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(sr 2.» 21}
r.
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VOYAGE
AU POLE SUD
ET. DANS L'OCÉANIE.
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A, Pruan ps a Fonusr,
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VOYAGE
AU POLE SUD
ET DANS L'OCÉANIE
SUR LES CORVETTES
L’ASTROLABE ET LA ZÉLÉE,
EXÉCUTÉ PAR ORDRE DU ROI
PENDANT LES ANNÉES 1837-1838-1839-1840,
SOUS LE COMMANDEMENT
DE M. J. DUMONT D'URVILLE,
Capitaine de vaisseau.
PUBLIÉ PAR ORDONNANCE DE SA MAJESTÉ,
&
HISTOIRE DU VOYAGE,
PAR M. DUMONT D'URVILLE.
TOME PREMIER.
PARIS,
GIDE, ÉDITEUR.
RUE DES PETITS-AUGUSTINS, D, PRÈS LE QUAI MALAQUAIS,
1844.
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AVERTISSEMENT.
Qu'à la vue de ce titre, le lecteur ne S’effraie
pas. Je ne serai point long. Ce peu de mots n’a
pour objet que de donner quelques explications
sur la marche et le mode qu’il m’a semblé con-
venabled’adopter dans la relation de ce nouveau
voyage.
Ma façon de voir n'ayant pas changé depuis la
publication du premier voyage de l’Æstrolabe ,
“cette fois, le style que j’emploierai sera encore
simple et modeste ; mais aussi clair, aussi précis
qu'il me sera possible de le rendre. En effet, il
ma toujours semblé que c’est le seul vraiment
approprié à ces sortes de publications; elles
doivent être le récit fidèle et sincère des événe-
ments qui ont eu lieu dans le cours du voyage :
Pexposé consciencieux des observations et des
| a
en we
si AVERTISSEMENT. N
faits recueillis dans l’intérêt de la science. Sans
doute, dans les ouvrages d'imagination, le talent
de l’auteur, l’éclat du style et l'élégance des
expressions en font le charme principal. Mais
ces qualités perdent beaucoup de ce mérite dans
un ouvrage où le fond doit être tout et la forme
presque rien. D'ailleurs, je serai sincère, et
pour ceux qui ne ea point cette
opinion , il y a une autre raison qui sera péremp-
toire. La nature ne m'avait point départi, je
pense, les dons qui signalent l'écrivain élo-
quent; puis, le genre de vie aventureuse et
sans cesse active, auquel j'ai été assujetti depuis
ma première jeunesse, ne m'a guère permis de
suppléer à ce défaut par des études assidues.
Dans ce récit je serai néanmoins plus sobre
que je ne le fus, il y a douze ans, d’expressions
techniques, de descriptions purement nautiques, »
et je me bornerai aux détails indispensables, et
sans lesquels mon œuvre deviendrait presque inu-
tile aux hommes du métier. Car, s'il m’est permis
de chercher à éviter quelques épines aux hommes
du monde, d’un autre côté, mon travail ne
doit pas tromper l’attente de mes compagnons
d'armes; surtout de ceux qui, marchant un. jour
AVERTISSEMENT. PO : |
sur nos traces, chercheraient à compléter, ou
peut-être à rectifier nos opérations. |
En outre, encouragé par l'approbation de
plusieurs personnes honorables, juges bien
compétents en pareille matière, au lieu de
fondre dans le cours de ma narration les
extraits des journaux de mes divers compagnons
de voyage, je continuerai de détacher ces
divers extraits, pour les rejeter textuellement à
la fin de chaque volume en forme d’appendice ;
tandis que mon propre journal formera seul le
fond de l’ouvrage. |
Bien des lecteurs, peut-être, ne songeant qu'au
moment présent, blâmeront cette disposition des
matériaux ; car ils n’attacheront aucun intérêt
à la répétition du même fait, narré successi-
vement par divers spectateurs. Cependant, il
faut qu'ils observent que ces personnes placées
a des points de vue bien différents, mues par
des sentiments divers, douées enfin de constitu-
tions rarement semblables, doivent éprouver
des impressions bien variées. Leurs réflexions,
leurs observations en ressentent nécessairement
influence. En outre, ces récits deviennent la
confirmation ou le controle de la relation du
iv AVERTISSEMENT.
commandant qui, malgré tous ses efforts et sa
bonne foi, ne peut pas être considéré comme
infailhble. |
Si jen juge par moi-même, et je ne suis pro-
bablement pas le seul de mon avis, combien il
serait intéressant de pouvoir lire aujourd’hui, au.
moins par extraits, lesjournaux des compagnons
de Magellan, de Drake, de Tasman, de Dam-
pier, etc., et même de Cook, de Bougamville,
quoique bien plus rapprochés de nous. Bien que
les travaux de nos devanciers nous aient laissé
peu de grandes découvertes à faire, les progrès
rapides de la civilisation dans les contrées océa-
niennes ajouteront, j'en suis certain, dans un
siècle où deux, une haute importance à nos
travaux , et nos neveux attacheront au récit de
nos efforts, un intérêt au moins égal à celui que
nous ressentons à la lecture des premiers voyages
de découvertes.
J. D. D'URVILLE.
Paris, 19 mars 18/41.
LETTRE
DE MINISTRE DE LA MARINE
À M. DUMONT D'URVILLE,
Capitaine de vaisseau,
€OMMANDANT L'EXPÉDITION DES CORVETTES L'ASTROLABE ET LA ZÉLÉE ,
A TOULON ;
POUR LUI SERVIR D'INSTRUCTION RELATIVEMENT AU VOYAGE
DE DÉCOUVERTES QU'IL VA ENTREPRENDRE.
Paris, le 26 août 1837.
Monsieur, le plan du voyage scientifique que vous
allez entreprendre avec les corvettes l’'Æstrolabe et la
Zélée, proposé par vous-même et modifié selon les in-
dications données par le roi, a définitivement recu
l'approbation de Sa Majesté.
Les travaux que vous avez exéculés dans vos pré-
cédentes campagnes, les études auxquelles vous vous
êtes livré dans le cours de trois expéditions ‘ dont
la science était le but principal, l'expérience que vous
y avez acquise, vous donnaient en effet le droit de
proposer vos idées sur la direction à suivre dans une
1° de 1819 à 1821, sur la corvette la Chevrette, capitaine
Gaultier. — 2° de 1822 à 1825 , sur la corvette la Coquille, capi-
taine Duperrey.—3° de 1826 à 1829, sur la corvette l'Astrolabe,
capitaine d'Urville.
vi LETTRE
expédition nouvelle, ayant pour objet de compléter la
masse de renseignements recueillis par vous-même et
par d’autres navigateurs, sur des parages encore im-
parfaitement décrits et cependant fort intéressants à
connaître sous les rapports de l’hydrographie, du com-
merce et des sciences.
Vous avez pu d'avance méditer le plan de cette cam-
pagne, en étudier les détails, en calculer les résultats
possibles, en prévoir les difficultés et combiner par la
pensée les moyens d'exécution à employer pour en
retirer tout le fruit qu'elle peut produire.
Aussi me suis-je empressé de mettre à votre dispo-
sition toutes les ressources qui vous ont paru néces-
saires, de vous entourer de collaborateurs possédant
votre confiance et de déférer à toutes vos demandes,
en ce qui concerne l'armement de l'Zstrolabe et de
la Zélée.
Je suis donc fondé à attendre beaucoup de la mis-
sion que vous allez remplir, et je suis bien persuadé
que de votre côté vous ferez tous vos efforts pour jus-
tifier et peut-être dépasser ces espérances.
Les instructions que j'ai à vous tracer sur la con-
duite à tenir dans le cours de votre campagne ne com-
portent pas de longs développements. Je vous ai déjà
transmis, en effet, un mémoire rédigé au dépôt général
des cartes et plans de la marine, qui contient lindica-
tion des questions les plus intéressantes à résoudre
sous le rapport de l’hydrographie. Je vous ai adressé
aussi des instructions spéciales qu'une commission
prise dans le sein de l'académie des sciences a rédigées
DU MINISTRE DE LA MARINE. VII
pour vous sur les divers objets scientifiques dont vous
aurez à vous occuper dans le cours de votre voyage.
Ces instructions, approuvées par l'académie, sont im-
primées, et vous en avez des exemplaires en nombre
suffisant pour qu’elles puissent être placées entre les
mains de chacun des officiers appelés à vous seconder.
J'y joins, selon le vœu de l'académie, les instruc-
üons précédemment tracées pour la campagne de la
Bonite et dans lesquelles vous trouverez des indica-
tions précieuses. |
Ces divers documents vous serviront de guide dans
l'exécution des travaux qui vous sont imposés et les
sources dont ils émanent rendent superflu tout ce que
je pourrais ici vous dire sur le même objet.
Il me suflira donc de rappeler l'itinéraire que vous
devrez suivre, de signaler le but dans lequel il a été
concuet d'appeler votre attention sur quelques mtérêts
qu, pour être étrangers à la science proprement dite,
n’ont pas moins le droit d'être comptés pour beaucoup
dans le but d’un voyage de circumnavigation exécuté
par des bâtiments de la marine royale.
IH importe que l'4strolabe et la Zélée puissent appa-
reiller de Toulon vers le premier du mois prochain, et
d’après les ordres que j'ai donnés à ce sujet, je ne doute
pas que ces deux corvettes ne soient entièrement prêtes
à cette époque.
Partant de cette supposition, je vous recommande
de faire vous-même toutes vos dispositions pour pou-
voir mettre à la voile le 1° septembre.
Vous dirigerez votre route de manière a atteindre,
Viil LETTRE
dans le milieu d'octobre, les îles du Cap Vert. Si vous
étiez contrarié par les vents pour votre sortie du dé-
troit, vous pourriez prendre à Gibraltar un batiment
remorqueur, afin de ne pas perdre inutilement un
temps précieux. !
Une relâche de deux jours dans la baie de la Praya
vous sera utile pour remplacer l’eau consommée depuis
le départ de Toulon, pour prendre quelques provisions
fraiches et régler les montres marines.
Continuant ensuite votre marche vers le ‘sud,
vous atteimdrez, en passant entre les terres de Sand-
wich et de New-Shetland, les parages voisins du pôle
austral, et vous commencerez, par l'exploration de
ces mers, la série de vos travaux.
Vous n'ignorez pas les difficultés rencontrées, dans
ces latitudes, par les navigateurs qui déjà s'y sont por-
tés, ni les découvertes qu'ils y ont faites ; une prudente
vigilance vous fera triompher des périls que peut offrir
cette navigation, et vous n'oubherez pas que, s'il-est
intéressant de recueillir le plus grand nombre possible
d'observations sur ces régions à peu près inconnues,
la conservation des navires placés sous vos ordres est
d’un bien plus haut intérêt et que la plus belle décou-
verte ne vaut pas la vie d’un homme.
Vous étendrez d’ailleurs vos recherches vers le pôle,
autant que pourront le permettre les glaces polaires.
Après avoir terminé vos opérations sur ce point,
vous serez libre de renvoyer en France la corvette la
Zélée, si vous le jugez utile, ou de la retenir pour vous
seconder dans vos recherches ultérieures , ‘et remon-
DU MINISTRE DE LA MARINE. IX
tant au nord, vous irez traverser le détroit de Magellan
dont vous ferez l'exploration.
Vous visiterez ensuite l'ile Chiloë que fréquentent
surtout nos navires baleiniers.
Je suppose que vous pourrez être rendu sur les côtes
de cette ile vers le mois de mars 1838. |
Du 20 au 30 du même mois, l'expédition pourra
atteindre Valparaiso, où il sera utile de faire une re-
lâche, afin de remplacer l'eau des batiments, prendre
du bois et des rafraïchissements, réparer les avaries
qui auront pu être faites dans la navigation pénible des
mers glaciales et du détroit de Magellan, et enfin de
remettre l’Æstrolabe et la Zélée complétement en état
de continuer leur voyage.
De Valparaiso, vous dirigerez votre route vers le
23° degré de latitude, et prolongeant toute la bande
des îles Ducie, Pitcairn, Gambier, Rapa, Rourontac,
Mangia, Rarotonga, vous ferez en sorte d'arriver
dans le courant du mois de mai à Vavao, où vous relà-
cherez pendant dix jours environ. Ce point très-im-
portant, surtout pour les baleiniers, est la meilleure
station de toute cette partie de l'Océanie.
Les premiers jours de juin pourront être employés
à compléter sur les îles Viti le grand travail exécuté en
1827 dans le premier voyage de l’'Æstrolabe.
L'expédition visitera ensuite, au nord des Nouvelles-
Hébrides, les iles Banks dont on ne connaît encore à
peu près que le nom ; vous passerez près de Vanikoro,
sans y mouiller ; vous vous contenterez d'envoyer vos
“
canots à terre, pour visiter le cénotaphe élevé à la
00 LETTRE
mémoire de Lapérouse et de ses compagnons, et pour
recueillir encore, s'il est possible, de nouveaux renser-
gnements auprès des naturels.
Vous atteindrez ensuite par Santa-Cruz où Niténdi,
le groupe des îles Salomon, vous pourrez sans doute
y arriver vers le mois de juillet, et vous en ferez la
reconnaissance en visitant surtout avec soin la baïe des
Indiens, où divers motifs vous font supposer que les
Francais échappés au désastre de Vanikoro durent ter-
miner leur carrière.
Si l’état des bâtiments le permet, comme je l'espère,
vous prendrez dans le mois de septembre la route du
détroit de Torrès, vous visiterez la nouvelle colomie
hollandaise fondée sur la rivière Dourga, les îles
Arrou et Key, puis vous irez mouiller à Amboine.
Dans le cas contraire, l'expédition se rendra à Am-
boine, en passant par le nord de la Nouvelle-Guinée, et
après avoir visité la baie Humboldt, découverte dans
votre précédent voyage, mais où l4strolabe ne put
alors mouiller.
Une relâche de dix jours à Amboine vous suffira,
sans doute, pour ravitailler et mettre en état les deux
bâtiments. Vous arriverez ainsi aux derniers es du
mois d'octobre.
C'est alors que vous renverrez la Zélée en France,
si d’après les circonstances, vous avez jugé convenable
de la garder avec vous, après l'exploration des mers
du pôle. |
Vous proliterez du retour de ce bâtiment, pour ex-
pédier les collections déjà faites, les résultats des tra-
DU MINISTRE DE LA MARINE. XI
vaux exécutés et pour faire rentrer en France les ma-
lades de l'expédition.
En novembre et décembre 1838, ainsi que dans le
courant de janvier 1839, l’Æstrolabe, en contournant
la Nouvelle-Hollande, pour rentrer dans l'Océan Paci-
fique, visitera la nouvelle colonie fondée par les An-
glais sur la rivière des Cygnes, passera à Hobart-Town,
oùelle séjournera huit jours et se dirigera sur la Nou-
velle-Zélande. |
Vous consacrerez les mois de février et de mars aux
travaux à exécuter sur cette grande terre, et vous ex-
plorerez surtout avec soin les diverses parties du dé-
troit de Cook re vous paraitront pouvoir offrir le plus
de ressources à nos navires baleiniers. |
En avril, vous conduirez l’Æstrolabe aux îles Cha-
tam, sur lesquelles aucun renseignement nouveau n’a
été donné depuis leur découverte par Brighton en 1791.
Gouvernant ensuite au nord, vous visiterez en mai,
juin et juillet, les îles Niouha, Mitchell, Peyster, Saint-
Augustin, Gilbert, Marschall, et plusieurs des Carolines
récemment reconnues par le capitaine Lütke, mais
qu'il serait important de revoir sous les rapports phy-
siques et ethnographiques, aussi bien que pour y mon-
trer le pavillon francais.
Vous atteindrez en août Mindanao, vous y séjour-
nerez pendant quelques jours, et vous irez ensuite visi -
ter plusieurs points de l’ile de Bornéo, tels que Ba-
lambangan, Pontianak et Banyer-Massing.
L’Astrolabe pourra arriver, dans le courant d’'oc-
tobre, à Batavia, où elle devra ne faire qu'un très-cour!t
XII - LETTRE
séjour après lequel vous visiterez au moins en un point
les côtes de Sumatra. | ù à
Ce sera le terme de votre voyage ; le retour de l’ex-
pédition. se fera comme à l'ordinaire par le cap de
Bonne-Espérance, et vous ramènerez l'Æstrolabe à
Toulon en évitant toute relâche qui ne serait motivée
par aucun but d'utilité.
En approuvant ce plan de campagne, le roi, mon-
sieur, n’a pas seulement voulu vous donner l'occasion
de compléter les importants travaux que vous avez
déjà faits dans l'Océanie. Sa Majesté n’a pas eu en vue
seulement les progrès de l'hydrographie et des sciences
naturelles; sa royale sollicitude pour les intérêts du
commerce francais et pour le développement des ex-
péditions de nos armateurs, lui a fait envisager, sous
un point de vue plus large, l'étendue de votre mission
et les avantages qu’elle doit réaliser. si LL EE LS
Vous visiterez un grand nombre de points pr est
très-important d'étudier sous le rapport des ressour-
ces qu'ils peuvent offrir à nos navires baleiniers. Vous
aurez à recueillir tous les renseignements propres à les
ouider dans leurs expéditions pour les rendre ss
fructueuses. |
Vous relàcherez dans des ports où déjà nôtre com
merce entretient des relations et où le passage d’un
bâtiment de l'Etat peut produire une salutaire in-
fluence, dans d’autres où peut-être les produits de
notre industrie trouveraient des débouchés ignorés
jusqu'a ce jour, et sur lesquels vous pourrez, à votre
retour, fournir de précieuses indications.
DU MINISTRE DE LA MARINE. XIII
Vous aurez probablement aussi l’occasion de rem-
plr, sur plusieurs points de votre voyage, la mission
de protection qui est le plus bel apanage des comman-
dants des bâtiments du roi, et qui rend leur rencontre
toujours avantageuse aux navires de notre commerce.
Vous n'oublierez pas les obligations qui vous sont
imposées sous ce rapport, et c'est ainsi que vous ré-
pondrez complétement aux intentions du roi, et que
vous justifierez la confiance que Sa Majesté a mise en
VOUS.
J'appelle toute votre attention sur cette partie de
votre mission. Je n’ai rien à vous dire sur les devoirs
généraux qui découlent de votre position, comme
commandant d’une expédition; vous les connaissez et
vous saurez les remplir, comme dans vos précédentes
campagnes, avec toute la fermeté qu'exige la discipline
militaire, mais en même temps avec tous les ménage-
mens que réclame la nature de votre mission.
Cette mission est dans vos goûts et de votre choix,
vous avez tout ce qu'il faut pour la remplir dignement
et la rendre féconde en bons résultats.
Je me repose donc entièrement sur votre zèle et
votre expérience, et je n'ai plus à vous exprimer qu'un :
vœu : puissent vos efforts être couronnés par le succès
et votre voyage s'accomplir heureusement !
Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération
distinguée. |
Le vice-amiral, ministre de la marine
et des colonies,
Signé Rosamrz.
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0 IVe LA 2 WE
NOTE
DU DÉPOT GÉNÉRAL DE LA MARINE,
OUR SERVIR À L'EXPÉDITION
DE L'ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.
Lorsque M. d'Urville partira de Toulon, son but
sera d’attemdre le plus promptement possible les hautes
latitudes sud; on ne doit pas par conséquent lui de-
mander de s'occuper sur sa route de recherches qui
pourraient le retarder. On lui indiquera donc ici seu-
lement quelques points où, sans se déranger de sa route
directe, il pourrait diwiger ses bâtiments et faire déjà,
même en passant, quelque chose pour l’hydrographie.
La première relâche de l_4strolabe devant être à la
Praya, nous signalerons à l’attention de M. d'Urville
la recherche du danger nommé Bonetta-Rock. Cette
vigie marquée sur les anciennes cartes, avait été cher-
chée, mais en vain, en 1819, et son existence paraissait
très-douteuse. Cependant, voici l'extrait d’une lettre
du capitaine Vidal, rapportée dans le Nautcal maga-
ane, février 1837, qui ne paraît pas laisser de doute
sur l'existence de ce dangereux écueil :
« À notre arrivée à la Praya, le consul américain
xXy” NOTE
« nous informa que le navire anglais Madeline, capi-
« taine Hamilton, avait touché sur une roche, au
« large de Bonavista, par 16° 19/ 4/ de latitude nord et.
« 22° 49/ de longitude O. de Greenwich (24° 39/
« 247 O. de Paris) et s'était perdu. Il avait des chro-
« nomètres à bord et allait à Sydney. Le livre de loch
«et d’autres papiers furent sauvés. Le naufrage eut
« lieu le 5 ou le 7 avril 1835. L'équipage gagna Porto-
« Praya dans la chaloupe, deux ou trois jours après
« l'accident. C’est l'écueil de Bonetta qui paraît être
« beaucoup plus près de Bonavista qu'on ne le sup-
« posait. »
à
en
SJ
La déclaration du capitaine porte que le 5 avril, à
deux heures après-midi, par une brise modérée du
N. E., le navire toucha sur un écueil mconnu, l'ile
Bonavista restant sept à huit lieues à l’ouest, peu d'ins-
tants après le navire coula. 24
Ainsi que l’observe le rédacteur du Nautical, la po-
sition de ce danger est incertaine, et comme il se
trouve sur la route des bâtiments qui vont à la Praya,
il serait nécessaire de le déterminer. M. d’Urville ren-
drait donc déjà un grand service à la navigation, dès
le début de sa campagne, si sans se déranger de sa
route, il pouvait prendre connaissance de ce danger et
en déterminer la position exacte. L'avantage qu'il a
d’avoir deux bâtiments sous ses ordres lui permet d'em-
brasser une certaine étendue de mer et rend ainsi cette
recherche plus facile.
Après avoir touché à la Praya, M. d’Urville traversera
probablement l'équateur entre 16° et 25° 0’. Or, dans
DU DEPOT DE LA MARINE. XYII
cet intervalle et un peu au sud de la ligne, plusieurs
bâtiments ont dit avoir touché, savoir :
En 1747, le Prince ressentit
deux chocs, par 1° 35/S. et 20° 10/ O.
En 1754, la Silhouette , par 0° 20/$. et 23° 16/ O.
En 1758, le Fidèle, par 0° 20/5. et 20° 20" O.
En 1761, le Vaillant, capitaine
Bouvet , vit une île de sable
par 0° 23° S. et 21° 30/ O.
