétaires ; mais les malheureux étaient presque 
aussi affamés que nous. Pour dernière ressource, nous eûmes re- 
cours au chef, et lui demandâmes l'hospitalité. 11 donna l’ordre à 
ses femmes de nous faire une tente près de la sienne; et pärtagea 
avec nous la venaison qu’il possédait encore : c'était peu de chose 
pour tant de monde. Les femmes nous allumèrent un feu devant 
notre hutte. Là se bornait l'hospitalité ; il nous restait à faire 
cuire notre diner, consistant en oiseaux et une bouchée de guana- 
que.pour chacun. | 

Alors vous auriez vu dix-sept officiers de marine occupés à 
vider des huitriers, à plumer des alouettes et des bécassines, et les 


embrochant à une baguette de fusil, pour les faire rôtir devantle 


À 


NOTES. 275 


feu ; et cela avec le même sang-froid qu ‘ils auraient mis à comman- 
der la manœuvre d’un vaisseau. à 

Jamais, peut-être, un repas ne fut assaisonné par un appétit 
plus violent, et moins rassasié. 

Vers neuf heures du soir, la brise ayant molli, nous pûmes re- 
tourner à bord. Heureusement pour nous, l'hospitalité patagone 
nous fut inutile ; car il fit toute la nuit un vent et une pluie hor- 
ribles. 

(M. Coupvent.) 


Note 71, page 151. 


A midi, le canot-major est de retour, après avoir laissé à terre 
ses passagers ; il ramène à leur place trois Patagons et un Euro- 
péen vêtu d'habits usés, sans souliers, montrant sur toute sa per- 
sonne les marques de la misère et de la privation : son attitude 
souffrante et sa maigreur inspirent la pitié. Interrogé d’abord en 
auglais , il nous dit qu'il provient du schooner américain Anna- 
Howard , capitaine Johnson , destiné à la pêche des phoques. 
Abandonné par ce navire, sur un rocher aux environs du cap 
Pillar, avec sept de ses camarades, ils parvinrent à traverser 
le détroit dans l’embarcation qui leur était laissée et joïgnirent 
la tribu patagone avec laquelle nous communiquons. Là, ils se 
séparèrent : ses compagnons s’en furent avec le canot, et lui resta, 
avec un autre individu nommé Smith, au milieu des Patagons. Il 
vante beaucoup l'hospitalité des Patagons, quoique les fatigues 
de leur existence errante lui aient imposé des privations qui ont 
ébranlé sa santé. La voix de Jean Niederhauser est pleine d’émo- 
tion lorsqu'il raconte son histoire; et lorsqu'il recoit l'assurance 
qu'il ne tient qu’à lui de s’embarquer à bord de la corvette, d’a- 
bondantes larmes inondent son visage. Longtemps il ne peut sur- 
monter son émotion, et laisse intacts dans l’entrepont les aliments 


qu'on s’est empressé de lui présenter, et dont il avait été privé si 


276 NOTES. 


longtemps. Plus tard, il raconte avec plus de détails encore, en 
allemand, car il est d’origine suisse, les événements de son séjour 
parmi les Patagons, dont il loue à tous égards la bonté et la dou- 
ceur. | st 

Un de ces Patagons était habillé de vêtements européens, 
cadeau de quelque navire baleinier, sans doute. 11 portait avec 
satisfaction un double rang de boutons en cuivre, et un bonnet 
de police, auquel était adaptée une immense visière. Il nous mon- 
trait souvent son vêtement, et semblait y attacher un grand prix, 
ou en demander un autre. Les objets que ces hommes paraissaient 
le plus désirer, et qu’ils demandaient très-souvent, étaient du 
biscuit, des couteaux et du tabac. Ils nous disaient à chaque ins- 
tant : Galetli, grande cuchillo, big Knife, tabacco, mots qu’ils 
auront appris des pêcheurs anglais, et qui indiquent des commu- 
ninications fréquentes avec des Européens. Nous parvenions faci- 
lement à nous faire comprendre d’eux et à obtenir un vocabulaire 
des mots les plus usuels. Lorsque nous demandons leurs noms, 
ils nous donnent les sobriquets anglais de Jack et de John, en y 
ajoutant le titre de capitaine : ce ne fut qu'après quelques pour- 
parlers qu’on parvint à obtenir leurs véritables dénominations 
patagones. Le plus âgé se nommait Karroly; Wiver était le nom 
du plus jeune, et le troisième s'appelle Bÿyey. Il est difficile de 
préciser leur âge : ils s’épilent la barbe et même une partie des 
sourcils, ce qui contribue à les rajeunir. 

Ils parlent rarement entre eux, et ils causent à voix basse, sans 
jamais crier ; ils sourient presque toujours, et rient souvent d’un 
rire guttural. Leur prononciation se fait, en grande partie, du 
gosier ; les lettres ?, 7,9, du grec moderne, le arabe, se trouvent 
souvent dans leurs mots, mais le # est employé encore plus fré- 
quemment. Ils emploient presqu’à chaque instant, ainsi qu’une 
aspiration courte, espèce de point d’arrêt devant les sons que nous 
rendons par des voyelles, et qui séparent les mots en deux. Ainsi, 


léé, eau, se prononce /e-he, ou plutôt /e-eh ; ottel, yeux, oft-l. 
(M. Desgraz.) 


NOTES. 277 


Note 72, page 151. 