En 1816, le Triton vit un banc
… sur lequel il trouva 23 bras-
| ses, par 0° 32/S. et 20° 6’ O.
7 j
En 1831, l’A4igle ressentit un
choc, comme sil eüt passé
sur un rocher, par 0° 22’ S. et 23° 27 0.
En 1835, la Couronne res-
sentit comme si le navire eût
frotté contre un récif de
corail, par 0" 97 S. et 29.40! O.
Enfin en 1806, M. de Krusen-
__sternapercut une colonne de
LT 2
_ fumée qu'il crut pouvoir at-
tribuer à une éruption vol-
canique, par 2° 43! S. et 22° 55/ O.
On doit donc engager M. d'Urville à veiller attenti-
vement en passant dans ces parages, et si le temps le
permettait, à y faire sonder. Comme on a proposé plu-
sieurs fois de reconnaitre l'approche des bancs et des
terres, par des observations de la température de la
L. 6
xyini NOTE
mer, il serait important de faire un fréquent usage du
thermomètre plongeur. Enfin, comme le capitaine
Bouvet dit avoir vu une île, M. d'Urville pourrait diri-
ser sa route de manière à confirmer l'existence de
cette ile ou à prouver qu'elle n'existe pas, du moins à
présent ; car si les secousses ressenties dans ces envi-
rons sont dues à des éruptions volcaniques, 1l serait
très-possible que cette île eût été vue en effet en 1761
et eût disparu ensuite.
Après avoir traversé l'Océan Atlantique méridional,
M. d'Urville doit chercher à s'approcher autant que
possible du pôle sud, en suivant les traces du capitaint e.
Weddell; il passera, soit entre la terre de Sandwich et
Hinouvelleéoies soit entre cette dernière île et les
Malouines. S'il prenait ce dernier passage, 1l pourrait
encore examiner ce que nous devons décidément croire
relativement aux iles Aurore que Weddell a vainement
cherchées dans la position que leur avait assignée Ma-
lespina, et que cependant le navigateur américain Fan-
ning dit avoir vues et élève au nombre de trois dont
celle du centre se trouve par 52° 58'S. et 50° 11/ O0. de
Paris. Weddell pense que Malespina aura peut-être vu
les rochers nommés Shag’s-Rocks, qui se trouvent par
53° 48'S. et 45° 45’ O. et que l’on représente aussi au
nombre de trois. Weddell lui-même n’a pas pu voir ces
rochers ; peut-être en effet ont-ils été pris pour les îles
Aurore. 1l serait donc intéressant de courir dans lin-
tervalle qui “om e les Malouines de la Nouvellé-Géor-
cie, de manière à voir les îles Aurore ou té
Rocks, ou enfin les uns et les autres, afin dete
DU DÉPOT DE LA MARINE: xIX
si on doit enfin effacer de nos cartes les îles Aurore,
qui sont un obstacle à la navigation, comme le capi-
taine Weddell l’'observe fort bien, car il cite à ce sujet
l'exemple d’un capitaine, dont le passage autour du cap
Horn avait été de beaucoup retardé par la nécessité
où il s'état cru être de mettre en panne, durant la
nuit, à raison de la proximité de ces îles.
Arrivé dans la mer Glaciale antarctique, nous n’a-
vons rien à indiquer en particulier à M. d'Urville. I
s'agira alors de constater si réellement il existerait
constamment en dedans d’une ceinture de glaces, for-
mée le long des iles qui sont entre 60° et 70° de lat-
tude, un espace de mer libre dans lequel Weddell a
pu naviguer sans obstacle, jusqu'à 74° 15’, et sans être
arrêté par les glaces, et où Morrell qui n’a été, il est
vrai, que jusqu'à 70°, pense qu'il aurait pu aller jusqu’à
85°. On n'’ajoute pas une confiance entière au dire de
Morrell, mais tout le monde regarde la véracité du récit
de Weddell comme hors de tout soupcon. Serait-ce
seulement une année exceptionnelle où le mouvement
des glaces aurait laissé un vaste intervalle libre, ou
doit-or s'attendre à trouver toujours le même fait à la
même époque : tel est ce qu'il s'agirait de constater.
Nous ne pouvons ici que montrer le point à résoudre.
Nous ajouterons toutefois que le capitaine Foster, qui
en 1829, a fait des expériences de pendule sur l'ile Dé-
ception , la plus sud des Nouvelles-Shetland, et qui y
séjourna depuis le 10 janvier jusqu’au 6 mars !, n’a-
* M, Foster laissa sur cette île un thermomètre de Six , Mar
xx : NOTE
percut pas de glaces à cette dernière époque en quit=
tant cette île, et ce ne fut que quelques jours 7. et
plus au nord qu'il en rencontra.
L’'académie des sciences s'étant chargée, sur linvi-
tation du ministre, de rédiger des instructions pour
l_4strolabe, il serait mutile de rapporter ici tout ce’ que
né
la physique Fo du globe, à l'état et au mouve-
ment des glaces, à la température et à la densité de
M. d'Urville sera dans le cas d'observer relativement
l'eau, etc. Nous nous permettrons seulement de dire
que nous regardons comme important de dessiner
avec exactitude les glaces qui seront rencontrées, soit
isolées, soit en masse ; de tâcher d’en obtenir la hau-
teur et l'étendue avec exactitude, car on est souvent
sujet à des illusions très-grandes. Ainsi l’on trouve,
dans un des voyages de Parry au Nord, la remarque
suivante : « Nous eûmes souvent l’occasion de remar-
« quer les illusions qui ont lieu dans l'estime et dans
« la distance des objets, quand on les voit par-dessus
« une surface de neïge. Il n’était pas rare que nous
« dirigeassions nos pas vers Ce que nous croyions être
«une grosse masse de pierre située à un demi-mille
« de distance, et après une minute de chemin nous
« trouvions que cet objet pouvait tenir dans la main‘. »
La quantité dont les glaces plongent dans la mer
quant le maximum etle minimum de température, afin que si un
autre navigateur le trouvait plus tard , en pñt avoir les deux ex-
trêmes de la température.
PPOStET, LL", pe 141.
DU DÉPOT DE LA MARINE. nn
devrait aussi, s'il était possible, être examinée. On à
dit souvent que la 7° partie seulement était visible au-
dessus de la surface de la mer, tandis que ? se trou-
vaient plongés au-dessous. Cette conclusion a été tirée
d'expériences faites sur des cubes de glace, et cette
hypothèse donnerait aux montagnes de glace des di-
mensions dont l'imagination s’effraie ; mais le docteur
Webster qui accompagnait le capitaine Foster, dont il
a été parlé plus haut et qui a publié le récit de cette
expédition, dit (tome I”, page 142) : « Ayant fait moi-
« même quelques expériences de ce genre, j'ai déduit
« aussi d’un cube de glace que la septième partie seu-
« lement restait émergée ; mais ayant ensuite placé un
« cône de glace sur un cube, je trouvai que le cube
« flottait aisément et soutenait la petite pyramide
«.dont la hauteur était plus que double de la position
« immergée du cube. J'ai aussi fait flotter différentes
« masses irrégulières et j'ai trouvé que la hauteur de
« la partie au-dessous de l’eau variait beaucoup.
« Quelquefois elle était moindre que la hauteur de la
« partie supérieure, d’autres fois double et dans toutes
« sortes de perspectives. » |
Nous ferons aussi observer à M. d'Urville qu'il se
pourrait que la terre de Graham se joignit avec la terre
d'Alexandre 1”, découverte par Bellingshausen, et
même à celle de Pierre I”. On trouve en effet dans le
dernier supplément que M. de Krusenstern a donné à
ses mémoires sur l'Océan Pacifique, le paragraphe sui-
vant :
… « Ilest très-probableque cette terre (d'Alexandrel*")
AXE NOTE
« est jointe à la terre de Graham, découverte par Bis-
«coe. Si cette dernière, dont la partie méridionale
« n’est éloignée de la terre d'Alexandre 1 que de 100
« milles, et est jointe dans le N. E. avec la terre de
« Palmer, qui fait partie des îles de Shetlands, joint
«_en effet la terre d'Alexandre, il s'ensuivrait que cette
« terre aurait une étendue de 250 lieues et mériterait
« bien d’être nommée Continent Austral. Il est même
«à présumer que a terre d'Alexandre joint aussi la
« terre de Pierre I”, le capitaine Bellingshausen, dans
« son trajet de cette dernière à celle d'Alexandre, qu'il
« découvrit plus tard, ayant eu des signes de terre et
« même apercu un changement dans la couleur de
« l'eau. » Ç
C’est un point dont il serait intéressant de s'assurer
si M. d'Urville se trouvait au N. de ces terres, et dont
il est bon qu'il soit averti, s'il pouvait pénétrer où a été
le capitaine Weddell, afin de ne pas chercher un pas-
sage pour retourner au nord par un point où il trou-
verait peut-être un obstacle. Quelque peu probable
que paraisse être l'existence de l'ile que le capitaine
Lundenbourg prétend avoir reconnue en janvier 1836,
par 8° 21/ S. et 82° 42/ O. , et qui se trouve sur une
route où beaucoup de bâtiments ont passé , on doit
cependant engager M. d'Urville à diriger sa route de
manière à constater d’une manière certaine, si on doit
reconnaître dans cette découverte leffet d’une illu-
sion , qui aura fait prendre une masse de glace pour
une île. |
L’Astrolabe , à sa sortie des glaces, se rendra à Val=
DU DÉPOT DE LA MARINE. xt
paraiso. On ne croit pas devoir indiquer à M. d'Urville
aucun sujet de recherche spéciale dans ce trajet. La
côte de Chiloë ayant été explorée par le capitame
Fitzroy, et sachant de plus qu'un batiment français est
envoyé en ce moment à l'archipel de Chiloë, pour re-
connaître cette partie de côte fréquentée aujourd’hui
par nos baleiniers. Sans doute, M. d'Urville séjournera
assez de temps à Valparaiso pour nous donner un plan
exact de cette baie, qui d’ailleurs ne paraît présenter
aucun danger. Ce séjour est encore nécessaire pour
s'assurer si la marche des chronomètres n’a pas subi
des altérations par l'effet du froid que ces instruments
auront dû éprouver dans les hautes latitudes. Nous ne
saurions trop recommander à M. d'Urville de tacher
d'établir les chronomètres à bord, dans un lieu où
l’on puisse facilement entretenir une température à
peu près uniforme. M. Fitzroy, dans un mémoire in-
séré dans le Journal de la société de géographie de
Londres, dit qu'il s'est très-bien trouvé de les avoir:
placés dans un lit de son bien sec qui amortissait déjà
un peu l'effet des secousses. |
Si M. d'Urville ; en partant de Valparaiso , revenait
au nord , jusque par 27° 4o/, il pourrait visiter la baie
Francaise, découverte récemment par le capitaine
Langlois , et nous donner le plan de cette position
qui parait intéressante pour nos pêcheurs. De là ; se
lancant dans le grand Océan , il visiterait les îles de
Juan-Fernandez et de Mas-a-Fuera. S'il pouvait s’arré-
ter quelques jours dans la première de ces îles, nous
lui recommanderions de constater aussi exactement
XXIV NOTE
que possible l'effet du tremblement de terre arrivé en:
1831. Il paraît que toute la côte d'Amérique est:su-
jette à des changements de niveau, par suite des vio-.
lentes secousses auxquelles elle est soumise de temps
en temps. Jusqu'à ce moment on n’a eu, pour consta-
ter ces changements, que des données très-imparfaites :
il serait done important que, partout où M. d'Urville
séjournera sur cette côte, il pût établir, d’une manière
positive, la hauteur de quelques points bien reconnais-
sables , comme des rochers dont la position serait dé
terminée au-dessus du niveau moyen de la mer, niveau
qu'on obtiendra toujours d’une manière assez rappro—
chée en observant les hauteurs de deux pleines mers
consécutives et de la basse mer intermédiaire, ou ré—
ciproquement celle de deux basses mers consécutives
et de la pleine mer intermédiaire.
Nous n’entreprendrons pas de suivre ici M. d'Urville
dans sa route au milieu de la mer du Sud, pour lu
indiquer ee qu'il y aurait plus particulièrement à faire:
L'étude spéciale qu'il à faite de cette partie nousper-
suade qu'il connaît aussi bien que personne les points
qui ont besoin d’être visités ; et les cartes qu'il emporte,
où sont tracées les routes des différents navigateurs, *
indiquent assez quelles sont les îles qu'il serait utile
d'approcher pour en constater l’existenee, ou pour-en
lier la position avec les îles environnantes ; beaucoup
de travaux restent encore à faire, avant que nous puis-
sions espérer connaître exactement ce quia si juste-
ment été nommé la Polynésie, et malgré les travaux
précédents, les navigateurs futurs trouveront encore
DU DÉPOT DE LA MARINE. xxY
longtemps des positions à rectifier, et de nouveaux
points à déterminer. Nous nous contenterons donc de
lui faire observer que c'est particulièrement par une
liaison bien établie entre les divers points qu'il recon-
naîtra , qu'il rendra surtout son travail précieux. Le
nombre de chronomètres qu'il a lui permettra d'ob-
temir les différences de longitude avec beaucoup de
précision ; mais nous lui recommandons de ne jamais
laisser écouler un intervalle trop long, sans régler
leurs marches par des observations à terre. Cinq jours
suffisent pour cela, mais sont nécessaires, et même on
ne devra pas se contenter de l’observer à l’arrivée et
au départ , mais bien toutes les fois que cela sera pos-
sible pendant cet intervalle, soit le matin, soit le soir.
On a des moyens faciles pour employer toutes ces ob-
servations à la détermination exacte de l’état au chro-
nomètre sur le sens moyen du lieu et de sa marche
pendant l'intervalle.
Nous ferons aussi remarquer à M. d'Urville que c’est
aujourd'hui une opinion généralement adoptée que de
nouvelles îles surgissent du fond de la mer par l'effet
du travail des polypiers. Cette hypothèse qui paraît
avoir d’ailleurs beaucoup de probabilité, a donné lieu,
même dernièrement, à l'annonce exagérée de nouvelles
terres, s’élevant rapidement du fond des eaux et de-
vant bientôt donner un aspect tout différent au vaste
Océan Pacifique. Mais là, comme dans ce que nous
avons remarqué sur la côte d'Amérique, on manque
de documents authentiques. Nous trouvons bien, il est
vrai, dans le supplément de M. de Krusenstern (p.94),
XXI | NOTE
la mention d’une petite île qu'il suppose avoir été en
1803 un écueil sous l’eau. Cet habile navigateur cite
encore l’île d'Osnabrugh, découverte, en 1769 ; par
Carteret , sur laquelle, en 1792, le navire Mathilde
vint s'échouer et où, en 1827, le capitaine Beechey
trouva encore des débris qu'il croit avoir appartenu à
ce bâtiment. Cette ile, indiquée par Carteret comme
une petite île très-basse , avait, en 1827, 14 milles de
longueur.
La place où Beechey trouva les Abris dela aseilte
ne pouvait pas être le lieu de l'échouage , à moins de
supposer un rehaussement du fond; et il préfère
croire que ces débris auront pu être transportés en cet
endroit par l'effet des vagues. Sans doute , lorsque de
nombreuses années se seront écoulées, l'inspection
seule des lieux ou leur description suffira pour cons-
tater ces changements. Mais on peut encore avancer
de beaucoup l’époque à laquelle on résoudra défini-
tivement ces questions, en donnant aux observa-
tions actuelles une plus grande précision; surtout
sous le rapport des hauteurs qui n’ont jusqu'ici été
indiquées que pour ainsi dire à vue. Il y aurait par
conséquent de l'intérêt à établir d’une manière certaine
quelques points qui puissent par la suite fournir des
comparaisons authentiques de nivellemment. Nous pen-
sons donc que M. d'Urville rendrait un véritable service
à la science en donnant avec toute la précision possi-
ble, le plan de quelques localités qui n’ont pas même
besoin d'être fort étendues, mais qui comprennent des
rochers à fleur d'eau et d'autres à assez petite profon-
DU DÉPOT DE LA MARINE. xxvit
deur au-dessous de la surface de la mer, pour que leur
abaissement au-dessous du niveau moyen püt être
obtenu avec beaucoup d’exactitude, et enfin que les
côtes environnantes fussent aussi comparées au même
niveau moyen. +
Nous citerions ensemble, comme pouvant être très-
utile pour ce genre de recherche, la reconnaissance
de quelques-uns de ces écueils signalés par des navi-
sateurs modernes, comme l’écueil Lancaster, situé
par 27° 2/ S. et 148° 47! O., les écueils Beveridge et
Nicholson , si toutefois ces reconnaissances pouvaient
s'effectuer sans compromettre la sûreté des bâtiments.
De cette manière, des différences qui, sans cela, pour-
raient être attribuées à des inexactitudes de levée, se-
raient rendues sensibles et constatées authentique-
“ment. 1
C'est principalement dans la partie nommée la mer
de Coral , située au sud du détroit de Torrès, que ce
mouvement se fait observer avec le plus de dévelop-
pement. Nous engageons donc M. d'Urville à y porter
toute son attention lorsqu'il entreprendra la recon-
naissance de ce détroit. Cette opération, d’ailleurs
très-délicate, demande à être suivie avec une grande
prudence. M. d'Urville examinera s'il ne serait pas
plus avantageux de faire cette reconnaissance de
l’ouest à l’est, en prenant pour époque la fin de la
mousson du N. O., afin que, dans le cas d’un événe-
ment, la mousson du $S. E. commencant, lui per-
mit de revenir sur ses pas pour regagner un lieu de
refuge. Dans le cas où cette marche, qui lui a paru
XXYEI NOTE
présenter des avantages lorsqu'elle lui fut indiquée.au
mois de mai dernier, serait adoptée, ilaurait à changer
un peu son itinéraire et à suivre d’abord la côte E: de
la Nouvelle-Guinée qu'il a déjà visitée en 1827, et dont
il compléterait la reconnaissance pour venir-ensuite-a
Amboine, en passant par un des détroits qui séparent la
Nouvelle-Guinée de l'ile Célèbes. D'Entrecasteaux,a
passé par le détroit de Pitt, entre lesiles Batantaeet Sal-
vatty. M. de Freycinet, M. Duperrey et M. d'Urville
lui même, dans le premier voyage de l{strolabe, pas-
sèrent au nord de l'ile Waygiou. M. d'Urville pourrait
cette fois passer au sud de cetteile par le détroit de
Dampier. Il lierait ainsi les travaux de ces prédéces-
seurs et nous donnerait les moyens de connaitre bien
ces passages sur lesquels plusieurs capitaines ont si-
gnalé des erreurs dans les cartes d'Horsburgh. Ainsi,
il paraît qu’à l’est des deux îles marquées par 0! 47° S.
et 13° 5’ E. de Greenwich, il y en a une troisième,
plus petite , qui n’est pas marquée. La latitude des:îles
basses (Low Islands) paraît aussi douteuse. Le capi-
taine Desse, qui a fait des remarques, dit dans son
rapport : « J'ai cru aussi remarquer dans la partie de
« l'archipel d'Asie, comprise depuis la grande île:Cé-
« lèbes jusqu’au dehors du détroit de Dampier, ensui-
«_ vant le grand passage de Pitt, que plusieurs positions
« sont très-inexactement déterminées, et: je. eroïs
« qu'un petit navire de l’état, bien commandé, pour—
« rait rendre de grands services à l’hydrographie «de
« ces parages, que le commerce francais commence
La
« beaucoup à fréquenter. »
DU DÉPOT DE LA MARINE. xxx
Partant ensuite d’Amboine pour se rendre au dé-
troit de Bass, M. d'Urville trouvera le moyen de rec-
tifier beaucoup de positions douteuses parmi les îles
de Banda, Key, Arrow, etc., en se dirigeant vers la
rivière Dourga qu'il a intention de visiter.
Nous ne le suivrons pas dans son exploration de la
côte O. de la Nouvelle-Guinée et du détroit de Torrès.
Mais si M. d'Urville devait, après avoir exploré ce dé—
troit, revenir à la côte O. de la Nouvelle-Hollande pour
visiter la rivière des Cygnes, nous l’engagerions à exa-
miner cette suite de hauts-fonds qui se trouvent entre
Timor et la Nouvelle-Hollande. Il serait intéressant
de savoir si, dans tout cet espace, on peut toujours
atteindre le fond, et quelle est la plus grande profon-
deur que l’on trouverait. Un jour viendra sans doute
où l’on pourra obtenir la profondeur de la mer, quel-
que grande qu'elle soit. C'est aux navigateurs qui
cherchent à faire avancer les sciences, à tàcher d’ar-
river à ce résultat.
En suivant l'itinéraire de M. d'Urville, nous voyons
qu'il doit se rendre de la rivière des Cygnes à Hobart-
Town. S'il poussait un peu au sud, jusque par 50° en-
viron de latitude, il pourrait s'assurer de l'existence
de l’île de la Compagnie Royale, qui paraît très-dou-
_teuse et en déterminer la position.
D'Hobart-Town l’Æ4strolabe se rendra à la Nou-
velle-Zélande, dont M. d'Urville a déjà reconnu une
parüe. Il complétera ainsi la reconnaissance de ces
deux grandes îles, où la civilisation tente de s'intro-
duire. I doit aussi visiter les îles Chatam. Nous lui fe-
XXX "4 NOTE
pe: Mama s0 sl + des observations magnétiques et
physiques, faites à l'extrémité S: de la Nouvelle
Zélande, ou même, s'il était possible, sur les îles: en-
core plus au sud, présenteraient de l'intérêt, comme
étant faites sur le point le plus au sud de cette partie
du globe.
Les études que M. d'Urville a faites de toute la mer
du Sud, ne nous laissent rien à [ui indiquer dans la
route qu'il doit parcourir en traversant encore ‘une
fois, du sud au nord, le vaste amas d’iles qui peuplent
cette mer. Nous lui rappellerons uniquement ce. que
nous avons dit précédemment relativement à ces.îles
qui semblent sortir du sein des eaux et aux écueils qui
semblent en être les prédécesseurs, et de plus à la
nécessité, pour bien établir son niveau chronomé-
trique, de s'arrêter de temps en temps pour régler ses
montres.
Rentré dans l'archipel bédiées par l’un des passages
qui se trouvent au sud de Mindanao, M. d'Urville trou-
vera dans l'ouvrage d'Horsburgh un excellent guide.
Mais tout utile que soit cet ouvrage, il ÿ a encore bien
des choses à faire, avant que d’avoir une carte exactede
cet immense archipel. Les données certaines que l’on
possède sont en bien petit nombre. Aussi l4strolabe
trouvera-t-elle dans sa traversée de l'archipel des iles”
Sooloo, de la mer de Sooloo, et surtout sur les côtes
de Bornéo, une occasion de faire une ample moisson
de travaux importants. Nous engageons M. d'Urville
à s'y livrer avec tout le soin que comportent-ces con:
naissances, et surtout à se bien persuader que .c'est
DU DÉPOT DE LA MARINE. XxxI
moins encore l'étendue du travail que son exactitude
qui-en fait le mérite, et que dans les parties qu'il doit
parcourir il peut à la fois réunir lun et l’autre *. |
Après avoir parcouru les côtes de Bornéo, l'Æstro-
labe viendra à Batavia. Nous engageons M. d'Urville,
sinon à lever un plan de cette baie, ce qui ne lui serait
peut-être pas permis, au moins à prendre le plus de
relèvements qu'il pourra, et s'il était possible à terre
avec le théodolithe, afin de nous donner les moyens de
rectifier les plans que nous avons. Une suite de bons
relèvements pris dans le détroit de la Sonde serait aussi
très-utile, surtout si on pouvait avoir quelques stations
a terre. |
M. d'Urville compte, en sortant de Batavia, remon-
ter la côte O. de Sumatra. Cette côte, hérissée de dan-
gers, est en effet très-peu connue. Horsburgh annonce
lui-même que la carte qu'il en donne en 1832, n’est
qu'une approximation, et nous ferons remarquer en
passant que, sur la carte générale, qui comprend de-
puis les bouches du Gange jusqu'à la mer de Java et
jusqu'au golfe de Tonkin, cette côte ouest de Sumatra
n'est pas semblable à ce que présente la carte particu-
bière de 1832; quoiqu'on trouve au bas de la carte gé-
nérale, corrigée en 1833. Il y a , entre Sumatra et la
chaine d’iles qui la prolonge à l’ouest, un grand nom-
* Nous signalerons à son attention un banc de 6 brasses, indi-
qué récemment au nord des îles Sooloo, par 6° 44 de latitude N.
ét 121° 10 de longitude E. de Greenwich ; ainsi qu’un autre sur
lequel on n’a trouvé que 7 brasses et qui reste, dans le détroit de
Carmmata, par 9° 56 N. ct 111° 47° E. de Greenwich.
XxxIT NOTE
bre de rochers de corail qui s'élèvent subitement pres-
qu'à fleur d’eau et dont il faut bien-se défier. La partie
N. de cette côte, depuis les îles Baniack jusqu'à Ana-
laboo, a été explorée en 1832 par le capitaine améri-
cain Endicott, qui a donné aussi des instructions pour
naviguer dans cette partie. Le dépôt de la marime a
fait copier la carte et les instructions et M. d'Urville
en sera pourvu.
En quittant la côte de Sumatra, l'A sénold sé ren-
dra à Bourbon pour effectuer enfin son retour en
France par le cap de Bonne-Espérance. Les îleset les
bancs de la mer des Indes peuvent encore fournir l'oc-
casion de quelques observations utiles qui rectifieraient
nos données sur les positions de ces bancs!
Nous engageons M. d'Urville à faire des observations
de courants sur le banc des Aiguilles et dans ses envi-
rons, ainsi, au reste, que dans tout le cours de son
voyage. Plusieurs navigateurs jettent de temps à autre
des bouteilles bien bouchées à la mer, en y renfermant
un billet indiquant le lieu et le jour où ces bouteilles
ont été jetées. Dans le lieu où on les retrouve, si c'est
un pays civilisé, on annonce ordinairement ce fait par
des gazettes, ce qui fournit les moyens de connaître le
mouvement des eaux au moins à la surface. M. d'Ur-
ville fera bien d'employer ce moyen, au moins dans la
* Nous signalerons à l'attention de M. d'Urville un banc nommé
Outer Shoal. Le capitaine Blackisson, commandant l’Anna-Maria,
dit avoir passé dessus le 15 janvier 1830, par 33°43’ S.et 36° 30’E.
de Greenwich. H estime qu'il peut y avoir 1 a brasses d’eau dessus.
DU DÉPOT DE LA MARINE. XXI
partie de son voyage où il pourra espérer que ce ne
sera pas en pure perte. Mais comme on a objecté que
le vent doit agir beaucoup sur ces corps flottants, il
serait bon de charger un peu la bouteille, afin qu’elle
füt presque entièrement plongée dans l’eau, ou même
on pourrait attacher la bouteille à un morceau de liége,
par le moyen d’une ligne de 2 à 3 pieds, et la charger
de manière à ce qu'elle tendit la corde sans faire en-
foncer le liége.
Nous engageons M. d'Urville à essayer de ces divers
moyens, même peu après son départ, afin qu'on puisse
juger du résultat qu'ils donneraient.
Au-delà du cap de Bonne-Espérance nous n'avons
rien à recommander à M. d'Urville, qui n'ait été dit
précédemment , et nous espérons que dans trois ans,
nous le verrons revenir en France avec une ample ré-
colte d'observations dont les sciences géographiques
et physiques s’enrichiront.
Paris, le 25 août 1837.
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MEACUORT
|
ÉTAT |
DES OFFICIERS ET MARINS
EMBARQUÉS
SUR LES CORVETTES L’ASTROLABE ET LA ZÉLÉE
PENDANT LE COURS DE LA CAMPAGNE:
En donnant 77 extenso l'état nominatif de toutes
les personnes qui ont fait partie des équipages des
deux corvettes, je suis, pour la seconde fois, l'exemple
donné dans les relations des voyages exécutés par
Lapérouse et d’Entrecasteaux. Plusieurs autres ont
donné seulement les noms des persotines de l'état-
major. Mais n'est-il pas de toute justice de consigner,
à la mémoire de nos neveux, au moins les noms
des braves marins qui ont partagé les dangers, les
fatigues et les privations inséparables de ces vastes
entreprises ; sans le concours de ces hommes patients
et dévoués , malgré la plus noble audace, malgré l’ex-
périence la plus consommée, le commandant verrait
bientôt ses efforts paralysés. Sans doute, le comman-
dant doit être la tête dirigeant toutes Les opérations,
les officiers ses bras ; mais les matelots sont ses jambes,
et sans elles, tout mouvement lui serait interdit.
Au reste, quand cela ne serait pas de la plus exacte
vérité, la conduite des matelots de l’Zstrolabe et de
la Zélée a été si louable, elle a si bien répondu à mon
attente, qu'a ce titre seul, elle mériterait de ma part
cette légère marque de ma gratitude.
XXXYI
| NOMS rr PRÉNOMS.
ee
4
Dumont D'URVILLE
Sébastien-César ).
IDE Roqueuaurez (Louis-
François - Gaston - Marie -
Auguste).
BARLATIER DeEwas (François-
Edmond-Eugène).
Durocu (Joseph-Antoine).
MarescoT DurTniLLEUL (Jac-
ques-Marie-Eugène ).
Gournin (Jean-Marie).
Courvenr Despois ( Auguste-
Elie-Aimé).
Vincennon Duuouzin (Clé-
ment-Adrien).
Ducorrs (Louis-Jacques).
Howgrow (Jacques-Bernard).
Dumourier ( Pierre - Marie-
Alexandre).
LE Maisrre Durarc (Louis-
Emmanuel).
Gervarze (Charles-F rançois-
Eugène).
Laron» (Pierre-Antoine).
Boyer (Joseph-Emmanuel-
Prosper).
Le Breron (Louis).
Deseraz (César).
:
Ë
( Jules-
Lieutenant de vaisseau,
Lieutenant de vaisseau. _ [22 novemb. 1810.
Enseigne de vaisseau.
Idem. 8 juillet 1816.
Idem.
Idem. 9 mai 1815.
Chirurgien detroisièmeclasse.| 15 PA 1818.
- [Secrétaire du commandant.
ÉQUIPAGE
DATE
GRADES:
DE LA NAISSANCE.
ÉTAT—MAJOR.
Capitaine de vaisseau de pre-| 23 mai 1790.
miére classe.
se-|20 septemb. 1804.|
cond. sa
5 mars 1812.
Idem. 99 octobre 1810. |
Idem.
Idem. 8 mai 1814.
Ingénieur hydrographe de
17 mars 1811.
troisième classe.
Commis de marine de troi-| 12 février 1811.
sième classe.
Chirurgien-major de deu-
xième classe.
Préparateur d'anatomie. —|21 novemb. 1797.
Phrénologiste.
44 avril 1800.
Elève de première classe.
98 août 1816.
DE L'ASTROLABE. sxxvit
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NOTES.
Note 1, page LxIx.
J'étais loin de penser me trouver de nouveau et pour la troi-
sième fois dans les hasards d’une campagne de découvertes ; je
croyais terminer ma carrière maritime par quelques voyages Or-
dinaires qui m'eussent peut-être confiné dans la Méditerranée,
lorsque le commandant d'Urville crut entrevoir que loccasion
était favorable pour solliciter un commandement et présenter le
plan d’une nouvelle expédition. Son but principal était d'aller re-
cueillir dans les îles de la mer du Sud quelques documents pour
terminer un important ouvrage qui, depuis longues années, était
l’objet de ses travaux et de ses recherches. L'arrivée de M. le vice-
amiral Rosamel au ministère de la marine lui fit espérer d'être
accueilli , et en cela ses prévisions ne le trompèrent pas.
Loin d’imiter un de ses prédécesseurs , qui n'avait cessé de dé-
précier les voyages et qui avait constamment éloigné de toutes
faveurs ceux qui y avaient coopéré, le nouveau ministre s'em-
“pressa de soumettre le projet au roï qui donna aussitôt son adhé-
sion ; ilen agrandit même l'itinéraire, en désirant que la nou-
velle expédition débutât par s’avancer aussi près que possible du
pôle sud et fit ses efforts pour suivre la route de l'Anglais Weddell,
qui assurait avoir atteint presque sans difficulté le 74° parallèle.
Pour assurer davantage le succès de cette première partie de la
172 NOTES.
campagne il fut décidé, et l’on prévint immédiatement M. le com-
mandant d'Urville qu’on lui donnerait deux bâtiments ; lun de-
vait être l’Astrolabe, qu'il avait déjà désigné, l’autre était laissé à :
_son choix, tant pour la nature du navire que pour le capitaine
appelé à le commander. M. d'Urville indiqua la Zéée qui était
en tout semblable à l’Astrolabe , et me fit en même temps la pro-
position de l'accompagner derechef dans ses nobles travaux, offre
honorable que je m’empressai d'accepter et qui fut ratifiée par
le ministre. Dès-lors nous nous mîmes à l’œuvre, et nous nous
occupâmes entièrement des réparations et de l'armement des deux
corvettes. |
(M. Jacquinot.) |
Note 2, page LXXX.
Des ordres avaient été donnés pour diriger , des côtes de la
Manche sur Toulon, des marins choisis et de bonne volonté ;
mais , comme cela arrive presque toujours dans des choix pareils,
ces marins soi-disant d'élite, quand ils arrivèrent, furent recon-
nus comme très-médiocres , et les capitaines, usant du droit que
leur avait laissé le ministre, furent obligés de les refuser. A la
fin de juillet seulement, le dernier convoi de’ ces matelots par la
corvette de charge la Dordogne arriva à Toulon ; on trouva parmi
eux si peu de bons matelots volontaires que, pour former nos
équipages , nous dûmes avoir recours à un appel aux marins des
vaisseaux alors en rade de Toulon. Les autorités maritimes et les
commandants des vaisseaux se prêtèrent à cette mesure avec com-
plaisance, et nous pûmes désormais choisir sur un nombre pres-
que triple de celui qui nous était nécessaire.
La prime accordée par l'ordonnance du 30 mai et le goût qu'ont
en général les bons matelots pour la grande navigation et les expé-
ditions les plus aventureuses ; tant ils ont l'habitude de laisser à
leurs chefs le fardeau de la responsabilité, avaient multiplié le
NOTES. 173
nombre des volontaires. Il en fut de même du corps des officiers
qui ne furent pas plus que les marins arrêtés ni effrayés par les
prédictions sinistres et les attaques imprudentes lancées contre
notre expédition : ils déploraient seulement l'effet qu’elles pou-
vaient produire sur leurs familles.
(M. Dubouxet.)
Note 3, page 2.
Le commencement de notre navigation nous fit augurer on ne
peut plus favorablement du succès. Officiers et marins étaient
pleins du plus noble enthousiasme pour la campagne, déjà on
bâtissait des châteaux en Espagne pour le retour et on discutait
. des plans de voyage , comme si on touchait déjà à cette époque ;
la confiance était dans tous les cœurs et tout le monde était animé
d'une gaieté qui promettait de ne pas se démentir.
(M. Dubouzet.)
Note 4, page 2.
Le soir, le soleil couchant était d’un rouge vif, l'horizon avait
dans le N. O. une teinte rouge orangée, passant bientôt à une
nuance rutilante analogue aux vapeurs nitreuses; ses derniers
rayons ont pris une teinte pâle qui s’effaçca dans l’azur du ciel.
Nous avons pris ce crépuscule pour un indice de vent , mais no-
tre équipage , peu soucieux des tempêtes, a déjà entonné le re-
frain du gaillard d’avant :
Nous irons jusqu’au bout du monde,
L’Astrolabe ne périra pas.
La brise a fraichi pendant la nuit, la mer est devenue plus
grosse , la corvette a tangué plus rudement ; sa marche ne m'a pas
paru trop inférieure, Elle à atteint dix nœudë , avec des vents de
174 NOTES.
travers , sous les huniers, un ris pris; des basses voiles et le petit
foc ; par cette forte brise, les deux corvettes avaient une marche
peu différente. | |
. (M. Roquemaurel.)
Note 5, page 4.
Plusieurs fois nous avons essayé le scopéloscope de M. Arago,
et malgré toutes les précautions possibles, nous n’avons pu par-
venir à aucun bon résultat. Une assiette de porcelaine attachée à
l'extrémité d’une ligne plongée dans la mer, sous une profondeur
de 19 brasses et demie, cessait d’être visible à l'œil nu ; avec le
scopéloscope, on ne pouvait l’apercevoir à cette distance, et il est
très-fâcheux que les résultats de l'expérience ne soient pas venus
confirmer la théorie de cet ingénieux instrument qui repose en-
tièrement sur les propriétés de la tourmaline. Nous n’ayons pas
été beaucoup plus heureux avec l'instrument de M. Biot, au
moyen duquel on peut tirer de l’eau de la mer à diverses profon-
deurs. Mais je crois que s’il n’a pas réussi comme on devait s'y
attendre, cela peut dépendre du mauvais état des soupapes.
(M. Gervarze.)
Note 6, page 7.
Dans la soirée, on s'occupe à observer la haute des lames ou
plutôt de la houle, car la mer que nous ressentons est une
longue houle venant du nord. Nous nous accordons.tous à esti-
mer que les plus hautes pouvaient avoir 5 ou 6 mètres dehauteur, {
La houle était aussi très- -longue, et il était diflicile d’en estimer
la longueur. |
(M. Gourdin.)
NOTES. 175
Note 7, page 7.
On a distribué à l'état-major et à l'équipage des capotes imper-
méables à capuchon, faites en toile peinte. Il serait à désirer que
les équipages des bâtiments de l'Etat fussent pourvus de pareilles
capotes, pour les garantir de la pluie et du froid pendant les
quarts d'hiver, et des coups de mer dans les embarcations. Cette
tenue n’est pas élégante, sans doute, mais les matelots s’en trou-
veraient bien.
(M. Roquemaurel.)
Note 8, page 5.
On a distribué, en ration à l'équipage, du bœuf préparé à la
facon de M. Taboureau, pharmacien de Rochefort. Cette viande
préparée au demi-sel et renfermée dans un cylindre de tôle her-
métiquement fermé, dans lequel avait été refoulé du gaz acide
carbonique, a été trouvée très-belle. On l'a mise à dessaler dans
l’eau de mer pendant quinze heures, et l’eau a été changée trois
fois, suivant les instructions de l’inventeur. Dès l'ouverture du
cylindre en tôle, le gaz s’est échappé avec sifflement, une odeur
assez forte et même désagréable se dégagea de la viande. Mais il
fut reconnu qu’elle n’avait pas éprouvé d’altération bien sensible.
L’équipage a mangé à dîner du bœuf ainsi préparé. La soupe qui
en résulta fut trouvée très-bonne, et le bouilli supérieur au bœuf
salé ordinaire. J'ai fait garder pendant quatre jours un kilo-
gramme de cette viande imprégnée de sa saumure, dans une
assiette logée dans la cale. Malgré l'humidité et le mauvais air qui
règnent dans un pareil lieu , la viande s’y conserva assez bien.
Elle avaït pris une teinte plus foncée et semblait s'être un peu
affaissée. L’odeur, quoique un peu nauséabonde, n'était point
176 NOTES.
abs6lument putride. Les chairs, à l'intérieur, avaient encore la
rougeur du jambon, quoique infiniment plus mollasses. Cet
échantillon de viande fournit une bonne soupe ; le bouilli était
foncé en couleur, racorni et peu savoureux.
(M. Roquemaurcel.)
Note 9, page 8.
Le soir, nous mangeâmes un excellent bouilli de la même
viande (de Noël), et la soupe fut trouvée aussi délicate que de la
soupe faite avec de la viande fraîche. |
. (W. Gourdin.)
Note 10, page 10.
Il scrait intéressant de répéter cette expérience en employant
des cubes de mêmes dimensions parfaitement sains et secs. Il
n’est pas douteux que la forme extérieure des échantillons doit
influer sur le degré d'absorption qui dépend de la manière dont
les fibres ont été découpées. Peut-être pourrait-on employer une
expérience de ce genre pour arriver à la connaissance du degré
de salure des couches intérieures, d'où on pourrait conclure
quelque chose sur les courants sous-marins. On prendrait un
cube de bois bien homogène (le frêne serait assez convenable),
parfaitement desséché, après avoir été quelque temps plongé dans
l’eau distillée, pour y rendre gorge des sels qu’il pourrait encore
conserver à l’état libre. Ce cube ayant été pesé avec soin, serait
ensuite immergé dans la mer à la profondeur voulue. On le lais-
serait exposé à la compression de la couche sous-marine, tout le
temps qui serait jugé nécessaire pour sa complète imbibition.
Ce cube serait remonté à sa surface et pesé immédiatement. On
conclurait ainsi le poids du liquide absorbé. Ce même cube
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NOTES. 177
longtemps exposé au soleil s'y dessécherait ; et lorsqu'il se serait
complétement dépouillé de son eau, une nouvelle pesée ferait
connaître le poids du sel qui, étant comparé au poids de l’eau
absorbée, donnerait le degré de salure. Il est bon d'employer une
sorte de bois qui n'ait pas une trop grande avidité pour l’eau,
pour éviter les modifications que ce bois pourrait éprouver dans
son trajet au travers des couches intermédiaires.
(M. Roquemaurel.)
Note 11, page 17.
Nous nous dirigeâmes chez M. Brétillard, vice-consul de
France, qui avait eu l'obligeance de se charger de nous procurer
les montures et les guides pour notre expédition. Nous y arri-
vâmes à neuf heures. On s’empressa aussitôt de charger les
bagages, et nous employâmes ce temps à débattre les prix avec
les guides et à tâcher de réduire le plus possible le nombre de
ceux qui devaient nous accompagner. Malgré tons nos efforts,
nous fûmes obligés de subir le joug de la Costombre et d'avoir un
guide par cheval, les nôtres ne devant cependant nous conduire
que jusqu’à l'Orotava qui n’est qu’à sept lieues de Sainte-Croix.
Quant aux prix , nous fûmes obligés de subir aussi ceux qu’elle
impose, car là, comme partout, les guides s'entendent comme des
larrons en foire, et sont habitués à exploiter les voyageurs et à les
traiter de Turc à Maure.
Après avoir rempli à la Locanda voisine nos gourdes de voya-
geurs de vin du pays, plus propre à nous faire supporter la cha-
leur de la route que les vins de France, nous montâmes à cheval et
nous mîmes en route sans perdre un instant. Il était alors neuf
heures et quart. Notre caravane, moitié scientifique, moitié compo-
sée d'amateurs du pittoresque, et par-dessus tout joyeuse, se com-
posait de M. Dumoulin, ingénieur de l'expédition , de M. Coup-
vent-Desboïs, enseigne de vaisseau et de moi, tous deux porteurs
E 12
178 NOTES.
d'un baromètre en bandoulière et chargés des observations de
physique, de M. le Guillou, chirurgien de la Zélée, de M. Lafarge,
enseigne de vaisseau, tous armés du marteau de géologue et
disposés à ne point s’épargner la peine pour ramasser des échan-
tillons de toute espèce du pic. Nous étions tous montés sur d’as-
sez bons chevaux et accompagnés chacun d’un guide pour mo-
dérer plutôt leur ardeur que pour les stimuler, et d’un
sixième guide chargé d’escorter les deux ânes qui portaient les
bagages et les instruments. Nous primes en sortant de la ville la
route de Laguna qui suit les hauteurs voisines. Pendant l’espace
d'environ une lieue, cette route est assez bien entretenue, et ne
présente que les difficultés naturelles de l pente rapide du ter-
rain; mais au-delà, elle cesse pour ainsi dire d’être tracée, et on
gravit les montagnes au milieu des coulées de basalte dont les
aspérités seules empêchent les chevaux de glisser. Sur les côtés
du chemin et par-dessus les blocs de basalte qui le bordent dans
quelques endroits, on aperçoit quelques champs de maïs fraîche-
ment récoltés dans les lieux seuls où les cultivateurs avaient pu
diriger les eaux, et çà et là quelques plants de figuiers et de cactus
qui rappelaient assez , surtout avec le ciel brûlant qui nous ser- ,
vait de voûte, l'aspect de l'Afrique. Des misérables huttes voi-
sines disséminées sur le bord de la route, on voyait sortir des
enfants à demi-nus, sur la figure desquels des mouches se dis-
putaient le peu de place qui n'avait pas été envahi par la crasse,
et qui venaient nous demander sur le ton habituel des mendiants
de tous les pays un quartillo. En approchant de Laguna, le pays
s'embellit, et une fois rendus sur le plateau où est bâtie cette ville,
nous nous trouvâmes au milieu de champs de bléet de maïs, et de
jardins plantés d'arbres chargés de fruits, entourés de murs cou-
verts de treilles et de grandes joubarbes. A l'entrée de cette ville se
trouve une grande place bordée de beaux édifices. Ses rues sont
larges, régulières, garnies de trottoirs comme celles de Ste-Croix,
mais presque désertes. Les maisons n’y ont généralement qu'un
NOTES. 179
étage et le rez-de-chaussée est occupé par des boutiques qui n'ont
rien de remarquable, si ce n’est les nombreuses enseignes des bar-
biers sur lesquelles on voit peints la lancette et le bras du patient
d’où le sang: coule dans un vase placé au-dessous. Ces enseignes
sont toujours restées en Espagne les attributs du métier, en dépit
des progrès qui ont séparé pour jamais en Europe la profession
des Sangrados de celle des Figaros, et ont ravi à celle-ci son plus
bel apanage. Si on ne voyait à cette heure presque personne dans
les rues, nous surprîimes néanmoins aux ventanas plusieurs
jolis minois qui, poussés par la curiosité si naturelle aux filles
d'Eve, jetaient à la dérobée des regards sur nos costumes bi-
zarres et nos figures étrangères. Nous ne restâmes pas naturelle-
ment en arrière, et saluèmes ces visages gracieux qui répondirent
à nos saluts avec ce ton de familiarité innocente et polie qui ca-
ractérise les mœurs espagnoles.