Les femmes paraissaient se livrer assez volontiers aux étran- 
gers : reste à savoir si elles y sont poussées par l'appât du gain ou 
par attrait du plaisir. La communauté des tentes rend les rela- 
tions des sexes assez difficiles ; cependant, une peau tendue à pro- 
pos sépare au besoin le couple amoureux des autres personnes 
qui sont dans la tente. Ces femmes résistent difficilement À l'attrait 
de quelques galettes de biscuit ou de quelques colifichets. Je crois 
mème que leurs maris, leurs parents, seraient les premiers à les 
livrer, si on leur offrait quelque chose qui püût les tenter. Ces 
femmes sont tellement sales , qu’il faut, ce me semble, être doué 
d'un grand courage pour rechercher près d'elles les plaisirs des 
sens. 

Hommes et femmes sont également sales. Je crois qu'ils ont 
horreur de Peau, et qu'ils conservent avec soin la croûte qui les 
recouvre partout, pour les mettre à l'abri des intempéries des sai- 
sons. Leurs longues chevelures, les peaux qui les couvrent, ser- 
vent de repaires à une grande quantité de vermine. J'ai vu plu- 
sieurs femmes qui en cherchaient dans les têtes de leurs enfants, 
les manger avec un certain plaisir. Elles se servent, en guise de 


peigne, d’un petit balai de racines assez dures. 
(M. Gourdin.) 


Note 73, page 151. 


Je mai point rencontré parmi les naturels ces géants dont ont 
parlé les anciens navigateurs : le plus grand que j'aie vu avait 
1",86; mais ils m'ont semblé être, en général, d’une belle taille. 
Leur figuré est belle, la tête forte, le corps bien fait, mais sans 
muscles. Chez les femmes, la taille est je crois supérieure, à pro- 


portion, à celle des hommes ; mais j'ai cru remarquer qu'elles 


278 NOTES. : 


avaient la figure moins belle, ce dont je n’ai pas pu bien juger, à 
cause de la crasse qui les couvre et de la couleur ocreuse dont elles 
se barbouillent le visage. Une ou plusieurs peaux cousues en- 
sembles composaient leurs vêtements ; jetées sur leurs épaules, 
une ceinture les retient au milieu de leur corps. Un bandeau en 
peau autour de la tête tient leurs cheveux noirs, qu'ils portent 
longs et flottants. Des bas en peau recoivent leurs pieds; deux 
morceaux de bois armés d’une petite pointe en fer, et réunis par 
des lanières en cuir qui s’attachent sur le sommet du pied, leur 
servent d’éperons. L'intérieur de leur manteau est peint en petits 
carreaux rouges, de forme irrégulière. Les hommes , dans leur 
costume de guerre, se couvrent la tête d’un casque en cuir très- 
fort et à larges bords, qui quelquefois est embelli par des orne- 
ments en cuivre. Leurs armes sont l'arc et les lassos, qui sont 
composés de trois lanières en cuir armées de pierres rondes à leur 
extrémité. La chasse est la seule occupation des hommes, et la 
seule nourriture des naturels, avec quelques coquillages. Le pays 
est riche en guanaques, autruches, lièvres et renards : aussi de- 
vient-il facile aux habitants de les poursuivre avec leurs chevaux, 
de les embarrasser avec leurs lassos , qu'ils lancent avec adresse, 
pour les assommer ensuite. Les hommes étant dans l’habitude de 
s'épiler, il serait très-difficile de les reconnaître des femmes si ces 
dernières ne portaient les cheveux en tresses, le costume étant le 
même pour les deux sexes. Ces peuples sont phthirophages , et 
paraissent aimer beaucoup le tabac, l’eau-de-vie et les liqueurs 
fortes ; ils sont doux et hospitaliers. Je n’ai rien observé qui püt 
me permettre de dire quelque chose de leurs mœurs ou de leurs 
croyances religieuses ; cependant ils ont des idoles qu’ils cachent 
avec grand soin. Je ne sais si les Patagons célèbrent le mariage, n1 
même s’il existe à cette occasion quelques cérémonies ; je les crois 
polygames : d’ailleurs ils ne paraissent nullement jaloux de leurs 
femmes. 
(M. Gervaize.) 


NOTES. 219 


Note 74, page 151. 


Plusieurs naturels vinrent à bord ; les relations que nous eûmes 
avec eux furent amicales, mais, pour débrouiller le chaos de leur 
civilisation morale et religieuse, il aurait fallu rester davantage 
au milieu d'eux, et surtout se résoudre à vivre avec eux. C’est une 
belle race d'hommes pour la construction'et la structure du corps. 
Moins grands cependant que les Patagons de Bougainville et des 
autres navigateurs, qui, je crois, avaient l'habitude d’exagérer un 
peu les choses, ils sont d’une haute stature relativement à nous; 
et je pense qu’en fixant leur taille moyenne à 5 pieds 6 pouces, je 
ne m'écarterai pas beaucoup de la vérité. 

Chasseurs et cavaliers, ces hommes n’ont pas senti encore le 
besoin de se réunir en nation et d'élever des villes ; ils vivent avec 
leurs chiens, leurs chevaux, qui sont leurs seules richesses. Au- 
jourd’hui ici, demain là, ils plantent leurs tentes dans les vallées 
qui leur offrent les ressources de la chasse et la facilité d’avoir de 
l'eau et du bois. 

Leur principale nourriture est la chair de guanaco, animal 
qui a quelques rapports avec les daims de nos contrées. Ils en 
mangent la chair rôtie, n’employant en guise de pain qu’une 
espèce de racine blanche dont j'ignore et le nom et les propriétés, 
mais qui ressemble assez à celle de la guimauve. 
| _ Les deux matelots que nous avons recueillis à bord ont dépeint 
les Patagons comme des hommes bons et hospitaliers. Ils ne por- 
tent du reste sur leurs traits aucun caractère de férocité. 