Les champs voisins, une partie de la ville et les jardins de La-
guna ont formé jadis un lac où se déversaient les eaux qui
coulent des montagnes voisines et qui encaissent ce plateau au
N. E. et au S. O. C’est de là que lui vient son nom de Laguna.
Avant 1822, cette ville était le siége du gouvernement. Elevée de
400 toises au-dessus du niveau de la mer, la température y est
aussi beaucoup plus agréable qu’à Sainte-Croix. Ses magnifiques
jardins couverts de palmiers, de dattiers, lui donnent en outre un
air de fraîcheur qui plaît, et en fait une résidence agréable.
En sortant de cette ville, nous entrâmes dans une plaine dont
le sol mêlé d'argile et d’un tuf volcanique extrêmement meuble,
paraît très-fertile. Les champs étaient encore couverts alors des
chaumes du blé et du maïs, témoignages des dernières récoltes,
et des charrues attelées de bœufs d’une petite race étaient en ce
moment occupées au labourage. Ce spectacle champêtre avait
pour nous un vif attrait; hors de la vue de la mer, nous pouvions
nous croire transportés au milieu des champs de notre pays, et
nous avions rompu pour quelques instants avec la vie mono-
180 NOTES.
tone du bord. La route suivait sa direction vers le sud-ouest, et
à mesure que nous avancions, le paysage devenait de plus en plus
varié, le chemin tout en plaine et fort beau nous permettait d’ac-
célérer le pas. Le terrain devint au bout d’une heure plus inégal,
la plaine se resserra et nous eûmes à traverser quelques lits de
torrents. Enfin à midi, nous arrivâmes à Agua-Garcia, un des
sites les plus pittoresques de toute la route.
Là, le chemin est traversé par un aquéduc en boïs suspendu à
une vingtaine de pieds de hauteur. L'eau la plus limpide y coule
toujours abondamment, et après avoir arrosé tous les jardins
situés dans la direction de son cours, va alimenter la ville dé
Tacoronte qu’on apercoït dans le lointain. À gauche, sur un pétit
tértre, se trouve un abreuvoir dontles auges sont en lave; là, tous.
les voyageurs ont l'habitude de s’arrêter pour faire boire les che-
vaux et les laisser reposer, et la beauté du site les inviteeux-mêmes
à en faire autant. Nous y restämes environ une demi-heure, je
l’'employai à remonter le cours des eaux. J'avais à peine fait quel-
ques pas pour gravir le sommet de cette colline, quand j’apercus un
charmant vallon rempli d'habitations, à travers lequel serpentait
l’aquéduc, si simple dans sa construction, qu’il rappelle l'ouvrage
des peuples les moins avancés dans la civilisation. Je le suivis des
yeux jusqu’à une belle et magnifique forêt qui garnit les flancs de
la montagne d’où descendent ses eaux; j'aurais voulu pouvoir
errer tout à mon aise pendant quelques heures aw milieu de ces
ombrages délicieux, mais il fallut se contenter de les contempler
de loin, ainsi que tout le panorama qui se déployait à mes
regards. Les habitations disséminées dans la plaine, entourées de
jardins et de bouquets d'arbres, me permirent de suivre la direc-
tion des eaux jusqu’à Tacoronte, petite ville située sur le bord de
la mer , dans une position des plus agréables, car tout est fertile
autour d’elle. La plaine est sillonnée par des ravins profonds,
creusés par des torrents dont les bords sont garnis de cactus et
près desquels on voit surgir les belles hampes de l’agave améri-
NOTES. 181
came. Reposés par notre halte dans le site d'Agua Garcia, le seul
endroit où l’on trouve de l’eau sur la route, nos chevaux nous
conduisirent avec une nouvelle ardeur jusqu’à la Matanza (le
massacre), lieu célèbre et ainsi nommé des Espagnols, parce
qu'ils y furent taillés en pièces par les Guanches, qui étaient
alors commandés par un de leurs plus valeureux chefs, le der-
nier prince de Tacoronte. Nous rencontrâmes presqu’à cha-
que instant sur la route des paysans au teint bronzé, ayant la
démarche grave et sérieuse des Espagnols, vigoureux et bien
découplés , comme tous les montagnards. Tous demandaient
à nos gardes si nous étions des Anglais, car ce sont les voya -
geurs de cette nation qu'on voit le plus souvent dans toutes
les parties du monde. Tous nous saluaient d’un air respectueux
qui nous étonnait; à Ténériffe la distinction des rangs est toujours
fort tranchée, et lorgueil démocratique n’a pas encore assez pé-
nétré pour que le paysan croie pouvoir s’y soustraire, en refusant
le salut à l'homme d’une classe plus élevée, au joug de l'inégalité
qui lui pèse et qui n’en existe pas moins pour cela dans les pays
les plus démocratiques. Dans ceux-ci, je regarde comme une
exagération funeste cette idée qui tend à abolir une coutume
toute patronale qui n’a rien d'humiliant et qui a son côté utile,
en ce que cette marque d’égard et de bienveillance réciproque de
deux hommes qui se rencontrent sur une route et se saluent,
tend à resserrer les liens de la société et ne peut avoir que la plus
heureuse influence sur les relations des hommes qui la com-
posent. Je ne jageai donc point les habitants de Ténériffe comme
moins civilisés, parce qu'ils nous témoignaient ces marques de
déférence ; malheureusement bientôt après j'eus lieu de voir, à
leurs habitudes mendiantes, que ce peuple a bien peu le sentiment
de sa dignité. Des groupes de belles villageoises qui passaient
auprès de nous, à l'œil vif et au teint basané, auxquelles les belles
proportions de leur taille, de leur sein, et leur désinvolture dé-
gagée donnaient un air de santé et de beauté toute particulière,
182 NOTES.
vêtues d’un simple jupon moitié collant qui dessinait parfaitement
leurs formes, d’une chemise et d'une mantille, la tête couverte
d’un chapeau de feuilles de palmier comme celmi des hommes,
marchant pieds nus et portant presque toutes d'énormes paniers
de fruits, et causant entre elles d’un air joyeux et gaillard , ne
nous en demandaient pas moins un quartillo.
Nous rencontrâmes bientôt après un compatriote qui fut dans
le ravissement de retrouver des Français avec lesquels il pût
parler sa langue natale, et qui, dans l’effusion de sa joie, fut sur
le point d'abandonner les affaires qui le conduisaient à Sainte-
Croix, pour nous accompagner jusqu'à l’Orotava et nous y rece-
voir chez lui. Nous apprîmes de lui qu'il était directeur du jardin
botanique de cette ville, et il nous témoigna tout le plaisir qu’il
aurait à nous en faire les honneurs et à nous procurer toutes les
plantes et les graines du pays que nous désirerions. L'air ouvert
de ce brave homme prévenait tellement en sa faveur, que nous
regrettions vivement de ne pouvoir pas prolonger notre séjour à
l'Orotava jusqu’à son retour. Pour célébrer cette rencontre, nous
lui offrimes au milieu du chemin des rafraîchissements dont
nous étions abondamment pourvus et nous trinquâmes avec lui
au souvenir de la patrie. Nous savions assez ce que c'était que d’en
ètre longtemps séparés, pour comprendre les sensations qu’il
éprouvait et qui lui faisaient tant d'honneur.
En le quittant, nous traversâämes un ravin profond formé par
une large fracture qui paraît s'être produite dans les couches de
basalte qui se trouvent sur les côtes, et dominent la route à une
hauteur d'environ quarante pieds. On voit à nu les masses
prismatiques de leurs s/ratas inclinées ; celles-ci recouvrent des
bancs de tuf volcanique d’un rouge éclatant. Nous ramassämes
quelques échantillons de ces roches qu’il fut très-difficile de dé-
tacher. Bientôt après, tournant vers la gauche, nous vimes se
déployer devant nos regards toute la partie occidentale de l’île, la
plus renommée pour ses vignobles. Aussi la culture en est-elle
NOTES. ÿ 183
très-soignée, et avant d'atteindre Matanza, les deux côtés de la
route étaient bordés de champs de vignes. Nous atteignimes cet
endroit à une heure après midi; les hauteurs qui le dominent et
le ravin profond qu'on traverse avant d'y arriver, ont été sans
doute le théâtre des exploits des Guanches, quand'ils vainquirent
pour la dernière fois leurs intrépides conquérants. Là nous
fimes une halte de quelques ‘instants pour faire reposer nos
chevaux que la chaleur avait fait beaucoup souffrir ; nos guides.
voulaient nous y faire arrêter pour dîner, mais ce point étant
encore trop près de Sainte-Croix, nous insistèmes pour passer
outre, et les fimes taire en leur achetant du pain et des œufs, et
quelques fruits pour nous désaltérer. L'auberge de Matanza res-
semblait parfaitement à ces hôtelleries si bien décrites dans les
romans de Le Sage ; ses murs étaient tapissés de mauvaises gra-
vures représentant la vie de Geneviève de Brabant et ses mal-
heurs. Le village se compose d'une quarantaine de maisons
autour d’une modeste église, sans compter les espèces de cavernes
habitées par de pauvres familles. Les jardins d’alentour sont
remplis de dattiers couverts de fruits qui sont petits et ligneux
et sont loin de ressembler aux dattes de la Barbarie. La prin-
cipale utilité de cet arbre, je crois, est l'emploi qu’on fait de ses
feuilles pour faire des chapeaux et des nattes.
De Matanza à Vittoria, le chemin est roide et difficile. Le pays
est entièrement planté de vignes ; à droite, à une distance qui va-
rie d’une à deux lieues , on a la mer , et à gauche, dans le loin-
tain , d’assez hautes montagnes. Le village de Vittoria se compose
d’une centaine de maisons ; là les conquérants se vengèrent de la
défaite de Matanza , et le nom de leur victoire est resté au théâtre
de leurs exploits. La route est remplie de petits monuments qui
renferment des niches de saints et de madones, objets de la véné-
ration du peuple dont la religion ne consiste guères qu’en cela.
La campagne à nos pieds était remplie de paysans des deux sexes
occupés à la vendange ; mais à la hauteur où nous étions, la plus
184 NOTES.
grande partie des raisins étaient encore loin d’être mûrs. Nous dé-
couvrimes bientôt après le port de l’Orotava, petite ville où il y a
un fort mauvais mouillage que fréquentent cependant les cabo-
teurs, pour y venir chercher les vins qui sont les plus renommés
de toute l’île. La plaine allait toujours en s’agrandissant, et comme
le chemin tournait à gauche, nous ne tardâmes pas à voirla ville
de l’'Orotava, située à mi-côte dans une des positions les plus heu-
reuses qu'on puisse rencontrer. Les environs sont boisés , cou-
verts de jolies maisons de campagne, et le pays a un air de prospé-
rité que semblaient cependant démentir les importunités des
enfants et des femmes. qui nous demandaient l’aumône sur la
route.
À quatre heures nous arrivâmes à l’Orotava , grande et jolie
ville, dont les rues sont larges, bien pavées, mais fatigantes à
cause de la rapidité de leur pente. Les maisons , bâties avec une
pierre de lave noire, sont toutes d'architecture mauresque, et
ont un caractère d'originalité qui plaît à l'œil ; mais ce que cette
ville a de plus remarquable et de plus curieux, ce sont ces eaux
limpides qui coulent avec une abondance rare, à plein canal,
dans les principales rues, et répandent un air de fraîcheur dé-
licieux. Nous descendimes près de l’église dans une auberge où
nos guides nous conduisirent, en nous disant, pour la vanter,
qu’elle avait logé dernièrement un prince Français. Comme c’est,
je crois, la seule de la ville, ce n’était guères une recommanda-
tion. Nous avions encore deux heures de jour devant nous ; nous
les employâmes à visiter la ville et ses environs. Nous entrâmes
d’abord dans l’église, qui était tout contre l'hôtel ; l'architecture
en est mesquine et de mauvais goût ; un vieux padre,qui en était
le gardien , nous en fit cependant admirer les beautés que nous
cherchions en vain , en nous disant que c'était une imitation de
Saint-Pierre de Rome. La coupole appartient en effet au même
ordre d'architecture ; mais combien d’imitations des œuvres du
génie n'ont rien de leurs modèles! Nous nous gardâmes bien de
NOTES. 185
désenchanter ce brave padre, qui tout content de voir que nous
partagions son enthousiasme , nous conduisit jusques dans le ves-
taire pour offrir successivement à notre admiration toutes les cha-
subles ; il nous proposa même de monter jusqu’au clocher , nous
avions nos jambes à ménager pour le pic, et cela offrait trop peu
d'intérêt pour nous faire accepter son offre que nous refusâmes
poliment. Nous ne nous doutions pas alors qu’en acceptant celle
que des enfants qui nous suivaient, nous firent de nous conduire
au jardin botanique , nous allions faire ce que nous voulions évi-
ter. On nous l'avait dit à un quart d'heure de marche de la ville ;
nous en mimes cependant trois à nous y rendre, suivis d’un nom-
breux cortége de mendiants , dont nous ne nous débarrassämes
qu'en distribuant des sous. Comme le chemin qui conduisait au
jardin allait en descendant , nous le parcourûmes sans nous aper-
cevoir de sa longueur. Il était bordé de haies d’épines en fleurs ,
entrelacées de charmants buissons qui servaient d'enceintes à de
jolies maisons de campagne. A la porte de chacune de celles-ci
nous croyions être au terme de notre route; mais les enfans qui
nous guidaient, nous répondaient avec un imperturbable sang-
froid , luzgo señor. Enfin, cependant nous arrivâmes devant le
jardin , que rien ne distingue extérieurement, si ce n’est un
grand mur d'enceinte qui n’est pas toujours continu. La porte
donne sur une grande allée du côté de l’ouest, plantée de dracæna
draco , arbre particulier aux Canaries , qui produit une espèce
de résine à laquelle dans le pays on accorde des propriétés den-
tifrices. Nous fûmes parfaitement accueillis à notre arrivée par la
senora don Miguel Daguaire, ou plutôt madame Daguaire, comme
elle nous ledit, épouse du jardinier que nous avions rencontré
sur notre route avant Matanza. Après nous avoir raconté avec
une volubilité surprenante son histoire , celle de ses malheurs et
du naufrage qui l’avait condamnée à cet exil ,ellenoussauta pres-
que au cou, tant elle paraissait heureuse, comme son mari, de
retrouver des Francais. La pauvre femme nous exprima sa joie
186 NOTES.
dans un langage moitié espagnol, moitié francais (car en voulant
apprendre la première langue, elle avait oublié autre) qui avait
quelque chose de plaisant, et nous fit de son mieux les honneurs
du jardin , en nous exprimant tous ses regrets de l'absence de don
Miguel. Cet établissement qui est aujourd'hui dans un état pres-
que d'abandon, fut créé par un riche Espagnol des Canaries , à
la fin du siècle dernier ; il voulait doter son pays de toutes les
productions des pays tropicaux. Le gouvernement, auquel il ap-
partient aujourd’hui, y entretient un jardinier, sans faire seule-
ment le quart des frais qui seraient nécessaires pour le maintenir
sur un pied d'utilité pour le pays et d'agrément pour les habi-
tants. Je remarquaï, en me promenant , toutes les plantes du midi
de la France, et beaucoup d'arbres de’la Chine et des Canaries,
tels que le superbe magnolia, l'arbre à suif de la Chine, le vernis
du Japon, le dracæna-draco et une grande quantité d’ananas. Je
me procurai un peu de la fameuse racine de dracæna , et la nuit
nous ayant surpris tandis que nous étions à contempler toutes ces.
richesses végétales, nous primes congé de la vieille señora , qui
nous vit partir presque les larmes aux yeux, et nous exprima en-
core une fois combien elle serait heureuse de revoir sa chère Lor-
raine, ce qui excita parmi nous les sentiments d'intérêt et de pitié
qu’elle méritait. IL faut voir hors de leur pays les gens qui ont
perdu l'espoir de jamais y rentrer, pour pouvoir comprendre
combien est fort le sentiment qui nous y attache. En remontant
jusqu’à l’Orotava , nous éprouvâmes une vive chaleur , et la mon-
tée qui nous avait paru si douce en descendant, fut très-pénible,
et nous arrivèmes à l'hôtel, harassés de fatigue. Nos compagnons
qui, pour ménager leurs baromètres, n'étaient arrivés qu'après
nous à l’Orotava, nous attendaient avec impatience, et nous nous
mimes à table aussitôt. Notre appétit avait été tellement excité
par la marche, que nous nous aperçûmes à peine combien tout ce
qu'on nous servait était mal préparé. Comme nous quittions là
nos montures pour prendre des mules, nous arrêtämes celles-ei
NOTES. 187
et un guide pour le lendemain. L'hôtel n'ayant pas de chambres
suffisamment pour nous loger ; on établit des lits de sangle dans
la salle du billard , où nous reposâmes tant bien que mal jusqu'au
lendemain matin. Le froid qui fut naturellement sensible à des
gens comme nous, qui venions de passer par les chaleurs de
Santa-Cruz et de la route, nous éveilla heureusement avant cinq
heures, que nous avions indiquées à nos guides pour l'heure du
départ, car ceux-ci s'étaient endormis sur la consigne, et nous
aurions éprouvé sans cela un grand retard.
Nous nous levâämes tous dans les meilleures dispositions. Nos
bagages étaient si considérables qu’on mit beaucoup de temps à
les charger ; 1l avait fallu cette fois ajouter une mule de renfort
pour porter l’eau qui nous était nécessaire, à l'endroit où nous
devions bivouaquer ; nous avions en outre un guide spécial pour
voyager dans les solitudes voisines du pic qui ne sont connues
que d'un petit nombre de gens. Le temps était beau, l'air calme,
et les nuages qui couvraïent la veille au soir le sommet du pic,
étaient dissipés et nous promettaient une journée sans pluie,
temps presque indispensable pour un pareil voyage. Car on
souffrirait beaucoup au bivouac de l’Estancia, et avec des pluies
comme celles qui tombent dans la montagne, il serait impossible
de gravir le pic et même dangereux de le tenter. À cinq heures et
demie, notre caravane était en campagne, munie de vivres et d’eau
pour deux jours, auxquels chacun de nous avait ajouté quelque
chose qu’il portait avec lui et un léger à-compte pris à l'hôtel.
Nous sortimes de la ville par un chemin rapide, pavé de laves
glissantes que, grâces à nos excellentes montures, nous fran-
chîmes rapidement. Le jour commençait à paraître, mais à cette
heure, où presque tout le monde dormait encore, le silence de la
ville, la teinte sombre de ses maisons, le style de leur architec-
ture, le léger brouillard qu’on apercevait dans la montagne et
celui qui reposait sur la mer dans le lointain, donnaient à tout
ce qui nous entourait un air de sévérité qui invitait au recueil-
:#
ÉBT.,
188 NOTES.
lement, et contre lequel notre gaieté naturellement bruyante,
réagissait avec peine. Nous passämes près de l’ancien collége,
grande et belle maison qui ressemble à un palais, aujourd'hui
déserte, grâce aux persécutions qu’éprouvèrent ceux qui étaient
jadis à la tête de cet établissement. Je cherchai en vain du regard,
dans le jardin qui l'entoure, le beau pied de dracæna draco si
souvent cité par les voyageurs, arbre que la tradition a dit bien
antérieur à la descente de Jean de Bethencourt et de ses com-
pagnons dans l’île, en 1406, époque à laquelle il était aussi haut
et aussi creux qu'aujourd'hui. Cependant il a 48 pieds à sa base,
q J P 9
et avait 70 pieds de hauteur avant le coup de vent de 1819. Le
savant M. Berthelot qui a trouvé des dracænas dans les lieux les
plus inaccessibles de l’île, a prouvé que cette plante est l'arbre
propre des Canaries. Ses recherches ont démontré que les
Guanches faisaient des bouchons de son bois, et d’autres savants
ont fondé là-dessus l'hypothèse qu’il devait être le dragon du
jardin des Hespérides de la fable, hypothèse qui s’accorderait
avec celle qui suppose que les Canaries sont les débris de l’Atlan-
tide des anciens, abimée dans un jour de cataclysme, celui où, selon
quelques géologues, Calpe ou Abyla s'ouvrirent pour laisser
passer les eaux de la Méditerranée. Nous suivimes, en sortant de
la ville, pendant trois quarts d'heure environ, un sentier étroit
qui traversait des ravins, où la lave glissante se montrait souvent
à nu. À gauche, nous laissions des chaumières entourées, de
figuiers, de cactus et de treilles, et à droite des vignobles-plantés
par gradins, comme on les cultive en Provence et dans tous les
pays où les coteaux sont escarpés. Nous arrivâmes ensuite dans
un magnifique vallon couvert d'énormes châtaigniers au feuillage
touffu, qui semblaient ètre enfermés dans des murs naturels de
basalte représentant les arêtes qui encaissent ordinairement les
diverses coulées sur les flancs d’une montagne. volcanique. Les
éboulements successifs et les eaux ont tellement modifié la surface
de ce ravin ,.qu'il paraît aujourd’hui former le lit d’un torrent;
/
CENNEE
NOTES. 189
la végétation y est pleine de vigueur, et le doit sans doute aux
eatix qui, sans être apparentes, doivent suinter presque partout
en arresant un peu. Après avoir traversé ce vallon, nous vimes
encore quelques champs de maïs et de lupin, et bientôt après une
nature tout-à-fait inculte. On ne voyait plus alors que des arbres
à feuilles épaisses et persistantes, tels que des lauriers, des olea,
des ilex, des myrtes, ete. Nous étions entrés dans ce qu’on appelle,
avec raison, la région des nuages; car presque toujours un rideau
de ceux-ci nous séparait du pays qui était au-dessous de nous,
nous interceptait la vue de la mer, et nous offrait de ce côté, quand
les rayons du soleil réussissaient à pénétrer au travers, des appa-
ritions vraiment fantastiques. Quelques pins rabougris se dis-
tinguaient parfois au milieu de cette végétation qui bientôt elle-
même changea tout-à-fait de caractère, et nous entrâmes alors
dans la zone des bruyères touffues, dont la hauteur variait de
quatre à cinq mètres. Les espèces en paraissaient assez variées, et
à leur ombre on voyait s'élever quelques thyms rabougris et
d’autres petits arbrisseaux. On voyait voltiger autour de ces
fleurs quelques papillons, peu d'oiseaux; mais en revanche, le
gibier y abondaït, des lapins partaient à chaque instant au pied
de nos chevaux, nous n'avions malheureusement ni le temps ni
les moyens de les chasser. En nous élevant un peu, l'atmosphère
s'éclaircissait, mais aussi la végétation devint beaucoup moins
active, les bruyères plus rares. Nous fimes halte au fond d’un
petit ravin , pour attendre les mules chargées de bagages, et
reposer nos montures qui en avaient bien besoin. Le soleil , qui
avait dissipé les brouillards, nous permettait d’apercevoir tout le
chemin que nous venions de parcourir : nous avions derrière
nous tout le rideau de montagnes qui sépare l'Orotava de Laguna,
et devant nous l'entrée des Cañadas et le pic qui se détachait ma-
jestueusement de sa base et semblait se perdre dans les nues. Des
paysans qui descendaient d’un village situé à gauche des Ca-
ñadas, le plus élevé de toute l’île, vinrent nous vendre des figues
190 NOTES.
et des fruits de cactus que la nature stérile qui nous entourait
nous fit trouver délicieux : d’autres portaient à l’Orotava des
copeaux de boïs gras destinés aux pêcheurs. Tous ceux-ci, ha
bitués à voir des voyageurs escalader le pic, étaient bien loin
de comprendre le but qui nous y conduisait, maïs n’en parais-
saient pas moins fiers, comme tous les habitants de Ténériffe, de
ce que leur île possède une pareille merveille. Ils nous prédirent,
eu nous quittant, du beau temps, mais nous engagèrent à bien
nous défier du froid. Dès que nous nous remîmes en route, le che-
min commenca à devenir de plus en plus difficile, et nous ne vimes
plus pour toute végétation autour de nous, que des cytises et des
Spartium suprä-nubium. Sur les flancs des montagnes que nous
avions à notre gauche, on apercevait des cônes aplatis qui né-
taient autres que les anciens cratères des volcans dont les érup-
tions avaient produit les coulées qui tapissaient les bords des
ravins. Nous nous arrêtions souvent pour regarder derrière
nous la mer de nuages formés par les vapeurs condensées sur
les forêts et qui nous interceptaient la vue du véritable océan.
Souvent l'horizon paraissait même si bien marqué que l'illu-
sion était presque complète; on voyait les flocons écumeux
des lames qui ressemblaient à des flocons de neige, et quelque-
fois même plusieurs étages marqués, qui tous offraient à nos re-
gards l'aspect du ciel pommelé des marins toujours si changeant.
C'était à nos pieds et non au zénith que le ciel paraissait, et ce
spectacle tout nouveau pour moi qui n'avais jamais gravi de
hautes montagnes, m’offrait le plus vif intérêt, et je ne me fati-
guais pas d’en jouir.
Nous laissèmes à gauche, avant d’entrer dans les Cañadas,
la grotte du pin (Cueva del Pino) des Espagnols, remarquable
en ce qu’elle renferme le seul pin qui croît à cette hauteur. Nous
fimes ensuite notre entrée dans les Cañadas, grandes plaines tout-
à-fait désertes et stériles, recouvertes entièrement de pierres ponces
et d’obsidiennes , dont la couleur blanchâtre réfléchit les rayons
PA
NOTES. 191
du soleil au point d’éblouir, et produirait une chaleur très-srande
si elle n'était tempérée par le vent du nord, déjà très-frais à cette
hauteur de 1/00 toises. Aussi l'air était d’une siccité fatigante.
Ces vastes plaines resserrées entre des montagnes d’où leur vient
le nom de Cañadas (qui veut dire gorges de montagnes), ont formé
l’ancien cratère du volcan. Là, la végétation cessa presque en-
üèrement, le Spartium suprä-nubium est la seule plante qui survit,
encore est-il très-disséminé. Il en de même des oïseaux et des
insectes, et cette nature inerte rend le trajet triste et monotone au
milieu de ces solitudes. Des blocs de basalte à cristaux de feld-
spath paraissent cà et là au milieu de ces plaines où ils semblent
avoir été lancés du cratère ou volcan dans les grandes éruptions
-des temps anciens, et viennent seuls rompre l’uniformité des
champs d’obsidienne. Plusieurs de ces blocs ont jusqu’à vingt
pieds de diamètre , leurs formes sont très-variées et on aperçoit
quelques prismes assez prononcés sur leurs arêtes. Avant d’en-
trer dans les Cañadas , nous rangeâmes de très-près un cratère
éteint qui paraît avoir été en activité à une époque très-rappro-
chée de nous. Les mules glissaient presque à chaque pas sur ce
sol mouvant, et l’une d’elles fit un faux pas qui renversa son
cavalier, accident qui n’eut d'autre suite que de casser un baro-
mètre; aussi redoublâämes-nous de prudence. Nous mimes une
heure et demie à franchir ce passage. Du milieu des Cañadas on
apercut enfin le dôme immense du pic sur les flancs duquel on
voyait d'énormes blocs de basalte entassés de manière à rappeler
les grandes murailles cyclopéennes. Mais les masses de cha-
cun de ces blocs étaient telles que la nature seule avait pu les y
placer, et ce travail pouvait défier tous ceux des géants. Ces
masses énormes suspendues sur nos têtes nous masquaient sou-
vent la vue du cône, au pied duquel nous arrivâmes enfin à trois
heures et demie. Nous lattaquâmes bravement alors, par un
monticule très-escarpé, formé d’un amas d’obsidiennes jaunâtres
et de pierres ponces qui, cédant sous les pieds des mules, ren-
192 NOTES.
daient son ‘ascension fort difficile, bien que le sentier tournât la
position. Après trois quarts d'heure de marche très-pénible pour
elles et pour nos guides , nous arrivâmes au plateau de la Es-
tancia de los Ingleses, terme de notre route pour la journée, et
où l’on couche habituellement. Là d'énormes blocs de basalte
semblables à ceux de la plaine se trouvent agglomérés et forment
un abri naturel, et le Spartium supra-nubium s'y rencontre assez
abondamment pour alimenter l'indispensable feu qu'on est
obligé d'allumer. Nous primes possession aussitôt d’un de ces
abris. Le vent du nord, qui soufflait au point de paraître déjà
froid, nous promettait un grand abaissement de température ;
nos guides prirent aussi bien vite leurs précautions. Arrivés 1à ;
nous nous trouvions dans un véritable désert , isolés du monde
entier, à 1600 toises d’élévation ; la masse de nuages que nous
avions laissée au-dessous de nous, avant d'entrer dans les Caña-
das , nous masquait aussi une grande partie de l’île, et on ne
voyait pointer, de temps à autre, que quelques sommets hors
de la ceinture de cratères volcaniques qui entouraient le grand
cratère que nous venions de traverser. Pressés de reconnaître
les lieux qui nous entouraient, nous profitèämés des deux héures
de jour qui restaient encore pour gravir la montagne jusqu'à
Aaz-vista. Nous mîimes une demi-heure très-pénible à arriver
jusqu'à ce plateau situé au sommet d’un petit monticule d’ob-
sidiennes qui nous séparait de la grande chaussée de blocs ba-
saltiques suspendus sur nos têtes. On y voyait cependant quel-
ques traces du passage des mules. Chemin faisant, nous vimes au
milieu des touffes de Spartium des fientes de lapin qui prouvaient
que nous n'étions pas les seuls habitants de ce désert ; peu se
doutaient, en venant s’y réfugier, qw’ils y trouveraient encore leur
plus cruel ennemi, car nos guides nous dirent en avoir tué sou-
vent. La station d’Alta-vista étant plus rapprochée du pic, il ar-
rive quelquefois que des voyageurs la choïsissent pour passer la
nuit, mais l’abri y est beaucoup moins bon qu’à la Estancia, et il
#
NOTES. 193
faut y porter avec soin du bois, si l'on veut 7 faire du feu. Nous
voulûmes pousser plus loin, mais la crainte de ne plus retrouver
notre route, si la nuit nous surprenaït au milieu des précipices
qu'il fallait désormais parcourir, nous força à revenir sur nos
pas; mais non pas avant d’avoir aperçu le pic, dont le sommet
paraissait presque à nous toucher, quoique encore bien loin de
nous. ;
La descente fut beaucoup plus difficile, car, obligés de sauter
de rochers en rochers, nous manquâmes plusieurs fois de nous
rompre le cou. Nous rapportâmes néanmoins des échantillons des
roches les plus remarquables qui se composaient de trachytes, de
basaltes et de débris de coulées de différents âges , plus ou moins
altérés par l'air, le feu et les eaux pluviales, et présentant divers
degrés de cristallisation. Un peu avant sept heures, nous rentrâ-
mes à la Estancia, oùnotre souper et un bon feu nous attendaient ;
nous fimes honneur au premier, car tout paraît bon à un pareil
bivouac. La flamme vive et pétillante de notre superbe feu répan-
dait une clarté qui animait et égayait tout ce qui nous entourait;
le spartium brülait à ravir, en dépit de la raréfaction de l'air,
qui, théoriquement, doit ralentir la combustion , et, par re-
connaissance , nous étions tentés de le classer parmi les meilleurs
bois de chauffage.
Bientôt après le souper , nous endossâmes nos vêtements de
nuit. Un de nos compagnons de voyage, M. Coupvent, un peu
meurtri par sa chute de cheval, fut pris d’une espèce de refroi-
dissement qui céda heureusement bien vite, grâce aux soins qui
lui furent donnés et à une tasse de thé qu’on lui fit aussitôt. Cha-
cun de nous prit position , peu de temps après, devant le foyer,
et s’arrangea le mieux qu’il put pour se faire un lit de cailloux,
ayant pour oreiller un porte-manteau et enveloppé dans un
manteau où une couverture. Une petite muraïlle en pierre, de
deux pieds d’élévation , nous séparait de nos guides , qui avaient,
de leur côté, un feu pareil au nôtre. Le rocher nous servait d'a-
4 ; 13
194 NOTES.
bri contre le vent du nord ,-qui souffla toute la nuit: Quand
nous eûmes trouvé chacun la position la plus convenable , nos
conversations cessèrent, et nous fimes tous nos efforts pour
tâcher de dormir un peu, afin d’être en état de supporter les fati-
gues du lendemain. Ces peines furent inutiles. D'un côté, le
bruit des causeries de nos guides entre eux et avec nos mon-
tures, celui que faisait à chaque instant l’homme chargé d’ali-
menter le feu , en passant près de nous; et, d’un autre côté, le
froid qui pénétrait, malgré toutes mes précautions , par-dessous
mon manteau, tandis que je grillais de l’autre, me tinrent
éveillé. D'ailleurs , je sentis bientôt que j'avais à lutter contre un
ennemi de tout sommeil bien plus cruel, car les puces, qui
étaient naturalisées depuis long-temps dans cette station, où,
sans doute, elles n'étaient pas venues toutes seules, se reveillèrent
à la douce chaleur de notre foyer et commencèrent à me faire
une guerre à outrance, ainsi qu'à tous mes compagnons. En
vain je voulus opposer une résignation stoïque à leurs piqûres ,
qui me causaient un plus grand mal en me tenant éveillé que par
leurs morsures mêmes ; en vain , pour détourner quelque temps
mon attention , je fixai mes yeux sur la belle constellation d'O-
rion , dont les brillantes étoiles venaient défiler successivement
et s’éclipser derrière l’angle d’un énorme bloc basaltique qui nous
abritait du côté du sud, comme devant un cercle mural ; à mi-
nuit; la position n’était plus tenable , et je fus obligé deme lever
pour aller prendre lair sur le plateau. À peine avais-je quitté le
voisinage du feu, que je sentis combien la température avait
baissé; mes sens , en effet, ne me trompaient pas; car le ther-
momètre, qui était à 14° à huit heures du soir, était descendu
à 8°. Mais il était impossible de voir une nuit plus belle: Le ciel
était d’une pureté telle, que les étoiles les plus petites étaient
étincelantes de lumière, et celle-ci était même tellement répandue
dans l'atmosphère, qu'on eût cru que la lune était encore sur
horizon , quoiqu'elle fût couchée depuis longtemps. Les mon-
NOTES. 195
tagnes qui me dérobaient alors une grande partie du ciel avaient
une teinte noirâtre assez prononcée pour qu'elles se détachassent
de manière à ce qu'on apercût distinctement leurs contours. À
quelques pas de notre camp régnait le silence le plüs lugubre :
on pouvait facilement se croire seul au milieu de cette solitude,
et s’y livrer à son aise au recueïllement et à la méditation que
tout semblait inspirer. Une foule de réflexions généralement
tristes vinrent m'assaillir en ce moment : elles roulaient sur la
France, qui était déjà si loin de moi ; sur ma famille et mes amis,
que j'avais quittés pour si longtemps ; sur les chagrins que leur
avait causé mon départ, et sur les chances heureuses et mallhieu-
reuses d’un voyage qui débutait par cette intéressante ascension ;
et me causaient des émotions souvent pénibles , qui me firent ce-
pendant du bien , car je sortis de ces rêveries plein de confiance
dans l'avenir. Ce n’était pas des émotions de ce genre que j'é-
tais venu chercher au pic, j'étais venu y admirer la nature et
une de ses plus grandes merveilles , et satisfaire au désir de l'étu-
dier. Sans doute , ce désir aurait trouvé ample matière pour
quelqu'un plus initié aux sciences que je ne le suis; maïs, si
javais manqué mon but de ce côté, au moins ce retour sur le
passé, cette anticipation de l'avenir , que tout ce qui m’entourait
fit apparaître dans mon esprit, me dédommagèrent à eux seuls de
la peine et des fatigues du voyage.
On se lasse de tout dans la vie, et dans l’ordre moral et intel-
lectuel, cette vérité est surtout juste et applicable. Après une
promenade solitaire d’une demi-heure, temps pendant lequel
l'imagination peut faire bien du chemin, le froid me ramena
vers notre camp où, dars tout autre position, mon retour
eût pu jeter l'alarme ; mais nous n’avions rien à craindre de ce
côté, car nous n'avions rien de capable de tenter des voleurs ; et
qui eût voulu d’ailleurs se faire voleur à ce prix!... J”y retrouvai
mes compagnons qui , à défaut de sommeil, continuaient à cher-
cher le repos dans limmobilité et bravaient les maudites puces
196. NOTES,
avec un Courage digue de ces banians, sectateurs de Brama, qui,
par pénitence, se consacrent à nourrir de leur sang tous les
parasites de l'humanité, qui sont pour eux des objets dignes de
la plus grande vénération. A côté d’eux, à travers un nuage de
fumée et à la clarté des feux, j'admirais les figures calmes de nos
guides qui ressemblaient, tant par leurs costumes, les roches
qui reflétaient leurs ombres et leur aïr mâle et énergique, à ces
bandits de la Corse et de la Calabre, qu’on nous représente se
partageant la nuit le butin de la veille dans une halte au milieu
des montagnes. Je pris place alors auprès du feu, et là j'essayai
de tracer quelques lignes, en attendant le jour, pour ma famille
et pour mes amis. J’arrivai ainsi à la troisième heure de la nuit ;
mes compagnons n’y pouvant plus tenir, se levèrent alors et
s’'approchèrent du feu; nous nous entretinmes des fatigues de
la nuit et nous convinmes que c’était forcer le sens des mots que
d'appeler cela du repos. Le thermomètre était alors descendu à
cinq degrés; nous arrêlâmes en conseil quatre heures et de-
mie pour le moment du départ, afin de ne pas nous trouver
avant le point du jour à A/ta-vista , où le chemin devient impra-
ticable de nuit. Quand cette heure tant désirée arriva, nous nous
mimes en route escortés du guide et de deux de nos muletiers
qui portaient nos instruments, les vivres et un pâté que nous
avions destiné à être mangé solennellement sur le sommet du
cratère. Nous avions alors dans la figure une bise glaciale de nord
à laquelle on était plus sensible qu’à des gelées intenses; cet air
était tellement sec, que nous avions déjà les lèvres toutes ger-.
cées, et en grimpant par une pente aussi rapide, on était d'autant
plus suffoqué , que l’air était déjà excessivement raréfié ; j’éprou-
vai pour mon compte des douleurs d'oreilles comme quand on
plonge à une grande profondeur , et j'avais beau hâter le pas sur
ce terrain mouvant ct difficile, j'avais marché pendant près d’une
demi-heure, avant d’avoir pu me réchauffer les pieds. Il faisait à
peine jour , quand nous atteignîmes Alta-vista ; nous ne nous y
NOTES. 197
arrètèmes que le temps nécessaire pour reprendre haleine. Au
bout d’une demi-heure environ de marche, au milieu de blocs de
trachyte et de basalte, en sautant de l’un sur l’autre, au risque
de se rompre le cou et en faisant de la gymnastique continuelle,
nous arrivâmes à la Cueva de las Nieves (grotte des neiges), es-
pèce de grotte où, pendant toute l’année, l'eau veste congelée, et
où, dans l'été, on vient souvent chercher de la glace de l'Orotava.
Là, nous fûmes témoins d’un des plus magnifiques spectacles
auxquels on puisse assister dans les montagnes, surtout à cette
hauteur , celui du lever du.soleil , qui sortait alors brillant et ra-
dieux du sein des vapeurs qui couvraient l'Océan et n’éclairait
encore que les habitants favorisés de ces régions; car pour les
créatures de la plaine et du rivage, son disque qui paraissait
considérablement aplati et grandi au-delà de toute idée par la ré-
fraction , était encore plongé au-dessous de l'horizon pour quel-
que temps. Les effets du rayonnement à l’entour avaient quelque
chose de fantastique ; il eût fallu des pinceaux pour pouvoir les
rendre , et je doute encore qu'il eût été possible d'y parvenir; à
plus forte raison ma plume serait-elle impuissante ; je me bornerai
donc à signaler ce phénomène aux observateurs curieux, comme
digne à lui seul de les engager à gravir de hautes montagnes. Le
thermomètre marquait alors 5°,8 et le baromètre était descendu
à 0" ,4994. Nous apercûmes bientôt après l'espèce de pain de su-
cre appelé e/ Pilon, qui s'élevait majestueusement du milieu du
plateau qui couronne la montagne. Nous mimes près d’une heure
à atteindre cette espèce de dôme, tant la marche était lente et diff
cile entre les deux amas de blocs basaltiques qui couronnent ses
flancs. Grâce à la saison , on n’apercevait aucune neige dans les
vides qu’ils laissaient entre eux; quand elle recouvre ce sentier, il
est bien de redoubler de prudence, mais on re peut pas dire ce-
pendant que ce passage offre jamais , comme on le disait jadis, de
dangers sérieux. Un peu avant d'arriver à la petite plaine semée
de massifs de lave d’où s'élève le Pain de Sucre, nous ramassimes
128 NOTES.
en passant quelques mousses qui tapissaient des fissures brûlan-
tes d’où sortaient des vapeurs aqueuses très-chaudes. Nous nous
y arrêtâmes quelques instants avant d'entreprendre notre der-
nière ascension , dont nous mesurions d'avance toutes les difficul-
tés. Enfin, nous nous mîmes en marche. La base et les flancs
du Pain de Sucre sont couverts d'un amas d’obsidiennes
mouvantes dans lesquelles nous enfonciens à mi-jambe et
qui cédaient tellement sous ros pas que nous avancions à
peine d’un sur trois. Nous avions eu la précaution de mar-
cher tous de front pour éviter les accidents qu’auraient pu
occasionner les éboulements. Presque à chaque ‘instant nous
étions obligés de nous arrêter pour reprendre haleine, et nous
éprouvions tous plus ou moins des oppressions pénibles, occa-
sionnées par la grande raréfaction de air, qui furent accompa-
gnées chez quelques personnes de saignement de nez, tant cette
raréfaction avait rompu l'équilibre nécessaire dans notre organi-
sation entre la pression intérieure et celle de l'atmosphère. Enfin,
après nous être aidés bien souvent des pieds et des mains , nous
atteignimes, au bout de trois quarts d'heure, le sommet du cône.