Ont-ils un culte, ou n’en ont-ils pas? C'est une question que: 
nous n'avons pas pu résoudre, à cause du court séjour que nous 
avons fait parmi eux. Il nous est bien revenu qu’ils adoraient le 
soleil et le feu ; mais ce serait, je crois, s’avancer un peu trop que 
d'établir un système sur les propos décousus de gens intéressés à 
avoir quelque chose d’extraordinaire à nous raconter. 


7” 


380 NOTES. 


Ils sont superstitieux ; les femmes surtout croient aux sorts, à 
la puissance de leur faire du mal. Hommes et femmes, nous les 
avons trouvés fort peu disposés à se laisser dessiner : on n’a pu 
saisir leurs traits qu’à la dérobée, et un peu au hasard. 

Le mot demonio ayant été prononcé plusieurs fois devant moi 
quand j'ai fait mine de dessiner l’un d’entre eux, j'ai conclu qu'ils 
reconnaissaient peut-être, comme presque tous les peuples s sau- 
vages, des sorciers et une puissance occulte. 

La tribu, au reste, avec laquelle nous avons eu des relations, 
reconnaïssait un chef; mais cette royauté patagone m'a fait l'effet 
d’avoir plutôt une influence patriarchale qu'un pouvoir absolu. 

(M: Marescot.) 


Note 75, page 151. 


eo 


Le court séjour que nous avons fait au milieu de cette tribu n'a 
pu m'en apprendre davantage que je n’ai dit, sur leurs usages. 
Pourtant je vais transcrire ici quelques renseignements que j'ai pu 
tirer de l'Anglais que nous avons recueilli; comme je les aï recus, | 
je ks donne sans en garantir l’exactitude. 

Leur nourriture se compose de viandes et de racines, ainsi que 
je l'ai dit plus haut. Ils coupent les viandes en tranches, la battent 
entre deux pierres pour la mortifier et la laissent boucaner à l'air 
pendant quelque temps. Lorsqu'elle est arrivée au point voulu, ils 
la battent de nouveau et la mettent sur les cendres pour la faire 
griller à moitié seulement; quelquefois ils la mangent crue ou la 
font bouillir dans un vase autour duquel se groupent tous les 
membres de la famille et ils mangent, non jusqu'à ce que leur 
appétit soit satisfait, mais jusqu’à ce qu’il ne reste plus:rien dans 
le vase. Quant aux racines, ils les mangent crues. 

Ils prennent un grand soin de leurs enfants ; auxquels ils sont 
très-attachés. Chaque soir, après les avoir lavés ét séchés, les 


2 


NOTES. 261 


mères les mettent dans leur berceau fait en branchages entrela- 
cés comme ceux en osier. À l’âge de sept ou huit ans, ils les lais- 
sent à eux-mêmes. Lors de leurs fêtes, qui ont lieu deux ou trois 
fois dans l’année, ils tuent un cheval et le mangent : pendant 
deux jours ils dansent depuis le matin jusqu’à la nuit, chantant 
une chanson dont Je sujet est le capitaine et les matelots d’un 
navire qui leur ont rendu service. Ils jouent aux cartes et aux 
boules, ayant pour enjeux des billes, des manteaux, des brides, 
des objets en cuivre et tout ce qu’ils possèdent. Les femmes ai- 
ment beaucoup le jeu et jouent leurs orneménts et de la graisse. 

Lorsqu'un jeune homme veut se marier, il fait sa cour à une 
jeune fille pendant trois ou quatre mois, et lorsqu'ils ont fait leurs 
conventions, le jeune homme donne au père de la jeune fille un 
cheval, un manteau et quelques objets en cuivre. Alors le père 
prenant la main droite de chacun des jeunes gens les réunit et 
dès-lors ils sont mariés. * 

Lorsque le mari meurt, ses amis tuent son cheval et sés chiens, 
brûlent sa tente et jettent au milieu du feu tout ce qui lui appar- 
tenait; mais les femmes qui sont rangées autour du feu s’empressent 
de retirer tous les objets qui y ont été jettés. Les amis du défunt 
croient que s'ils n’accomplissaient pas fidèlement ce devoir, il 
mourrait de faim dans l’autre monde, qu'ils supposent être les 
Andes du Chili. Dès que ce devoir est accompli, ils enveloppent 
le cadavre dans un manteau et le placent sur un cheval qu’une 
femme conduit au lieu de la sépulture, fosse carrée de quatre ou 
cinq pieds de profondeur, que plusieurs amis ont préalablement 
creusée avec les mains. Pendant toute la cérémonie, ils poussent 
des cris affreux ‘et font un bruit vraiment infernal. Ils font des 
prières pour lui, pendant deux ou trois jours, après lesquels ils 
l’oublient complétement. 

La femme coupe ensigne de veuvage une partie de ses cheveux 
et cherche un mari qu’elle peut épouser le lendemain méme, ou 
bien elle retourne chez son père. Lorsqu'une femme meurt, on 


282 NOTES. 


brûle. sa tente, on tue ses chevaux, mais on fait paraître moins de 
douleur que pour la mort d’un homme. 

Lorsqu'un Indien a quelque griefs contre un voisin, il-lui 
porte un défi : tous deux vont endosser le costume de guerre qui 
se compose d’un manteau fait de la peau la plus épaisse du guana- 
que, d’un chapeau ou casque garni de lames de cuivre et orné 
d’un plumet. Ils se rendent alors sur le lieu désigné pour le com- 
bat, et là le sabre au poing, ils combattent quelquefois pendant 
une demi-heure, se portant coup pour coup, jusqu’à ce que l’un 
des deux reste sur la place. Le vainqueur est porté aux nues, 
tandis que le vaincu est traité de lâche ; on se contente de l’enterrer 
sans aucune cérémonie, enveloppé dans son manteau: C’est là ce 
qu’ils appellent le combat singulier. Si une tribu a à se plaindre 
d’une autre tribu, elle lui envoie un défi, et s’il est accepté, 
ils montent à cheval et entrent une centaine à la fois dans la 
lice. : 

Dès que sur cenombre, un seul a été tué et un ou deux blessés, 
le reste prend la fuite, et le lendemain, les deux tribus traitent de 
la paix, en se donnant une fête, et s'offrent en cadeaux des che- 
vaux, des objets en cuivre, des manteaux, etc. Les femmes assis- 
tent au combat armées de bâtons, mais comme les hommes ontun 
grand goût pour le sexe, ils ne les combattent qu’un instant, sans 
jamais chercher à les tuer, et ils finissent toujours par se séparer 
bons amis.. Le lendemain de la conclusion de la paix, les deux 
tribus font une chasse générale dans laquelle elles prennent:sou- 
vent une centeine de guanaques qu'ils se partagent. 

La tribuque nous rencontrâmes comptait, il ya peu de temps; 
vingt-un médecins, et aujourd’hui il n’en reste aucun, tous 
ayant été tués. Ils faisaient mourir tous les malades dont ils avaient 
à se plaindre et ne savaient guérir les autres que souvent dame na- 
ture tirait de peine. Après avoir ainsi fait périr plus de deux cents 
individus de tout sexe et de tout âge, les autres ouvrirent les 


veux et les massacrèrent l’un après l'autre. Le dernier avait été tué 


NOTES. 283 
peu de jours avant notre arrivée par le chef lui-même qui l’appela 
en combat singulier et le perça de sa lance. 

Les Patagons croientenun Dieu qui, selon eux, habite les Andes 
où vont les morts, comme jé l’ai déjà dit. Ils ont une très-grande 
peur du tonnerre qu'ils croient être la manifestation de la colère 
de Dieu, et lorsqu'il se fait entendre, ils se mettent en prière hors 
de leurstentes, conjurant Dieu de s’apaiser, et promettant dede- 
venir meilleurs, mais dès que l’orage est passé, ils ne songent plus 
à leurs promesses. 

Ce peuple est d'une saleté révoltante. Tous sont couverts de 
vermine dont ils sont du reste fort friands. Pour la trouver ils 
battent leurs manteaux ou autres peaux avec un ‘bâton, et dès 
qu’elle en sort ils la dévorent avec avidité. Chacun de nous a été 
à chaque instant témoin de ce dégoûtant spectacle, et j'avoue que 
je ne crois pas que j'aie jamais rien vu de plus révoltant que tous 
ces gens, hommes et femmes, récherchant avec soin ce que nous 


regardons et fuyons avec tant d'horreur !.... 
(M. Montravel.) 


Note 76, page 152. 


Le roi patagon ou capitaine Congrey, comme on l'appelle in- 
différemment , a pour véritable nom celui de Wishel. Il est en- 
core jeune, et mesure 1%,87 de taille. Il ne porte pas d’orne- 
ments en verroterie comme nos visiteurs d'hier, mais son manteau 
est en revanche beaucoup plus beau. Il est formé de peaux noires 
et blanches d’un poil assez fin. S. M. a roulé une grande partie 
du matin dans l’entrepont en donnant audience à l'équipage ; elle 
semblait sentir qu’elle était avec des gens d’une condition infé- 
rieure, car elle demandait à chaque instant le capitaine. Enlevé 
bientôt à sa popularité, le capitaine Congrey vint s’attabler au 
carré, buvant du thé et de l’eau-de vie comme un véritable An- 


glais 1] ne cessa pas de tenir un rouleau de belles plumes d’au- 


284 | NOTES. 

uches qu'il paraissait vouloir offrir au commandant. 1l n’en fat 
rien cependant et redescendit à terre, en le tenant toujours à la 
main, et avec les pans de son manteau remplis de cadeaux pro- 
portionnés à sa dignité. Plus érudit que ses sujets, il'sait beau- 
coup de mots anglais et espagnols, au moyen desquels il se faït 
comprendre. Aussitôt après le déjeûner nous noûs embärquons 
avec le roi Wishel et un Gaucho brésilien qui vit au milieu de 
ces hordes sauvages. Niederhauser nous en avait déjà parlé et 
nous avait raconté son histoire. Il avait été emmené aux Malouines 
pour y exercer son métier de Gaucho; ce fut en retournant de 
cette colonie dans son pays que des circonstances que je necon- 
nais pas bien, le jetèrent au milieu de la horde de Patagons dans 
laquelle il £'est fixé. 11 s’est marié et offre le curieux exemple d’un 
homme retournant à l’état sauvage, après avoir vécu dans une 
société civilisée. La coupe de sa figure indique seule son origine. 
La couleur de sa peau, celle de ses cheveux, ses vêtements.et ses 
habitudes le rendent semblable aux Patagons. Déjà il semble 
avoir oublié sa langue natale , l'espagnol, et n’en articule les mots 
qu'avec un certain travail de mémoire. 


(M. Desgraz.) 


Note 77, page 158. 