Arrivés là, nous vimes un cratère à moitié oblitéré, dont les parois
unies et légèrement inclinées, s’élevaient à des hauteurs inégales
et des bords desquelles, seulement, sortaient de distance en dis-
tance des vapeurs sulfureuses assez abondantes. Le fond du cra-
tère paraissait tout-à-fait éteint. Nous contournâmes ce vaste en-
tonnoir en nous appuyant comme nous pouvions sur les blocs
irréguliers de basalte blanchis par la fumée, qui formaient les
parois du cratère, et qui, semées très-irrégulièrement, nepermet-
taient d’accès que du côté par où nous l’avions abordé. ILest destiné
probablement à s’affaisser un jour pour donner coursà une nou-
velle éruption qui produira un nouveau cône, comme celui qu'il
couronne me paraît s'être élevé lui-même au-dessus d’un ancien
cratère représenté parfaitement par le dôme qui lui sert de base;
et celui-ci, à une époque beaucoup plus éloignée, où laction
res
NOTES. | 199
volcanique agissait avec une toute puissance dont les temps his-
toriques n’offrent point d'exemples , sortit lui-même sans doute
des Cañadas, ce grand cratère si bien dessiné, le plus important
de l’île , dont l’origine elle-même fut toute volcanique. Les bords
des diverses fumerolles sont tapissés de beaux cristaux de soufre,
d'efflorescences d’alumines et d’alumines pâteuses. En marchant
dessus, nous éprouvions une chàleur assez vive. Nous -ramassä-
mes des échantilions de ces diverses substances, et quelques mor-
ceaux d’obsidienne nitreuse, mélée à la masse qui couvrait Les
flancs du Pain de Sucre. Le ciel était pur, sans nuages, d’un bleu
sombre et la brise soufflait modérément du N.E., la température
s'élevait jusqu’à 14° et baissait à l'ombre jusqu’à 9° ; etle froid
était encore sensible, Cependant, vers dix heures, nous com-
mençàmes à être imcommodés de la chaleur, et plusieurs de nous
éprouvèrent des douleurs de tête assez vives auxquelles on fit peu
d'attention. Je me félicitai d’avoir apporté pour coiffure un cha-
peau de paille, quoiqu’en partant de la Estancia, cette coiffure
ne fût guères de saison. Quand j'eus parcouru dans tous les sens
le cratère et ses alentours , je m'arrêtai pour jouir du coup d'œil
imposant que m'offrait la vue de la partie du pic de Teyde, qui:
s'élevait au-dessus de la mer de nuages qui semblait isoler du
monde entier. Ces vapeurs se dissipaient cependant. quelquefois
en partie, et me permettaient d’apercevoir sur quelques points la
grande chaîne de cratères qui descendent par gradation jusqu'à
la mer, et l'Océan sans bornes qui venait baigner la base du pic,
car la surface entière de l’île pouvait passer pour la sienne. Je
pus découvrir dans une de ces éclaircies, quelques-unes des îles
voisines qui paraissaient autant de points disséminés sur cette
immense surface. Un besoin vulgaire, mais qui n’en était pas
moins impérieux ; m'arracha au bout de quelques temps à l’ad-
miration de ces merveilles de la nature que je ne me lassais pas
de contempler ; Fheure du déjeûner était arrivée et nous com-
mencions à éprouver un vif appétit. Nous placämes le fameux
200 NOTES.
pâté que nous avions apporté avec nous sur le point culminant
du pic; son utilité pour nousalors , lui donnait droit à de pareïls
honneurs, et après avoir rassemblé près de lui toutes nos provi-
sions , nous battimes en brèche cette forteresse avec une telle ac-
tivité qu’au bout de peu de temps tout avait disparu, et il neres-
tait pas même pierre sur pierre. Jamais déjeûner ne fut trouvé
plus exquis, nous étions aussi fiers que joyeux de faire un pareil
repas à 1800 toises au-dessus du niveau de la mer, et pensions
que bien des gens nous envieraient un pareil bonheur. Après cet
excellent déjeûner , chacun de nous travailla à compléter sa col-
lection minéralogique ; et à midi précis, chargés de nos pierres et
de tous nos outils, nous commencâmes à descendre le Pain de
Sucre, opération qui s'exécuta souvent plus vite que nous ne
voulions et qui dura à peine dix minutes. Puis, sans nous arré-
ter, nous continuâmes ainsi jusqu'à la Estancia , où nous fûmes
rendus à deux heures précises. Après tous les savants du pre-
mier ordre, quiont visité successivement le pic de Teyde, et leurs
théories si claires et si satisfaisantes sur sa formation, il y aurait
de la témérité de ma part à vouloir hasarder quelques idées sur
un pareil sujet que je n’ai pu d’ailleurs étudier que très-impar-
faitement. Notre but. était seulement de mesurer de nouveau la
hauteur précise de la montagne, et d’y faire des observations
d'intensité magnétique. Grâce aux soins de MM. Dumoulin et
Coupvent, elles furent exécutées de la manière la plus satisfai-
sante. Mes observations particulières se bornaient donc à consta-
ter que les descriptions que j'avais lues, avant d’y monter , m'ont
paru on ne peut plus satisfaisantes.
Arrivés à la Estancia, nous ne perdimes pas de temps pour:
nous remettre en route, ettraversâämes rapidement les Cañadas,
qui cette fois n'avaient plus le même intérêt pour nous. A mesure
que nous descendions ;, nous éprouvions un changement de tem-
pérature et d'atmosphère, qui nous faisait éprouver un bien-être
sensible. Quelque effort que nous fissions pour hâter le retour,
NÔTES. 201
Ja nuit nous surprit encore dans les régions inhabitées, etil était
huit heures du soir, quand nous ralliâmes notre gîte à l’Orotava,
tous tellement fatigués , qu’à peine nous eûmes Le courage de nous
mettre à table et de manger quelque chose avant de nous coucher.
J'aurais bien désiré pouvoir m’arrêter un jour à cette station, mais
dès le lendemain matin, nous reprîimes nos anciennes montures
et partimes pour Sainte-Croix. Nous nous arrêtâmes durant quel-
ques temps à Laguna, pour y visiter deux églises assez belles,
dont l’une est remarquable par des boiseries qui ne sont pas sans
mérite, et l’autre par une chaire soutenue par des anges armés
d'un glaive, dont l'exécution est assez belle. Les églises me paru-
rent du reste décorées avec assez mauvais goût, malgré la richesse
des autels, où l’on voyait beaucoup de dorures et d’ornements
d'argent massif. À midi, enfin, nous arrivâmes à Sainte-Croix, le
terme de notre course, bien fatigués, mais bien contents de l'avoir
faite.
(M. Dubouzet.)
Note 12, page 17.
Axrivés au pied du piton, nous gravissons, durant une dernière
heure, des cendres et des débris de pierres, et nous touchons enfin
au but désiré, le point le plus élevé de ce monstrueux volcan.
Le cratère fumant se présente à nos yeux comme une demi-
sphère creuse , soufreuse, couverte de débris de ponces et de
pierres, large d'environ {00 mètres et profond de 100. Le thermo-
mêtre qui est, à l'ombre, de 5° à dix heures du matin, s’est brisé,
placé sur le sol, dans un endroit qui laïssait échapper des va-
peurs sulfureuses. Il y a sur les bords et dans le cratère une foule
de fumerolles qui distillent le soufre natif, qui forme la base du
sommet, La vitesse des vapeurs est assez grande pour faire en-
tendre des détonations. La chaleur du sol est telle qu'en cer-
202 NOTES,
tains endroits , il est impossible d’y pes les pieds pendant quel-
ques instants.
Maintenant, jetez vos regards autour de vous, voyez ces trois
montagnes entassées les unes sur les autres ; n'est-ce pas une
œuvre des géants pour escalader le ciel? Considérez ces immenses
coulées de lave qui divergent d’un point unique et forment la
croûte que, peu de siècles auparavant, vous n’eussiez point fou-
lée impunément, Voyez au loin cet archipel des Canaries , jeté cà
et là sur la mer, qui brise sur les côtes de l’île dont vous êtes le
sommet, vous pygmées :.. Voyez comme Dieu doit voir, et soyez
payés de vos fatigues, voyageurs que l'admiration des grands
spectacles de la nature a conduits à 3704" sue du niveau
de la mer.
QUE Coupvent.)
Note 13, page 18.
À sept heures du matin, une embarcation s'approche de la cor-
vette ; elle porte la commission sanitaire. La mystification dela
veille avait prédisposé à une froide réception et la commission ne
monta pas même à bord. Immédiatement après l'admission , le
commandant descend à terre ; à son retour, la permission d'aller
à terre est accordée à tout l’état-major. À onze heures nous sau-
tions sur le débarcadère, la mer y brise avec force et en rend l'ap-
proche assez difficile. On entre dans la ville par une porté gardée
par un poste de soldats habillés de blanc, avec des bandoulières
noires. Tout auprès , à droite, se trouve le jardin que nous aper-
cevions depuis le bord, c’est l’Alameda, promenade publique ;
exiguë s’il en fût, entretenue aux frais des citoyens désireux d’a-
jouter aux agréments de leur ville , ainsi que l'annonce une pom-
peuse inscription placéé à son entrée. C est là où, le soir, les
habitants de Santa-Cruz viennent respirer l'air frais de la mér
succédant aux chaleurs du jour. Ces habitudes se retrouvent
NOTES. 203
dans tous les climats chauds où la première partie de la nuit est
le moment où la température est le plus agréable. A gauche de la
porte et en montant obliquement, on arrive, au bout de quelques
pas, sur une grande place pavée en briques et entourée de bancs
de pierre. À son entrée, se trouve une pyramide quadrangulaire
en marbre supportant une statue de la Vierge. Aux quatre coins
du piédestal , une statue de Guanche , drapée à la romaine, indi-
que le ciel d’une main et tient un fémur humain dans lautre.
L'inscription sculptée sur ce monument, apprend qu'il a été
sculpté aux frais d’un Génois habitant Santa-Cruz, en l'honneur
de la Sainte-Vierge , dont une apparition dans cet endroit même
présagea aux Espagnols une victoire sur les Guanches , posses-
seurs primitifs de l’île. La sculpture de ce monument à été faite
à Gênes et n’en est pas meïlleure pour cela. À tout prendre, c’est
un monument de mauvais goût et de mauvaise exécution. À l’au-
tre extrémité de la place, s’élève une croix fort simple. La struc-
ture des maisons est celle que les Espagnols ontrecue des Mau-
res. Rarement les édifices dépassent deux étages ; des galeries en
bois environnent une cour couverte à l'air et au soleil, Les appar-
tements donnent d’un côté sur la galerie et de l’autre côté ouvrent
leurs fenêtres sur la rue. Les jalousies remplacent les vitres le
plus souvent, et, sous leur couvert, on apercoit plus d’un œil
suivre la marche des passants. Presque toutes les portes des
maisons sont fermées , et, lorsqu'elles s'entr'ouvrent , on apercoit
un bapanier aux larges feuilles abritant de son ombre le milieu
de la cour; autour de lui sont groupés des pots de fleurs. Les
rues sont assez larges , pavées de petits cailloux; des trottoirs en
briques et en larges dalles offrent, de chaque côté, un marcher
plus commode ; c’est là seulement que circulent gravement les no-
tables de la ville; le milieu de la rue paraît être dévolu à de mal-
heureux petits ânes , trottant sous le double ennui d’une lourde
charge et de coups libéralement distribués. Les vêtements de la
classe aisée n’ont rien de particulier. Seulement, de larges fa-
204 NOTES.
voris ; d'épaisses moustaches et des chapeaux pointus les distin-
guent des étrangers. Leurs femmes ont le costume espagnol :
mantille noire, bas de soie , robe et souliers en soie aussi ; elles se
montrent rarement dans les rues; à peine en avons-nous vu.
deux ou trois. Les hommes du peuple sont vêtus de guenilles :.
une culotte courte, ouverte sur les côtés, laisse quelquefois voir
un calecon de toile grossière ; quelques-uns portaient, malgré la.
saison, des manteaux de couleur jaunâtre, assez semblables à.
ceux des charretiers provençaux, eten même temps un chapeau.
de paille recouvrait une vaste chevelure qui n'avait probable-
ment jamais été peignée. Les femmes portent un costume parti-
culier : par-dessus une mantille d’étoffe de laine , "tantôt grise,
tantôt blanche, elles se coiffent d'un chapeau d'homme en feutre.
Ce costume n’a rien de gracieux et paraît repoussant même au
premier aspect. En général, le peuple est dégoûtant, sale, en
haillons, couvert de vermine ; il paraît joindre une profonde mi-
sère à la nonchalance peut-être particulière au sang africain qui
coule mélangé dans leurs veines. Leur conformation est loin
d’être belle. Une peau brune, presque basanée, des traits peu
gracieux, des pieds et des mains mal faits, ne sont pas rachetés
par de belles dents et quelques beaux yeux. Les femmes âgées
surtout sont laides ; elles doivent perdre facilement la fraîcheur
et la jeunesse précoce naturelle aux peuples du midi.
Les habitations du peuple sont dégoûtantes à voir. La plupart
de ces cases étaient bâties comme des écuries : la terre pour
plancher , le toit pour plafond. À peine contenaiïent-elles quel-
ques ustensiles de ménage. Ces maisons étaient communes dans le
voisinage de l’église des Franciscains. Une d’elles ; large de six pas
sur huit de large, contenait pour tous meubles un pliant, sur
lequel des guenilles entassées formaient une espèce de matelas ;
une chaise délabrée, deux ou trois pots de terre se trouvaient
près de deux grosses pierres noircies qui formaient un foyer sans
cheminée. La trace de la fumée se voyait sur le mur. Quelle mi-
NOTES. 205
sère !... Aussi, comme au temps de Labillardière, cette malheu-
reuse population est livrée à la plus abrutissante prostitution ,
et, comme les gens du navire où il se trouvait, plusieurs per-
sonnes des nôtres auront à se souvenir longtemps d’avoir cédé
aux prévenances des femmes de Santa-Cruz.
L'église des Franciscains possède un intérieur frais et élégant.
La principale entrée se trouve dans la tour du clocher ; elle est
de forme carrée et s'élève à une grande hauteur. En entrant, on
est frappé de la propreté qui y règne ; le plancher est formé de
carreaux de marbre alternativement noirs et blancs; les murs
sont symétriquement divisés en autels successifs. Le grand-autel
déploie un étalage de bois doré, au milieu duquel se trouve une
niche recouverte d’un voile. Un enfant remplissait les fonctions
de cicérone : il tira un cordon, et la statue en bois de saint Fran-
cois parut ; elle était brillante comme si on l'avait peinte récem-
ment. Les deux autels qui occupaient les deux côtés du grand
avaient aussi de semblables niches. Celui de gauche offre une
grande simplicité de parure. Sur des cadres légèrement bordés
d’un filet d’or , les rideaux foncés , recouvrant les saints, rehaus-
saient l’éclat du fond blanc. Vu à travers la colonnade , à une
certaine distance, cet autel fait un très-joli effet. Au-dessus d’un
des autels , auprès de la porte d’entrée, se trouvent deux dra-
peaux déchirés et largement troués. L’un d’eux est un pavillon
anglais, pris sur Nelson lors de sa tentative infructueuse sur
Santa-Cruz. Nous n’avons pu. reconnaître l’autre, et à notre
grand regret, notre cicérone nu-pieds n’a pu nous en dire
l'histoire. Deux ou trois mauvais tableaux étaient suspendus aux
murs de l'église. Un d'eux , de vieille date, et restauré tant bien
que mal, représentait la naissance du Christ. Un autre montrait
de bons moines franciscains tirant des flammes de l’enfer et des
étreintes des serpents de pauvres âmes damnées, tandis qu’un
ange, en costume de guerrier grec, pèse dans une massive balance
deux rouleaux de papier. Auprès de ce tableau earactéristique
206 NOTES.
se trouve un tronc, et il ne doit pas être le moins producuf,
Au pied du grand autel se trouvaient quelques pierres indi-
quant des tombeaux , parmi lesquels se trouve celui d’un consul
français nommé Cazalon, mort en 16**. Au sortir de cette église,
nous nous acheminons pour aller visiter celle dont nous aperce-
vions le clocher rivalisant de hauteur avec celui de l’église des
Franciscains. Malheureusement elle est fermée, ce qui nous
oblige à revenir sur nos pas. Nous nons rendons chez le consul
français, M. Bretillard. Sa rue est celle des grands magasins ,
contenant des marchandises anglaises et françaises. Les étoffes
sont généralement de fabrique anglaise. La quincaillerie et autres
objets semblables proviennent de nos manufactures. Un des
marchands , chez qui nous faisions différentes emplettes, nous
dit qu’au bout de quelques années, lorsque son: fonds était
épuisé, il allait faire ses achats à Marseille et venait les débiter
de nouveau. Les prix de ces marchandises sont fort élevés et dé-
passent trois ou quatre fois la valeur primitive de l’objet. Malgré
ces hauts prix, il est beaucoup d'objets qu'on ne peut pas se
procurer , comme des crayons de dessin, du papier pour le même
objet, etc., etc.
(M. Desgraz.)
Note 14, page 18.
L'eau ne m’a pas paru très-abondante à Santa-Cruz. Je n'ai vu
sur la place principale qu'une seule fontaine monumentale, éle-
vée en l'honneur de la Vierge. Un obélisque en marbre blanicest
surmonté de sa statue. Aux angles du piédestal sont quatre. rois
guanches, qui paraissent se réjouir de la lumière qui vient. de
luire sur eux ; ils tiennent à la main des ossements humains: Une
inscription rappelle la conversion du peuple guanche à la religion
chrétienne. Elle eût pu ajouter que , pour rendre la conversion
plus complète, les Espagnols exterminèrent la nation indigène:
D :
NOTES. 207
Aujourd’hui , le peuple guanche n'existe plus que de nom. Ses
ossements sont enfouis dans les cavernes de l’île, d’où les Espa-
gnols vont chaque jour les exbumer pour satisfaire la curiosité
des voyageurs. |
(M. Roquemauréel.)
: Note 15, page 35.
Dans les grains , 'Astrolabe se comporte parfaitement ; la mà-
ture est tellement solide qu’un grain très-fort, recu les huniers
hauts, ne fit pas seulement ployer les mâts de hune. La cor-
vette est tellement chargée , qu’elle incline peu ; et néanmoins ses
mouvements sont très-doux; elle s'élève parfaitement à la lame et
mouille très-peu. Ses mouvements de tangage sont doux et mo-
dérés; mais elle a besoin, lorsque la brise est fraîche, d’être dé-
barrassée de bonne heure de ses perroquets et de son grand foc,
qui lui rendent le tangage dur. Sous les huniers et les basses-
voiles elle se comporte à merveille.
(M. Gourdin.)
Note 16, page 37.
Temps incertain et orageux ; brise variable du N. au S., pas-
sant par l'E. Le soir , le ciel prend un aspect menaçant : éclairs
dans le N. E. Le tonnerre se fait entendre , et le grain de N.E.
nous a assailli avec violence. La brise a soufflé de tous les points
de l'horizon, et un nuage d’une pluie tiède s’est abattu sur là
corvette. On à mis des feux de position pour éviter une sépara-
tion avec notre conserve. Pendant que nous manœuvrions pour
fuir devant le grain et profiter ensuite de la brise favorable pour
faire route, /a Zélée, dont nous distinguions les feux, parais-
sait s'éloigner de nous rapidement. On vira de bord vers elle,
pour en connaître la cause, et l’on s’apercut bientôt que la Zélée
208 | NOTES.
restait immobile, enchaînée par le calme. Un violent orage avait
éclaté sur nous ; l’Astrolabe avait été pendant 30 minutes le jouet
des vents , et sa conserve restait au même moment dans un calme
parfait, à moins d’un mille de distance. Ce phénomène, assez
fréquent dans le voisinage des terres, doit être rare en pleine
mer , où rien ne semble s'opposer à l'impulsion du vent ou ac-
croître son effet dans une petite étendue.
(M. Roquemaurel.) -
Note 17, page 38.
Deux cylindres de viande préparée ont perdu par les soudures
une partie du gaz carbonique et de la saumure. On a décidé
qu'ils seraient consommés le plus tôt possible, pour éviter de plus
grandes pertes. La viande a été trouvée inférieure à celle du pre-
mier cylindre. L’équipage ne la mange qu'avec répugnance. Il se
plaint des picottements qu’elle cause aux gencives. Il lui préfère
le bœuf salé ordinaire, et surtout le lard. Parmi l'état-major, les
opinions sont partagées.
( M. Roquemaurel. )
Note 18, page 38.
Une des boîtes qui contenaient le bœuf préparé par Noel suin-
tait à l'extérieur par un défaut de soudure ; nous l’ouvrimes
immédiatement pour l’examiner. Une partie de la viande, celle
du dessus, fut trouvée avariée ; le reste, en assez bon état de
conservation , fut distribué à l’équipage. Sur vingt kilogrammes
que contenait cette caisse , huit furent jetées à la mer. Du reste,
cette préparation était peu appréciée par les matelots, qui lui
préféraïent de beaucoup les salaisons ordinaires.
(M. Jacquinot. )
Le ee
NOTES. 209
Note 19, page 35.
On a donné à l'équipage de la viande de Noel. Je commence à
croire, sans l’assurer pourtant, que cela ne vaut rien. L’équi-
page préfère le bœuf salé ; il se plaint que la nouvelle viande
attaque les gencives. Il est vrai qu’un picottement assez vif suit
ordinairement la mastication, La chair paraît cependant assez
belle à la vue, mais l’odeur en est mauvaise. Cuite et broyée dans
la main, elle se résout en poussière jaunâtre ayant une forte
odeur de putréfaction. À bord de a Zélée, une partie d’une
caisse entière a été condamnée pour ce molif; le reste a été
mapgé. Somme toute , l'équipage ne veut plus de cette viande ;
et, comme cette question le touche-de plus près que létat-
major , il est fort heureux qu'on n'en ait pris qu'une très-petite
quantité. Trois des caisses avaient fait explosion, les gaz s'étant
échappés par les parties soudées , qu'ils ont fini par crever.
CM. Durockh.)
Note 20, page 98.
Le 19 novembre nous fimes une nouvelle distribution de
viande de Noel. Les avis se trouvèrent partagés relativement à
cette préparation, que peu de personnes mangeaient avec plaisir.
La chair avait le défaut d’être molle et de présenter au début une
odeur peu agréable.
(M. Jacquinot.)
, Note 21, page 39.
-Pendant ce jour, nous remarquons dans l'air trois courants
très-différents. Les nuages inférieurs , estimés à 8,500 mètres,
se mouvaient du S. E. au N. O., dans la direction du vent ; une
L. 1 À
210 | NOTES.
seconde bande de nuages plus élevés avait un mouvement con-
traire du N. O. au S. E:, ou plutôt de l'O. à l'E. Ensuite, une
troisième bande de nuages bien plus élevée que les deux pre-
mières, et en forme de barbes de chat, se mouvait-dans le même
sens que la bande inférieure. :
" (M. Gourdin.)
Note 22, page 39.
Pendant toute la journée, j'ai remarqué que les nuages chas-
saient dans deux directions tout-à-fait opposées ; les moins élevés
marchaient dans le sens du vent, les plus hauts dans le sens con-
traire. Dans la soirée, ou distinguait trois courants d’air chas-
sant les nuages de l'atmosphère dans trois directions. Les nuages
supérieurs et inférieurs chassaient dans le sens du vent, les in-
termédiaires dans la direction opposée. Ceux-ci étaient les plus
légers et les moins bien terminés.