Le matelot que nous recueillimes à bord de l’Asérolabe, Suisse 
de naissance et horlogèr de son état, avait avec lui une petite 
boîte contenant les instruments de son métier. On ne lui en dé- 
roba pas un seul, pendant le temps qu'il passa parmi eux: 

Ces Indiens ne furent pas aussi probes à notre égard, ils nous 
dérobèrent quelques mouchoirs et surtout ceux de la couleur 
rouge. Ils essayèrent aussi à nous dérober quelques petits cou- 
teaux et des grains de verroterie. | 

MM. Dumoutier et Ducorps passèrent la nuit au camp pour 
étudier un peu plus facilement les mœurs de ces peuples. Ils vo- 


ièrent au premier, outre divers, ustensiles, un compas en cuivre 
à branches courbes dont il se servait pour mesurer des diamètres 
de crâne. Quant au second, ils lui volèrent divers objets. Les 
métaux polis et brillants sont ceux qui les tentent d'avantage: 
tels sont le cuivre, l’argent.et le ferblanc. Avant de prendre une 
arme, un sabre, uu coutelas quelconque, ils regardent d’abord 
s’il est bien poli. 

Après les divers larcins dont les Indiens se rendirent coupables 
à notre-égard, nous devons les regarder comme enclins au vol. 
Cependant le matelot que nous avions à bord nous assura le con- 
traire ; il nous dit même que dans la tribu on châtiait sévèrement 
un voleur pris sur le fait, mais que c'était notre peu de généro- 
sité envers eux qui les avaient rendus aussi pillards. Il nous dit 


aussi que les femmes étaient plus voleuses que les hommes. 


(M. Gourdin.) 


Note 78, page 161. 


Je voulais contourner le hâvre Peckett, et reconnaître l’em- 
bouchure de la rivière. Mais le hâvre s'enfonce dans le N. O. de 
plus d’une lieue. Ses bords sont découpés d’une suite de baies 
qui en allongent singulièrement le circuit. La chasse des oies et 
des huiîtriers nous ayant d’ailleurs fait perdre beaucoup de temps, 
nous nous rabattimes sur une tribu de Pêcherais campée à peu 
de distance de la rive N. E. du hâvre, à l'abri d’une petite dune. 
Le camp se composait de 8 à 10 tentes faites d’un simple auvent 
circulaire. Les peaux maintenues par des piquets forment un peu 
le dôme, mais sont loin d'offrir un aussi bon abri que les tentes 
patagoniennes. Dureste, j'ai remarqué partout unemisère extrême 
et une malpropreté dégoûtante. Mêmes vêtements , nourriture , 
instruments de chasse que les Patagons. Je n’ai vu ni bateaux 
ni instruments de pêche; quelques chevaux paissaient autour 


du camp dans une sorte d'enceinte formée par des arbres rabou- 


286 NOTES. 


gris, les seuls que j'ai pu voir dans ces contrées. Cette tribu ne 
différait donc de celle du hâvre Oazy, que par le mode de cons= 
truction des tentes, et par le caractère de physionomie des natu- 
rels, qu’on ne sauraïît confondre avec celui des Patagons. Il existe- 
rait donc sur la côte de Patagonie des peuplades de Pécherais 
vivant de la chasse et ignorant la navigation et la pêche. 

Attirés dans une des tentes par des lamentations et des cris 
aigus, nous avons vu une vieille femme enveloppée de peaux qui 
paraissait malade; ses compagnes nous faisaient signe d’appro- 
cher aveé précaution et sans bruit. Elles soulevèrent la peau qui 
recouvrait la malade, en exprimant par leurs gestes qu’elle allait 
trépasser. Pour cela, elles soufflaient sur leurs doigts qu’elles 
élevaient au-dessus de leur tête, comme pour exprimer que le 
dernier souffle ou l’âme de la moribonde allait s'envoler vers le 
ciel. Celle-ci se redressant pourtant sur son séant, se plaignit 
d’une oppression à la poitrine et d’un grand embarras dans les 
voies aëriennes. Soulevant ensuite un bras décharné, de l’autre 
elle indiquait la saignée comme le seul remède à ses maux. Le cas 
était embarrassant , n'ayant que des couteaux ou de mauvais ci- 
seaux d'échange, il eût été absurde de tenter une saignée. Après 
avoir tâté le pouls et vu la langue de la vieille, nous fâmes assez 
heureux pour lui faire comprendre quelques signes de consola- 
tion et d'espérance. Une galette de biscuit distribuée à ‘toute la 
famille fut dévoré en un clin d'œil, et fit renaître la joie dans la 
tente pêcherais. 

( M. Roquemaurel. ) 


Note 79, page 162. | 


Comme nous revenions sur nos pas, nous vimes venir à nous 
deux Indiens qui nous ayant accostés, nous firent entendre que 
leur tribu était tout près de nous, en nous invitant à les suivre. 

Nous trouvâmes effectivement à deux ou trois portées de fusil 


NOTES. 287 


du rivage, dans une petite vallée à l'abri de quelques broussailles, 
un camp composé de six tentes. Quelques chevaux maigres et 
chétifs paissaient autour de ces tentes. Grand nombre de chiens 
s'élancèrent contre nous. 

Il était évident que les gens de cette tribu étaient tout différents 
de ces grands indigènes que nous avions déjà vus. Cette tribu se 
composait tout au plus de 50 personnes, y compris grand nom- 
bre d’enfants. 