(M. Gervarze.)
Note 23, page 39.
On put remarquer pendant la journée plusieurs courants tout-
à-fait opposés dans les régions supérieures de l'atmosphère. Les
nuages les plus rapprochés de nous suivaient la direction du vent
frais, qui dépendait alors du S. S. E., tandis que ceux qui
occupaient une région plus élevée suivaient.une direction tout-
à-fait contraire.
(M. Marescot. )
Note 24, page 39.
Notre relâche a un but tout d'humanité : nous avions à bord
un élève attaqué de la poitrine. La température des régions po=
NOTES. 211
laires devait être préjudiciable à sa maladie. Le climat doux et
tempéré du Brésil, l'air sain qu'on y respire devaient, au con-
traire, être favorables à son rétablissement. En se détournant un
peu de sa route, notre commandant peut arracher un jeune offi-
cier à une mort imminente ; et si un jour les glaces du pôle se
referment sur nous , ce sera une victime de moins.
(M. Gourdin.)
Note 25, page 39.
M. Coupvent, que j'avais chargé des observations de physique,
dont les études et le goût sont portés vers cette science , voulut
observer des inclinaisons de l'aiguille , afin de profiter de notre
position actuelle aux environs de l'équateur magnétique. Malgré
sa persévérance et toutes les peines qu’il se donna pour utiliser
l'instrument qui avait été mis à sa disposition , il ne put jamais
parvenir à en rer le moindre parti. Les barreaux aimantés qui
lui avaient été fournis par l'arsenal de Toulon se trouvèrent nuls
et ne produisirent aucun effet sur les aiguilles , qui elles-mêmes
étaient mal centrées et roulaient sur des chapes défectueuses.
La boussole avait d’ailleurs été construite pour les expériences à
terre, et ne comportait aucune des conditions nécessaires pour
paralyser les effets du tangage et du roulis. Malgré tous les soins
que l'on prit pour remédier à cet inconvénient, en les plaçant
dans une cage à double suspension, il fut impossible d'obtenir
le moindre résultat satisfaisant. Je regrettai d'autant plus de ne
pas avoir un meilleur instrument, que M. Coupvent eût pu
amasser des matériaux pleins d'intérêt qui eussent servi à corro-
borer les observations du même genre faites simultanément et
dans les mêmes conditions à bord de / Astrolabe.
K CM. Jacquinot.)
212 NOTES.
Note 26, page 41.
Nous avions toujours l'espoir de pénétrer dans la rade de Rio-
Janeiro, lorsqu’à sept heures quarante-cinq minutes du matin
l’_Astrolabe cargua ses voiles et jeta l’ancre à trois milles dans le
N.E. de l'ile Raze. Nous imitâmes immédiatement sa manœuvre,
et nous mouillâme par 24 brasses, fond de gravier et coquilles
brisées. Peu après, le commandant d'Urville me prévint par une
lettre qu’il ne s'était décidé à relâcher que pour mettre à terre un
de ses élèves, M. Duparc, dont la santé était très-délabrée, et
qui ne pouvait, sans courir de grands risques, continuer la cam-
pagne. Il m’engageait à profiter de cette occasion pour faire quel-
ques provisions etenvoyer des nouvelles en France. Après s'être
flatté d'aller jouir d’un peu de repos dans une bonne rade, il
devait nécessairement paraître dur de mouiller en pleine mer,
avec plus d'inquiétude pour le navire qu’on n’en a généralement
sous voiles. Mais, en y réfléchissant , il devenait certain que le
commandant avait toute raison d’en agir ainsi, d'abord pour ne
pas perdre un temps devenu très-précieux pour remplir ses
instructions, ensuite pour se prémunir contre les désertions des
matelots, très-communes dans ces relâches.
(M. Jacquinot.)
Note 27, page 41.
On a appris à bord d’une corvette des Etats-Unis , que l’expé-
dition américaine préparée pour le pôle austral devait partir de
New-York vers les premiers jours d'octobre. Cette division, com-
mandée par le commodore Jones, se compose du Maceaoniar
(petite frégate), un brick, un schooner et deux transports.
L'expédition est scientifique au plus haut degré, ayant un véri-
table institut en miniature, dans lequel toutes les partftes de la
re
NOTES. 213
science sont représentées. Dieu veuille que l'orgueil et l'envie qui
perpétuent la discorde au sein de nos sociétés savantes les plus
célèbres , ne se glissent point au milieu des capacités réunies
dans l'expédition américaine et ne la rendent pas infructueuse. Le
commodore aura autant de mal à tempérer les rivalités intrai-
tables de la science, qu’à conduire en droit chemin tous les na-
vires de sa division au milieu des glaces et des brumes impéné-
trables.
(M. Roquemaurel.)
Note 25, page 44.
Le matin, à cinq heures, on a harponné du gaïllard d'avant
deux énormes marsouins, chacun du poids d’un quintal environ.
À peine hissés à bord, ces animaux ont été partagés. L'histoire
naturelle n’a pas été oubliée. MM. les naturalistes ont eu le
squelette, et la chair a été divisée parmi tout l’équipage, qui,
pendant deux jours , en a fait ses délices. Quant à moi, privé de
nourriture fraîche depuis longtemps, j'en ai mangé avec plaisir .
malgré la dureté, la couleur noire de la chair et son goût huileux
an peu prononcé.
(M, Gervaize.)
Note 29, page 53.
mn. |
Dans la nuit, limpétuosité croissante du vent de S. O. avait
fait mettre les huniers aux bas ris ; aujourd’hui, il nous oblige
à mettre à la cape, sous le grand hunier et le petit foc. La hau-
teur des vagues est estimée à vingt-six pieds ; la mer embarque
très-souvent à bord, et le navire ressent quelquefois des chocs
très-violents. À chaque nouvelle lame , la corvette se dresse en
levant le nez, s’abaisse sur le côté comme si elle allait sc ren-
verser , puis recommence ce manége à chaque mouvement de ces
grosses lames.
1":
(M. Desgraz. )
214 NOTES.
Le
Note 30, page 56.
À six heures du soir, le commandant d'Urville m’ayant appelé
à son bord par un signal, je m'y rendis immédiatement. Il me
prévint qu'après avoir réfléchi plus mûrement sur le mouillage
de la terre des Etats , il s’était convaincu que cette relâche serait
trop stérile pour l'expédition, qu’elle nous offrirait peu de res-
sources pour les équipages, le poisson y étant très-rare et la
chasse peu abondante; qu’en outre, nous pourrions éprouver
de grandes contrariétés avant d'atteindre un ancrage sûr. A
ces premières considérations venait encore s’en joindre une autre
plus importante; c’est que d’après toutes les chances, d’après
toutes les relations, nous ne pourrions pas espérer trouver un
passage dans le sud avant le 15 février, et que par conséquent
toutes nos tentatives antérieures ne seraient propres qu’à nous
causer des peines et des fatigues inutiles. Après avoir bien tout
pesé, et voulant autant que possible remplir ses instructions
qui, bien que vaguement tracées sur cette première partie de la
campagne , parlaient néanmoins du détroit de Magellan après sa
pointe au sud , reconnaissance impossible à cette époque, il se
décidait à commencer par cette exploration , et allait faire route
pour le mouillage du Port-Famine. Je ne pus qu’approuver cette
décision qui était toute dans l'intérêt de la campagne, de la
science et de la santé de nos matelots. Les faits bien arrêtés et
bien convenus, je retournai à bord de la Zélée, où cette nouvelle
causa une joie générale.
(WT. Jacqüinot)
Note 31, page 56.
Ce jour, le commandant se voyant si peu favorisé pour se
rendre à la terre des Etats qui nous offrait d'ailleurs peu de
NOTES. 25
ressources et d'intérêt, s'est décidé à faire route pour le détroit
de Magellan ; dont l'exploration entrait d’abord dans les plans-
de l'expédition. Si l'été austral n’ést pas encore assez avancé pour
que la débâcle des glaces ait laissé des passages préférables vers
le pôle, nous ne pouvons que gagner à employer le mois de dé-
cembre à la reconnaissance d’une partie du détroit qui, depuis
Bougainville, n’a été visité par aucune expédition francaise. Nous
sommes à même de vérifier quelques points du travail du capi-
taine King, et juger du degré de confiance dont ses cartes doivent
jouir. Il est d’ailleurs d’un grand intérêt pour nous de visiter la
Patagonie et la Terre de Feu, qui peuvent être considérées comme
les limites australes de la végétation et des climats habités par
l'homme.
Le Port-Famine, situé au centre du détroit, nous offrira une
relâche plus profitable que la terre des Etats où l’on trouve,
dit-on, peu de gibier et de poisson.
(M. Roquemaurel.)
Note 32, page 84.
Le soir, la terre prit un aspect menacant; ce n’est qu’à grande
peine que nous pûmes débouquer du premier goulet. Les terres
qui bordent cette baie sont si basses, qu'on n’en aperçoit que des
lambeaux qui se détachent à peine de l'horizon, laissant entre eux
des intervalles qu'on prendrait pour autant de goulets. Le cap Gré-
gori seul se relève assez pour fournir un point de reconnaissance.
Apercu sur le côté N.0. dela baïe une lignede brisants. Louvoyé
toute la soirée contre le vent et le courant contraires, pour attein-
dre le mouillage du cap Grégori. Mais les grains et la pluie cou-
vraient la terre, et empéchaient de bien apprécier sa distance.
À neuf heures-et-demie du soir, mouillé par 16 brasses d’eau,
fond de vase et petits galets, à environ 4 ou 5 milles de l'entrée
du deuxième goulet. La brise souflait par violentes rafales , et le
216 NOTES.
courant avait repris toute sa force. Le plomb de sonde emporté
par le courant accusait 25 brasses de fond, tandis que nous n’é-
tions que par 16 brasses. En mouillant l’ancre de tribord, le
manchon en fer de la bitte fut soulevé, et retomba sur la chaîne
qu’il étrangla contre le montant de la bitte, en empéchant la
chaîne de filer. L’ancre poussée par le courant contre la carène
du navire, resta suspendue à l’écubier, sans qu’il fût possible de
la faire parer. L’ancre de babord éprouva un accident semblable
en tous points; de telle sorte que la corvette resta plus de dix
minutes livrée sans défense à un courant de près de 8 nœuds et
à une très-forte brise. Plus près de terre, la corvette eût couru
le risque de faire côte et d’y rester. On parvint à soulever le man-
chon de la bitte de babord qui faisait stopper sur la chaîne qu’on
put ainsi filer jusqu’à go brasses. On travailla jusqu’à minuit à
remettre au bossoir l'ancre de tribord, et le lendemain on répara
les bittes.
À onze heures du soir, le courant avait toute sa force, et la brise
soufilait toujours par violentes rafales, la mer quoique resserrée
‘dans un bassin, s'élevait en vagues courtes et serrées qui défer-
laient sur le pont. L’artimon qui avait été bordé ne put nous
faire éviter le vent et la lame. La Zélée qui venait de mouiller près
de nous, resta comme l’Astrolabe, le jouet du vent et de la marée;
les corvettes obéissant tantôt à l'impulsion du vent, tantôt à celle
du courant, se croisèrent plusieurs fois à petite distance, de ma-
nière à nous faire redouter un abordage qui nous eût mis en
pièces. Notre anxiété ne disparut qu'après minuit, où le vent et
la marée perdirent peu à peu de leur violence. |
(M. Roquemaurel.
Note 33, page 84.
Nous demeurâmes dans cette terrible position depuis dix beu-
res du soir jusqu'à trois heures du matin. Jamais quart ne me
NOTES. 217
fut aussi pénible que celui que je fis cette nuit. Je crois qu'il est
impossible d'être plus en danger de s’aborder, et un abordage
dans cette nuit eût été affreux; la mer était monstrueuse et défer-
lait sur les gaillards..….
(M. Gourdin.)
Note 34, page 87.
Dans l'après-midi, comme nous rangions à deux milles de
distance la rive gauche du canal ou la Terrede Feu, on crut aper-
cevoir un homme sur la crête des falaises. Bientôt il en parut
un second et puis deux autres. Le premier était à cheval, ’et les
autres semblaient suivre au petit pas leurs paisibles montures
qui étaient chargées de quelques fardeaux. On fit bien des con-
jectures sur la présence de ces hommes sur la Terre de Feu, et
surtout sur l'apparition des chevaux, qu’on croyait n’exister que
sur les terres de la Patagonie. A la distance ou nous étions , il
était difficile de rien préciser sur la taille des indigènes, à moins
‘être aussi crédules ou même aussi portés à l’exagération que
l'étaient nos devanciers. Cependant, les individus qui fixaient
notre attention s'étant arrêtés, puis cheminant de nouveau, je fus
frappé de voir les piétons sans cesse accolés à leurs montures.
Enfin un examen plus attentif à l’aide des lunettes, nous fit juger
que ce que nous avions pris pour un cavalier n’était qu’un ani-
mal à-croupe arrondie, tête élevée, poil rougeûtre, ventre blanc,
queue blanche, courte et touffue; en nn mot une sorte de mou-
ton du Pérou, connu sous le nom de lama ou guanaco. Ces
timides bêtes, après avoir fait quelques pas, et jeté un regard sur
la mer, rentraient dans leurs domaines.
Vers sept heures du soir, au moment où nous allions débouquer
du second goulet, on apercut sur le cap St.-Vincent quien forme
la pointe S. O., du côté de la Terre de Feu, une fumée qui nous
apprit que cette partie de la côte était habitée, On vit en effet au
218 NOTES.
sommet du Cap un grouped’individus faisant signe de leursmains,
en agitant quelque portion de leur vêtement. Le commandant
pensant que ces hommes pouvaient être des naufragés implorant
du secours, fit route pour se rapprocher du cap. Les signaux
continuèrent : mais arrivés à moins d’un mille du rivage, nous
vimes distinctement cinq sauvages occupés à attiser le feu autour
duquel ils étaient grouppés, sans qu'ils parussent s'inquiéter
beaucoup de notre manœuvre; quelquefois seulement, l’un d'eux
se levant faisait quelques pas en gesticulant, ou restait debout
à contempler la mer et les navires. Ces hommes semblaient vêtus
de peaux d’un rouge pareil à celui du guanaco: Cette sorte de
manteau était jetée sur les épaules, sans aucune facon ou
ajustement. L’un d’eux portait une espèce de jupon ou très=
large culotte de couleur claire, qui descendait j usqu'au genou.
Je n'ai pu distinguer les coiffures ni les armes qui pouvaient'être
des lances, des javelots on de simples bâtons. La Zélée apercut
sur la rive opposée du goulet un cavalier qui serait un Patagon,
si la Zélée n'avait pas comme nous pris un guanaco pour un
cavalier. |
(M. Roquemaurel.)
Note 35, page 68.
L2
À neuf heures et demie, le disque du soleil disparaïssait
derrière les montagnes au S. O. du cap Negro. Mais ses dérnières
lueurs coloraient encore l'horizon de la plus belle pourpre. Ja-
mais sous le ciel des tropiques, spectacle plus imposant ne s’offrit
à nos regards. Au dessus des terres, drapées d’un nuage noir,
s'élevait un immense cône enflammé. Son sommet touchait aux
montagnes ; sa base se pérdait en rayons étincelants dans le fir-
mament. Des nuages d’un rouge sombre divisaient ce cône en
plusieurs zones dont la hauteur grandissait ou s’abaissait, suivant
les diverses périodes de ce vaste incendie. Il nous semblait voir
j:
Be
NOTES. 219
des tourbillons de fumée s’élevant en bases horizontales au-dessus
du foyer de cetembrasement. Tantôt cette fumée stationnait au-
dessus du volcan comme un nuage noir; tantôt elle s’évanouis-
sait en vapeurs légères , d’une teinte bleuâtre ou violacée. Une
lave brûlante ruisselait du sommet du cône et sillonnait les nua-
ges et les montagnes. Mais bientôt les feux de ce volcan fantas-
tique s’éteignirent dans les cîmes neigeuses de la Patagonie, qui
se couvrirent d'orages et de frimats.
Comme nous longions de fort près la côte N. 0. de Pile Elisa-
beth, nous recûmes une bouffée de fumée que nous supposèmes
venir des feux allumés sur la côte par les Pêcherais. Le temps
était trop sombre pour qu'il nous füt possible de rien distin-
guer.
(M. Roquemaurel.)
Note 36, page 88.
A huit heures et demie, notre attention est attirée par le plus
beau coucher du soleil que j'aie encore vu. D’éclatantes couleurs
rouges de feu et dorées ressortaient sur les teintes plus pâles et
bistres de l'horizon. Une nuance insaisissable d’un violet plus ou
moins foncé aidait au reflet des plus brillants contrastes de la
lumière, Un immense incendie dans un temps calme, une gigan-
tesque éruption volcanique ne pouvaient donner qu’une faible
idée de ce magnifique spectacle. Longtemps nous avons pu suivre
les dégradations des belles couleurs pourpres qui entouraient la
place où le soleil avait disparu, comme autant de faisceaux par-
tant du même centre. A dix heures, on put encore voir les teintes
jaunâtres qui avaient succédé aux prunitives splendeurs ; bien
avant dans la nuit, on aurait pu indiquer la place du coucher
par le pâle rayon qui y demeura longtemps fixé.
(M. Desgraz.)
220 NOTES.
Note 37, page 88.
Nous longions la côte N. de l’île à un mille de distance, filant
six nœuds, la Zélée à deux encablures dans nos eaux. Arrivés à
la pointe O. de l’île, nous serrons le vent; mais la bordée nous
portait sous le vent du cap Negro, nous virons vent devant, sous
les huniers et la misaine, et avec une hardiesse inouie, nous
courions droit sur la pointe sud de l'ile Elisabeth ; pendant ce
temps, nous établissions la grande voile et le perroquet de
fougue qui avaient été serrés, et la brigantine, puis environ huit
minutes après le premier virement de bord, nous virons de
nouveau. Nous n’étions plus qu’à deux encâblures de terre, et il
nous eût peut-être été funeste de manquer à virer. Le comman-
dant ordonna ces manœuvres avec le plus grand calme et le plus
admirable sang-froid. De la bordée suivante nous doublâmes le
cap Negro à un mille de distance.
(M. Gourdin.)
Note 38, page 58.
Dans la nuit, nous sommes restés sous voiles, et par une ma-
nœuvre hardie, nous avons passé entre l’île Elisabeth et la côte.
Tous les officiers s'accordent pour admirer l'habilité et le sang-
froid du commandant dans la navigation épineuse du détroit.
La manœuvre de la nuit dernière a presque enthousiasmé ces
messieurs.
(M. Desgraz.)
Note 39, page 94.
Des cénotaphes ont été élevés sur divers points de la côte, à la
mémoire de quelques baleiniers anglais ou américains. Ce sont
NOTES. JU
de simples planches ou poleaux ; lun de ces potsaux avait été
planté par le capitaine Dugué du navire le Hävre, comme un
souvenir de son passage par le détroit. On. trouva suspendu à
un arbre un petit baril avec cette inscription Post-office. I con-
tenait plusieurs notes où renseignements nautiques laissés par
les capitaines anglais ou américains, sur le détroit de Magellan,
l’époque de leur passage, l’état des vents, des courants, etc. Au
temps où la pêche des phoques avait attiré bon nombre d’Amé-
ricains dans ces parages, l’un d'eux, M. Water-House avait dé-
poséau Port-Famine, qui était le point de relâche le plus fré-
quenté par les pècheurs, une bouteille servant à recevoir les
notes et lettres des divers navires. Ceux qui passaient par le
détroit pour se rendre en Europe ou au Chili, emportaient les
dépêches à leur destination. Le capitaine anglais Carrick eut
l'heureuse idée de convertir la bouteille de Water-House en un
véritable bureau de poste, sans directeur ni commis. Le mo-
deste baril fut placé à cette extrémité du monde, sous la sauve-
garde et à l'usage des navigateurs. L’honorable M. Carrick est
passé depuis pour la cinquième et sixième fois, emportant toutes
les lettres ; nous n’avons trouvé que les notes et renseignements
nautiques. Le baril-poste fut religieusement remis à la place.
Nous lui donnâmes une succursale signalée par un poteau élevé
sur la crête d'un petit morne escarpé qui domine l’aiguade ; une
feuille de cuivre clouée au poteau recut l'inscription suivante :
CORVETTES FRANCAISES ASTROLABE ET ZÉLÉE,
COMMANDANT D'URVILLE »
ARRIVÉES ICI LE 12 DÉCEMBRE 1837, PARTIES LE 28 DÉCEMBRE
POUR LE POLE AUSTRAL.
Une boîte revêtue de zinc recut nos dépêches pour la France,
avec une note pour les navigateurs qui viendront après nous.
Elle fut attachée au poteau avec un écriteau où l’on pouvait lire
222 NOTES.
du mouillage, Posre aux Lerrres. Espérons que le digne capi-
taine Carrick passera bientôt en ces lieux et se chargera de
porter en Europe des nouvelles de notre expédition, pourrassu-
rer quelques gens timides qui nous croient déjà peut-être broyés
dans les glaces ou les rochers.
(M. Roquemaurel.)
Note 40, page 99.
Dans la baie Famine se jette la rivière Sedger que plusieurs
voyageurs ont trouvée navigable à diverses hauteurs, selon l’en-
combrement de son lit. Deux jours après notre arrivée, nous
partimes de grand matin dans une yole légère pour.en tenter
l'exploration, avec la résolution bien arrêtée de le remonter autant
que nous le pourrions. À son embouchure, les bords sont. plats
et marécageux, mais à un demi-mille le lit s’encaisse au-milieu
d’une forêt presque impraticable. De chaque côté s'élèvent des
arbres gigantesques, les uns déchaussés par le courant de la ri
vière et prêts à tomber, les autres debout encore et servant d'appui
aux premiers, jusqu’à ce qu'ils soient déracinés à leur tour. Un
grand nombre étaient abattus sur la rive et n’attendaient qu’une
crue de la rivière pour descendre à la mer, aller s’échouer.et
pourrir sur d’autres rivages. Il serait difficile d'imaginer un ta-
bleau plus pittoresque que celui que chaque coude dévoilait ànos
yeux. Partout c'était ce désordre admirable que l'on, ne saurait
imiter ; un amas confus d'arbres, dé"branches brisées, de troncs
couverts de mousses qui se croisaient en tous sens.