Ces Indiens nous parurent beaucoup plus pauvres, beaucoup 
plus malheureux et aussi sales que les premiers. Les peaux qui 
couvraient leurs tentes étaient toutes trouées et en lambeaux. 
Leurs manteaux était vieux , sales , usés, et ils prenaient à peine 
le soin de s’en cacher. Les femmes ne portaient pas de ceinture, 
- et nous parurent ainsi plus impudiques. C’est à peine, si elles re- 
couvraient les parties sexuelles et plusieurs se permirent des 
attouchements indécents. Les hommes étaient moins grands et 
avaient les traits moins réguliers que ceux de l’autre tribu. Ce- 
pendant le genre de figure était à peu près le même, sauf le nez 
moins aquilin. Les femmes étaient beaucoup plus petites, avaient 
le nez retroussé, la bouche grande, avec les dents belles. Elles 
se peignent aussi la figure; comme les femmes de la première 
tribu, j'en vis plusieurs qui n'avaient pas plus de 4 pieds 6 ou 8 
pouces de haut. Ces femmes contrairement aux autres me paru- 
rent avoir peu de gorge. J'en vis plusieurs qui allaitaient et qui 
w’avaient, pour ainsi dire, pas de sein. 

Les’ enfants têtent longtemps, j'en ai vu à la mamelle qui pa- 
raissaient avoir trois ou quatre ans. Les femmes doivent engen- 
drer de bonne heure, car celles qui allaitaient ces enfants, parais- 
saient très-jeunes. 

Nous ne vimes dans toutes ces tentes qu’un petit morceau de 
viande d'autruche. Plusieurs cavaliers arrivèrent pendant que 
nous étions là; mais ne rapportèrent rien : probablement la chasse 


n'avait pas été heureuse. Nous vimes beaucoup de coquilles près 


288 | NOTES. 


des tentes et plusieurs mangeaient des moules et des patelles 


qu'ils faisaient cuire au feu. Ils ont tous des flèches, mais ils pa= 


raissent tenir beaucoup à leurs arcs. L'un d’eux voulut, jetcrois, 


nous faire comprendre qu’il tenait autant à son arc que nous à 
nos fusils. Li dt f} 

La manière de vivre de ces Indiens me fit penser qu'ils tenaient 
peut-être autant des Pécherais que des Patagons. Ils: doivent aussi 
se servir de la fronde , car plusieurs en avaient suspenduestau 
cou. 

Cinq des tentes étaient sur un même rang, la sixième était de 
l'arrière. En entrant dans cette tente, j’entendis dans un coïn des 


gémissements. Plusieurs jeunes femmes et enfants qui:se chauf- 


faient autour du feu me firent entendre que c'était quelqu'un 


qui allait mourir. 

Enfin je vis sortir de dessous les peaux qui étaient dans le coin 
de la tente deux vieilles femmes. Toutes deux pleuraient, «et la 
plus jeune me fit signe qu'elle allait mourir. Pour cela, élle por- 
tait la main fermée à la bouche et la dirigeait vers de iciel en 
l’ouvrant et en souflant. Voulait-elle faire entendre que son âme 


allait s'envoler ? Cette femme malade me fit aussi signe de la sai- 


gner. Tous me le demandaïent avec instance pour celle , mais je 


n'avais aucun instrument. Je me contentai de la consoler de mon 
mieux et de lui faire entendre que son mal n’était pas grand. Les 
jeunes qui étaient dans la tente paraissaient s'inquiéter peudes 
souffrances qu’endurait cette malheureuse. La vieille femme me 
continua à se lamenter. 

Dans la case où était la malade, nous remarquâmes un petit 


garcon plus blanc que les autres, et bien déluré, avecodes yeux 
bleus et des cheveux bouclés ; le père de cet enfantn'étaitsans 


doute pas un Patagon. 


Nous restûämes peu dans cette tribu et nous nous acheminâmes 


vers le bord. à 20 
(AZ. Gourdin.) 


NOTES. 289 
Note 80, page 161. 


À onze heures, je descends à terreavec MM. Roquemaurel et 
Gourdin ; après avoir contourné le hâvre Peckett et suivi le 
rivage durant une heure et demie environ, nous rencontrons 
deux hommes qui nous engagent à venir visiter leurs cases. Après 
une marche assez longue à travers des bruyères, nous apercevons 
sur une éminence qui domine la mer quelques huttes d’un aspect 
encore plus misérable que celles du camp. Elles sont au nombre 
de huit, quelques chevaux paissent dans les alentours, et de nom- 
breux chiens nous annoncent par leurs aboïements. Les hommes 
et les femmes qui habitaient les cases étaient beaucoup plus petits 
et moins robustes que ceux que j'ai déjà vus. Entrant dans une de 
ces mauvaises cases, je vis une femme qui me fit signe en pleurant 
de me retirer. J’avançai néanmoins et j'en aperçus une autre cou- 
chée sur des peaux. Celle qui pleurait me fit signe qu’elle désirait 
que je saignâsse la malade , me faisant entendre du geste qu’elle 
allait bientôt expirer, ce que je crus qu’elle m'indiquait, en met- 
tant sa main dans la bouche, et puis l’élevant en regardant le ciel. 
Après avoir acheté des peaux, un arc et des flèches , dont ils ne 
se défaisaient qne difficilement , nous revenons à bord en chas- 
sant, et en rapportant avec nous quelques coquilles. 

(M. Gervaize.) 


Note 81, page 161. 


Sur les dix heures du matin, le canot-major quitta la corvette 
pour porter à terre quelques officiers. Pendant qu'il s’y rendait, 
nous vimes que les Patagons avaient démonté leurs tentes, qu'ils 
les chargeaient sur les chevaux et qu’ils se disposaient à quit- 
ter notre voisinage et à porter leur camp ailleurs. Nos mes- 
sieurs revinrent bientôt et nous donnèrent la véritable raison de 

.. 19 


290 NOTES. 

ce départ. La chasse n'avait rien produit, les vivres étaient épui- 
sés, et ils allaient chercher meilleure fortune sur un autre point, 
promettant toutefois de nous envoyer des guanaques le lende- 
main, s’ils parvenaient à en attraper quelques-unes. 


(M. Jacquinot.) 
Note 82, page 164. 


Partis d’un petit morne situé à la pointe S. O. de l'entrée du 
hâvre Peckett, nous parcourûmes vers le S. O. une distance d’en- 
viron quinze milles sans avoir trouvé le bras de mer en question. 
Une pluie continuelle, un vent froid , l'impossibilité d'allumer 
un feu et de bivouaquer, puis enfin la nécessité de rallier le bord 
avant le 8 au matin, nous obligèrent à renoncer à cette recherche. 
Le lieu où nous nous arrêtâmes semblait être le point culminant 
des terres environnantes. À partir de là, les ondulations du terrain 
s’étendaient à toute vue vers le S. O., où nous aurions pu voir la 
mer à neuf milles de distance, si elle eût existé réellement. On 
peut donc affirmer que dans la direction du S. O., l’isthme de 
Brunswich doit avoir plus de huit lieues de largeur, au lieu de 
trois lieues que King lui a donnée. Peut-être l’hydrographe an- 
glais a-t-il pris pour un bras de mer unelongue suite de bras que 
nous avons cotoyés et laissés enfin à notre gauche. 

Le terrain que nous avons parcouru est d’une uniformité mo- 
notone. C’est une vaste plaine, ou plutôt une suite de plaines en- 
tourées de petits bourrelets de terre dont la hauteur n'excède pas 
40 à 50 pieds. Ces massifs dont le talus est souvent d’une grande 
régularité, paraissent jettés au hasard dans toutes les directions, 
sans qu’il soit possible d’estimer le cours des eaux qui semble les 
avoir formés. Le sol, de nature tourbeuse, est criblé d’une multi- 
tude de terriers assez semblables à ceux de nos taupes. Des légions 
de rats habitent ces demeures souterraines , vivant peut-être de 


la même racine dont les Patagons se nourrissent. Ces rats dela 


NOTES, z91 
plus grande espèce, ont une assez jolie fourrure, noire sur le 
dos et blanche sous le ventre. Les Patagons en fabriquent quelques 
manteaux. Je n’ai vu dans les steppes désertes que des joncs, des. 
herbes et quelques plantes épineuses. Dans ces tristes solitudes, 
l'œil n’est jamais réjoui par la vue d’un seul arbre; car on ne 
saurait appeler de ce nom une sorte de groseiller sauvage et un 
autre arbriseau à feuilles cendrées dont le sol est couvert. Les 
replis du terrain enferment d'assez grands lacs où des vols innom- 
brables d’oies et de canards peuvent braver les flèches inoffensi- 
ves des indigènes. Les parties marécageuses servent de refuge 
aux bécassines. Les guanacos se tiennent de préférence sur les 
crêtes des monticules d’où ils peuvent apercevoir à de grandes 
distances la troupe des chasseurs patagons. Toujours alertes et 
attentifs au moindre bruit, ces timides animaux n’ont, pour se 
soustraire à leurs ennemis , qu’une extrême vigilance, et une vi- 
tesse qui ne le cède qu’à celle des chevaux. Dans notre course, 
nous apercümes deux guanacos qui, le cou tendu, se tenaient 
déjà sur leurs gardes ; car ils décampèrent avant que nous les 
eussions approchés à plus d’un demi-mille. 

Ayant fait halte pour déjeûner au milieu d’une plaine cou- 
verte d'herbes sèches, nous vimes partir très-près de nous 
une petite autruche qui venait d'abandonner son nid où nous 
recueïlimes dix-sept œufs encore chauds. Un peu pius loin une 
très-belle autruche se présenta tout à coup devant nous; elle 
semblait marcher difficilement. Mais nos armes étaient en très-. 
mauvais état , et nous eûmes le regret de les manquer. Nous ne 
fümes pas plus heureux sur deux autres de ces oiseaux qui nous 
échappèrent encore. A la vérité, je ne sais trop comment il eût 
été possible de les porter à bord, par le mauvais temps qui nous 
a poursuivis sans relâche. L'autruche de Patagonie a une taille 
au moins égale à celle d'Afrique; mais son plumage fui est très- 
inférieur. est d'un gris pommelé'et manque de ce velouté qu'on 


remarque sur les plumes d'Egypte ou de Maroc. 


292 NOTES. 

Nous passâmes sur le bord d’un lac d’eau salée dont le fond, 
d’une belle argile très-liante ; m’a paru très-propre à faire dela 
poterie. Mais les naturels ignorent le parti qu’ils pourraient en 
tirer. Ce lac, dont les eaux exhalent une: odeur infecte se trouve 
à moins d’un mille de la pointe S. O. de l'entrée du hâvre 
Peckett. 

(M. Roquemaurel. ) 


Note 83, page 164. 


C’est dans une de ces courses, le 7 janvier, veille du départ, que 
nous eûmes le plaisir de voir et de tirer plusieurs autruches, 
d’une espèce beaucoup plus petite que celle d'Afrique. Nous en 
trouvâmes une sur son nid : à peine nous eut-elle aperçus qu’elle 
fila avec la rapidité d’une flèche. Je n’exagère point en disant 
qu’un cheval lancé au galop l’eût à peine suivie. Nous ramassâmes 
les œufs au nombre de dix-sept. Pendant cette promenade, nous 
apercûmes aussi quelques guanaques vues de loin. Le terrain 
que nous parcourûmes était une vaste plaine couverte de pâtura- 
ges et coupée parallèlement par des tranches de terre plus élevées 
que le niveau du sol et ressemblant assez à des remparts. L'inter- 
valle entre deux tranches était généralement rempli en partie par 
des espèces de lacs, sur lesquels se laissaient voir une immense 
quantité de gibier. Le reste du terrain se composait de marais etde 
pâturages et contenait peu d’eau. La pente du sol.le plus sectétait 
percée dans tous les sens par une infinité de trous faits par des 
rats ou des belettes, et en telle quantité qu’on ne pouvait faire un 
pas sans mettre les pieds dedans et courir le risque de tomber ou 
de se donner une entorse. Nous comptions sur le retour pour 
nous mettre à chasser des autruches , des oïes etdes canards.Mais 
il plut toute la journée, et après: avoir fourni une course de cinq, 
lieues dans l’intérieur, nous nous hatâmes de regagner le bord, 

(M. Durockh.) 


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NOTES. 293 


Note 54, page 166. 


Le passage de l'océan Atlantique dans locéan Pacifique par le 
détroit de Magellan, avec les cartes tout imparfaites qu’elles sont 
encore, ne présente pas de dangers comme autrefois, car avec les 
mouillages connus qui se trouvent dans toutes les parties, on a 
tous les moyens possibles d'assurer sa navigation. Mais si l’on y 
trouve l’avantage d’éviter les grosses mers du cap Horn qui fati- 
guent beaucoup les bâtiments et leurs agrès, le passage de l’Atlan- 
tique dans l'océan Pacifique par cette dernière route présente 
peut-être encore la plupart du temps beaucoup moins de dangers 
aux bâtiments du commerce, il évite bien des soucis à leurs capi- 
tames , et les traversées sont peut-être encore plus courtes qu’en 
passant par le détroit où les vents d’ouest et de S. O. qui règnent 
surtout dans l'été, dominent toujours et sont bien violents, et où le 
vent d’'E. et de N. E., qui est favorable, amène avec lui un temps 
sombre et pluvieux, qui rend la navigation difficile dans un es- 
pace aussi resserré. Toutes ces raisons font qu'on compte encore 
chaque année le nombre de navires qui s’aventurent dans le dé- 
troit en se rendant dans la Mer du Sud ; et je crois qu'il en 
sera ainsi tant qu'il n’y aura pas d'établissement dans le dé- 
toit. Dans ce cas seulement, il se formerait très-vite des pilotes 
qui feraient disparaître toutes les difficultés de ces passages, ai- 
deraient les navires à profiter de toutes les circonstances et trou- 
veraïent moyen, en dépit des vents, de leur faire passer le détroit 
dans un temps au moins aussi court que les traversées moyeunes, 
en doublant le cap Horn. Le grand problème qui serait alors ré- 
sulu, ferait renoncer tout-à-fait à cette route ; mais d'ici là qu’on 
ne soit pas étonné, si beaucoup de navires faiblement armés, 


comme le sont les navires du commerce, préfèrent la navigation du 


294 NOTES. 


large, à une navigation entre des côtes resserrées comme celles-ei 


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dans des parages aussi variables et aussi venteux. 
Quant au passage du détroit, en allant vers l'Atlantique, il est 
non-seulement facile, mais praticable presque toute l’année , et 


très-avantageux pour ceux qui suivent cette route. 
(M. Dubouzct.) 


Note 85, page 166. 


Le 5 janvier au matin , je quittai la Zé/ée dans le grand canot 
avec quatre jours de vivres pour aller faire l’exploration du golfe 
de Gente-Grande et de la baie appelée Lee-Bay, partie non connue 
et que le capitaine King disait pouvoir communiquer avec, la 
grande baie Saïnt-Philippe par un canal étroit. Ce qui avait 
donné lieu à cette opinion était une coupée que nous avions re- 
marquée aussi dans Lee-Bay, mais que nous reconnûmes dans 
notre expédition pour n'être autre qu’une partie très-basse de la 
côte entre deux mornes plus élevés, ce qui de loin présentait Pap- 
parence d’un canal". | 

Après troisjours d'absence, continuellement contrariés par un 


coup de vent de l’ouest au N.0., qui plusieurs fois nous mit en 


1 Un individu, qui prétendait avoir servi de pilote au capitaine King, 
m'assura, à notre arrivée à Talcahuano, que ce passage existail en effet, mais 
praticable seulement pour des embarcations. D’après les renseignements que 
je recueilis, son entrée dans la baie Gente-Grande se trouvait précisément au 
point sur lequel je fs route le 6 au soir, seul point qué je ne pus voir d’une 
manière satisfaisante , y étant passé à dix heures du soir, dans toute la vio= 
lence du coup de vent. C’eût élé vraiment jouer de malheur/.... 

D'un autre côté, M. Howard, lieutenant de la corvette V'Alligator, qui 
était embarqué sur l’ Adventure lors de l'expédition du capitaine Fitz-Roy, ñ 
m’assura plus tard, au contraire, qu'envoyé pour déterminer celte baïe Genie î 
Grande, il n'avait trouvé aucun canal, ce qui, démentait complétement, Pass, ni 


sertion du pilote prétendu du capitaine Kiny, 


NOTES. 295 


danger réel, nous revinmes à bord, non sans avoir complété notre 
exploration, mais sans avoir réussi à rencontrer un seul habitant, 
ce qui me contraria infiniment. 

Le 8 au matin, à peine eûmes-nous mis le pied à bord que nous 
mimes à la voile pour sortir du détroit dont nous débouquâmes le 


lendemain 9 au matin. 
(M. Montravel.) 


FIN DU TOME PREMIER. 


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