A neuf heures du matin, nous trouvant, d’après motreestime,
à quatre milles environ de l'embouchure, nous mîmes pied à terre
sur un point où la forêt était moins épaisse et songeâmes à dé-
vorer un excellent déjeûner qui avait été apporté. Le froid et la
longue matinée avaient considérablement aiguisé nos appétits qui
surent faire une prompte justice du solide et du liquide qui, en
NOTES. 223
dépit de certains Spartiates, firent sur nous un effet infiniment
plus salutaire que leur brouet noir. Avant notre halte, nous étions
graves comme des docteurs en théologie , mais à dater de ce mo-
ment, la chaleur de nos estomacs se communiquant à nos cer-
veaux ; la gaieté remplaca cette gravité insipide qui fait tout ju-
ger froidement et dont le mérite est d'empêcher de dire et de faire
des sottises sans jamais pouvoir mener à bien. Voici bien,
diront les sages, le raisonnement d’un fou; mais en dépit d'eux,
je maintiens mon dire.
Pendant que nos hommes se reposaient, nous nous répandi-
mes dans la forêt en quête d’oisesux, d'insectes et de plantes,
mais le peu de fruits que nous retirâmes de nos recherches, nous
les fit bientôt abandonner, et à onze heures, nous nous remîmes
en route pour continuer notre course. À mesure que nous avan-
cions, le courant augmentait et souvent nous fûmes forcés de dé-
barquer pour haler le canot à la cordelle. La rivière se rétrécissait
et la force diminuait considérablement à chaque coude. A trois
heures nous arrivâmes à un point très-resserré entre des falaises
_ assez élevées et après avoir vainement lutté contre la force du
courant qui se précipitait sur les bords , nous nous décidâmes à
rebrousser chemin. Nous pûmes exactement estimer, en descen-
dant, la distance que nous avions parcourue; elle s’est trouvée de
7 milles À, et je crois que personne n’a remonté cette rivière plus
loin que nous; quoique notre yole tirât très-peu d’eau, nous tou-
chions à chaque instant au point où nous nous sommes arrêtés et
que nulle embarcation n'aurait pu franchir. Je pense que nous
devons notre réussite à une grande crue de la rivière dans les
jours précédents, crue dont nous vimes encore les traces toutes
fraîches et qui avaient sans doute déblayé le lit des arbres qui
doivent presque toujours l’encombrer.
(M. Montravel.)
224 NOTES.
Note 41, page 99.
Malgré leur aspect sombre et sauvage, les forêts de la Patago-
nie ne sont pas entièrement privées des agréments que présentent
les contrées moins éloignées de l'équateur. De vastes clairières
offrent à l’œil du voyageur de magnifiques pelouses bordées de
grands arbres peuplés de perroquets, de pies, de merles et de
grives. Dans ces enceintes solitaires, dont le silence n’est troublé
que par la voix des oiseaux, on peut un instant se croire au mi-
lieu d’un de nos anciens parcs féodaux en un jour de printemps;
mais illusion s'envole aussi prompte que la rafale de l’ouest qui,
dans quelques minutes couvre l’azur du ciel d’un voile d’ardoise
et roule dans les vallées des tourbillons de neige et de gréle, avec
_des torrents de pluie. Les cläirières elles-mêmes sont peu pratica-
bles, à cause d’une herbe touffue qui couvre des mares d’unéteau
croupissante. Cependant le chasseur sans cesse contrarié par Les
difficultés du terrain, doit s’estimer heureux de rencontrer! ces
clairières non loin de la mer et de la rivière Sedger. C'est delà .
qu'il peut atteindre au passage les vols d'oies ou de canards, où
surprendre les bécassines et une foule d’autres oiseaux qui vien-
nent réjouir nos tables, ou s’enfouir dans les charniers des natu-
ralistes.
(M. Roq uemaurel D
Note 42, page 101.
Le sol de la presqu'île Santa-Anna est formé d’une roche schis-
teuse dont on retrouve les couches feuilletées sur tous les points
du contour de la baie qui n’ont pas été envahis par les alluvions.
Cette roche est recouverte d’une couche d’humus de 5 à 7 déci-
mètres d'épaisseur, où croissent des herbes touffues, des plantes
épineuses, des groseillers sauvages et plusieurs autres arbustes
NOTES. 225
qui formaient un fourré des plus inextricables, l’eau qui provient
de la fonte des neïges de l’intérieur du pays ou des pluies, mais
non point je crois des sources jaillissantes, sourd au-dessus de la
roche, au milieu d’un faisceau de racines et de taillis, et s’épan-
che vers la mer en une foule de petits filets qu’on rencontre sur les
divers points de la côte. L'eau arrive donc chargée de matières
végétales qui lui communiquent leur saveur, et une partie de
leur odeur. Mais, grâce aux basses températures de ces climats,
ces derniers végétaux n’exhalent point d’odeur malfaisante, et ne
nuissentque fort peu à la pureté des eaux.
(M. Roquemaurel.
Note 43, page 101.
Le temps étaitbeau, la brise au N. 0. Je quittai le bord à trois
heures du matin, accompagné de MM. Dubouzet, Thanaron,
Montravel et Le Guillou , dans l'intention de remonter la rivière
Sedger, et d'en suivre le cours aussi haut que nous le pourrions.
Le canot que nous primes était léger, marchait bien, et réunissait
les conditions nécessaires pour cette exploration. D’après le récit
de quelques navigateurs qui nous avaient précédés, nous devions
craindre de voir notre marche arrêtée à trois ou quatre milles de
embouchure par les arbres qui, à cet endroit, obstruaient la
rivière et fermaient toute issue aux embarcations. Mais nous
fümes plus heureux, nous pénétrâmes à six milles, et pour aller
plus loin, nous ne trouvâmes d'autre obstacle que le courant qui
était très-violent et que nous ne pûmes "jamais franchir, quelques
efforts que firent nos matelots, qui dans cette circonstance ne se
ménagèrent pas. Nous eûmes presque partout une profondeur
de quatre à cinq pieds à égale distance des deux rives. Je ne sau-
rais déterminer jusqu'à quelle hauteur l'influence de la marée se
fait sentir. Le capitaine King affirme que l'eau est douce à un
mille de l'embouchure.
| à 15
226 NOTES.
Partout, sur ses deux bords, la végétation est riche et vigou-
reuse. Quelques pointes seulement offrent un débarquement
facile. Dans tous le reste, la côte est à pic et couronnée d’un ri-
deau d’arbres très-pressés les uns contre les autres ; quelques-uns
d’une grosseur étonnante, présentant douze à quinze pieds de cir-
conférence. Durant tout le trajet que nous pûmes effectuer, nous
jouimes d’un coup d'œil admirable, et nous éprouvämes!: une
douce sensation en naviguant au milieu de ces deux murailles
verdoyantes qui, malgré la rigueur du climat, étaient animées
par la présence d’une infinité d'oiseaux.
En quelques endroits, nous trouvâmes des empreintes assez
fraiches qui nous indiquaient que quelques bêtes féroces y
avaient passé depuis peu de temps.
La Sedger est extrêmement sinueuse et revient quelquefois sur
elle-même, en décrivant un cercle presque entier pour remonter
ensuite. À l'endroit des cascades, les courants sont souvent très-
forts , et il faut gouverner avec beaucoup d'attention. Dans ces
circonstances, chaque fois que le terrain permet de débarquer,
il faut en profiter pour faire haler à la cordelle; c’est le seul
moyen de franchir plusieurs pas qui, avec les avirons seuls,
offriraient beaucoup de difhicultés et de fatigues.
Nous employâmes deux heures et demie à descendre vers Pem-
bouchure, et à sept heures du soir nous étions de retour à bord.
M. de Montravel qui s’était muni d’une boussole , dressa le cro-
quis du cours de cette rivière.
CN. Jacquinot.)
Note 44, page 108.
Le vendredi 22 décembre, à quatre heures du matin ; les chi-
rurgiens des deux bâtiments, Dumoulin et moi, nous partons
dans le grand canot de la Zélée et nous nous faisons mettre à
terre sur la rive orientale de la rivière qui débouche dans la baie
NOTES. 297
Voces. L'ordre de M. d'Urville était de faire tous nos efforts pour
parvenir sur l’un des sommets de la chaîne du mont Tarn; les
chirurgiens pour y faire de la botanique et de la minéralogie,
Dumoulin et moi des observations barométriques et d'intensité
magnétique.
* Déposés sur la grève, il nous fallut immédiatement pénétrer
dans une forêt tellement épaisse, tellement remplie de broussailles,
que nous fûmes effrayés de la perspective qui nous attendait , s’il
fallait continuer notre route avec de pareilles difficultés. La bous-
sole fut donnée à l’un de nous qui prit la tête de la colonne et
donna la route , d’après le relèvement pris du canot, sur une
montagne qui semblait la moins /inaccessible. Heureusement à
mesure que nous avancions les broussailles diminuaïent, bientôt
elles disparurent entièrement, et notre marche ne fut plus en-
travée que par des troncs d’arbres énormes entassés les uns sur
les autres. Nous fimes de l'équilibre, et malgré quelques chutes,
après avoir marché encore une heure , nous sortimes de ce bois,
pour entrer dans une clairière d'environ un mille dans sa plus
grande dimension. Nous y gagnâmes peu pour la facilité de la
marche; car le sol était couvert d’une croûte de mousse reposant
sur une terre tellement tourbeuse et imprégnée d’eau que nous
enfoncions jusqu'aux genoux.
Nous fimes halte sur la lisière de la forêt qui se présentait en
face de nous, aussi vierge que la première. Un fait qui saute aux
yeux de quiconque cherche à pénétrer dans l’une de ces retrai-
tes silencieuses que la main des hommes n’a point encore défigu-
rée, c'est que le premier abord présente des difficultés presque
insurmontables qui vont bientôt en s’aplanissant de plus en plus.
La nature a-t-elle voulu défendre d’une ceinture de ronces et d’é-
pines ombre mystérieuse des bois ; où n’est-ce que la réunion
physique suivante.
L'air qui circule librement autour d’une grande étendue de
terrain couverte de grands arbres, poussé par les diverses brises
228 NOTES.
qui agitent l'atmosphère, pénètre jusqu'à une certaine profon-
deur dans le massif d'arbres qu'il entoure et donne aliment à
toutes les broussailles parasites que la végétation lui présente.
Arrivé à une certaine profondeur, l'air moins souvent renouvelé
ne fournit plus d’acide carbonique à tous les germes qui cou-
vrent le sol, et qui périssent faute de cet aliment. On remarque
en effet que les accidents de terrain qui permettent à l'air une
circulation plus active dans certains lieux, le lit d’un torrent,
une gorge entre deux monticules, dont l'entrée se présente
ouverte aux vents régnants, favorisent le développement d’une
végétation plus active. Je pense donc que la circulation de l'air
favorise le développement de la végétation des forêts. Ainsi je |
n’attribue pas tant l'absence de la végétation dans la partie des
terres qui sont exposés au S. O. dans le détroit de Magellan, à
la violence des coups de vent de cette partie, qu’à la température
de l'air que ces vents apportent et à la neige qui s’y accumule
plus que partout ailleurs, et qui y fond beaucoup plus tard.
L’abaissement de température a toujours été le plus grand en-
nemi de la végétation, comme de toutes les fermentations possti-
bles.
Mais revenons à notre halte.
Après avoir allumé du feu dans le tronc d’un arbre mort,
nous passâmes l'inspection de nos provisions, et une oïie, fruit
de notre chasse, plumée et préparée par nos mains, suspendue
“par un fil de caret à un bâton horizontal reposant à chacune de
ses extrémités sur deux bigues, reçut une cuisson préparatoire
devant ce feu magellanique, et fut ensuite dévorée par des
appétits non moins magellaniques.
Après un léger déjeûner, le courage nous revint aux jambes
et nous nous remîmes en route, passant alternativement de forêts
en clairières, dirigés par notre seule boussole, tirant du gibier
toutes les fois qu'il s’en présentait sur notre passage, afin d’aug-
menter nos provisions.
NOTES. 229
A mesure que nous avancions, la route devenait moins aride;
la végétation moins active avait espacé les arbres davantage.
Nous fimes halte vers midi, afin de manger plus copieusement
que nous ne l’avions fait le matin. Le bois n'étant pas rare, nous
n'étions pas avares de feu; l’eau seule manquait, et pour nous en
procurer, nous fûmes forcés de faire un trou dans la terre et
de recueillir l'eau qui filtrait peu à peu et se rendait dans la
“partie inférieure de l’excavation. Honneur à notre matelot Le-
jeune que nous avions nommé cuisinier en chef! Il nous fit avec
des hächis de gibier et de lard l’un des plats les plus savoureux
que j'aie mangés, même dans des temps plus favorables au déve-
loppement des sciences culinaires.
Convenablement restaurés, nous continuâmes à gravir. La vé-
gétation devint rabougrie. Enfin nous apercûmes devant nous
le penchant de la montagne dégagé des grands arbres qui jus-
que-là nous en avaient caché laspect. La boussole devint
inutile.
De grandes flaques d’eau provenant de la fonte des neiges, des
mousses, des buissons parant la terre; telle est la nature d’une
plaine sur laquelle repose la dernière élévation qui conduit sur
la crête de la montagne. Nous arrivons au milieu des neïges ; la
soirée ét
Il faliu
nuit; nous allâmes donc nous établir au-dessus d’une plaque de
trop avancée pour gravir au sommet le même jour.
sercher un endroit favorable pour dîner et passer la
neige, où quelques arbustes de trois pieds de hauteur étaient
le meilleur abri que nous pussions trouver en ces lieux. Nous y
dinâmes tarit bien que mal; mais la difficulté d’y faire du feu,
l'humidité du terrain, la température si basse , la pluie, la grêle
et les raffales nous forcèrent à quitter cette station et à descendre
quelques milles pour chercher un meilleur abri.
Nous y réussimes, et placâmes notre bivouac dans un bou-
quet de grands arbres ; quelques-unes de ces tiges majestueuses
étaient mortes et desséchées par le temps ; nous en incendiâmes
9230 NOTES.
le pied ; le feu d’abord circonserit à la partie inférieure, gägna de
proche en proche les. ‘branches les plus élevées et s’ ‘épanouit en
larges gerbes de flammes, dont l'éclat illuminant au loin les
buissons et les arbres, donnait un aspect étrange à ces lieux plu-
tôt destinés à recevoir les reflets monotones de la neige que. la
couleur sanglante de l'incendie.
Les arbres attaqués et minés au pied par le feu finirent par
tomber tout enflammés sur les arbres voisins en y communiquant
l'incendie. Nous reposâmes ainsi tranquilles et muets, entourés
d’une ceinture de feu.
Le jour vint mettre fin à notre quiétude et nous nous dispo-
sâmes à gravir au sommet de la montagne qui se trouvait encore
à une lieue de nous. Le temps était pluvieux et nous voulions
nous hâter pour être de retour le soir aux bâtimens. Afin de ne
pas nous charger, nous eûmes la funeste idée de laisser nos vivres
et nos fusils à notre gîte, comptant les y reprendre au retour en
y déjeûnant. Nous traversâmes donc de nouveau la plaine que
nous avions vue le jour précédent, et nous arrivâmes près des
neiges qui couvrent le penchant sud de la montagne, mais le
temps avait tenu la promesse que son apparence indiquait : da
pluie, la grêle commencaient à tomber. Malgré tout, Dumoulin
et moi, nous continuâmes à gravir par une pente tellement à pic
que souvent pour ne pas dégringoler sur ce terrain.
fallait se jetter à plat ventre et se retenir de toutes parts aux
petites inégalités du sol. Après beaucoup de peines et de dangers,
nous arrivèmes au sommet le plus élevé, en cotoyant un préci-
pice, de neige qui se trouve dans la partie sud de là montagne.
Les vents du S. O. rendus glacés par une neige fondue qui nous
traversait, en rendait le séjour insupportable ; nous y restèmes
environ une heure à observer. Lorsque tout fut terminé, nos
membres étaient tellement glacés, qu’à peine s'ils € étaient sensi-
bles. Nous eûmes recours à nos gourdes qui contendient encore
une petite quantité d’eau-de-vie. Alors nous pûmes nous remuer
LT
NOTES. 231
et reprendre peu à peu la route de la descente. Le docteur de
l Astrolabe n'avait pu nous suivre ; nous commencâmes à avoir
de l'inquiétude. Au milieu de la brume qui s’épaississait autour
de nous, en vain nous aurions cherché à lapercevoir. Nous
l’appelâmes de toute la force de nos poumons , longtemps ce fut
en vain; mais en approchant du précipice de neige dont nous
avons parlé, nous le trouvâmes transi de froid , assis près d’un
buisson. Il nous raconta que des vertiges l'ayant empêché de
gravir la montagne, il était allé herboriser dans les environs ;
qu'ayant perdu son orientement, il s'était arrêté découragé, près
du précipice, attendant tout du hasard. Une fois tous réunis,
nous songeâmes à retourner à l'endroit où nous avions bivoua-
qué. Alors une horrible angoisse s’'empara de nous , la brume ne
nous laissait pas voir à cent pas; n’ayant ni provisions, ni armes,
nous étions sans ressources dans ce pays de désolation. Quel-
qu'un qui ne doute de rien assura avoir la mémoire des lieux, et
se fit fort de nous conduire à bon port. En disant cela, il se met
en route. Quand il fut à cent pas, rendu presqu’invisible par la
brume, nous le suivimes tous, les uns comme les moutons de Pa-
nurge, les autres afin de ne pas se quitter et de combattre la ten-
dance qui existait chez quelques-uns de se débander, de courir
en avant ou de rester en arrière. Au bout d’une demi-heure de
marche, on ne s’entendait plus , une heure après la désorgani-
sation était complète, et tout le monde finit par avouer qu’on
était désorienté. Quand cet aveu eut été ainsi fait par celui même
qui avait la mémoire des lieux , je fis la proposition suivante : de
retourner sur nos pas, en suivant toujours la ligne de plus grande
pente, ce qui devait naturellement nous conduire au sommet
que nous venions de quitter. Une fois rendus à ce point de dé-
part, en suivant la route directement opposée au relèvement que,
dans nos habitudes de prévisions , j'avais pris de notre halte de
la nuit dernière, au moyen de ma boussole que j'avais eu soin
d'apporter, nous devions réunir pour nous toutes les chances
232 NOTES.
probables de retrouver nos vivres et nos armes, On approuva,
et l’on se mit à l'œuvre sans retard. Deux heures après, nos pré-
visions avaient réussi. Après avoir marché de la montagne, dans
la direction donnée par la boussole, l’espace de temps que nous
avions mis à y venir, on établit un quartier général, et de cé
point comme centre, des reconnaissances furent poussées dans
plusieurs sens, sans s'éloigner de la portée de la voix qui seule au
milieu de la brume nous réunissait à volonté. Au bout de deux
heures, dis-je, des explosions de coup de fusil successives nous
annoncèrent le résultat heureux de notre recherche. M. Gaillard,
dans sa reconnaissance, était tombé nez à nez avec notre bou-
quet d'arbres qui fumait encore. Tout le monde se dirigea vers le
point d’où provenaient les explosions et nous fûmes bientôt tous
réunis.
Dès-lors toutes nos misères furent terminées. Quelques-uns de
nous épuisés de lassitude s’endormirent aussitôt; d’autres em-
ployèrent l'heure que nous consacrions au repos, en attaquant
‘avec courage les provisions qui nous restaient. A dix heures et
demie, les dormeurs furent réveillés à grande peine, et nous re-
commencâmes à descendre, toujours au moyen de la boussole.
À deux heures, nous étions arrivés sur la côte que nous longeà-
mes jusqu’à la petite rivière qui nous séparait de la Sedger. Nous
passâmes à gué sur la rive orientale. Alors, M. Hombron s'arrêta
nous conjurant de ne pas l’abandonner, car, disait-il , il n'avait
plus la force de faire un pas. Huon et moi, nous restâmes avec
lui, Dumoulir et Gaillard continuèrent afin de faire des signaux
sur la pointe Sedger, et de nous envoyer le canot. Le docteur Le
Guillou nous avait quittés à notre arrivée sur la plage.
Nous donnâmes à M. Hombron ce qui restait dans nos gourdes,
nous allumâmes un bon feu , en réunissant un monceau de bois
sec que laisse la mer en se retirant. Il reprit bientôt quelques for-
ces, et nous pûmes continuer ensemble notre route jusqu’à l'em-
bouchure de la rivière Sedger.
NOTES. : 233
3% F
. a Eu C
Le même jour, 23 décembre à six heures du soir, réunis à nos
Li 0 À
camarades autour d'une table bien servie, nous leur racontämes
nos misères et nos dangers.
(M. Coupvent.)
Note 45, page 115.
À trois heures, je m'achemine, avec MM. Duroch et Dumou-
lin, vers la pointe Santa-Anna, que nous doublons dans l’inten-
tion d'explorer cette partie de la côte. Nous suivons le rivage, qui
est très-difficile à cause des rochers qui le bordent , et, après
deux heures de marche, nous arrivons en chassant à une petite
anse que nous traversons ; et, en doublant la pointe opposée,
nous entrons dans une baie, la plus belle que j'aie vue. Un sable fin
sur le rivage, la mer calme, de hautes forêts qui la dominent et
l'entourent dans toute son étendue. Au fond , une cabane formée
de branches d’arbre attachées régulièrement entre elles par des
liens en jonc : une entrée basse est la seule ouverture , sa forme
est sphérique, et peut avoir 3 ou 4 mètres carrés, sur 1 mètre et
demi de hauteur ; le feu se faisait au milieu de la hutte, ainsi que
les reste noircis du foyer, qui se compose d’une seule pierre,
lattestent. Un ruisseau coule auprès, et se rend, en sortant des
bois, dans la mer. Pendant que je contourne la baïe, Dumoulin
traverse les bois, où il aperçoit des aigles et beaucoup de perro-
quets, qui nous étourdissent de leurs cris. J’arrive enfin sur une
pointe de rocher ; à mon approche, une grande quantité d’oi-
seaux de mer s’envolent. Celui qui a fixé le plus mon attention
est, je crois, un huîtrier. Ce superbe oïseau a les pattes jaunes,
le bec long et rouge, le corps noir, et l'extrémité des ailes blan-
ches. Je le siffle pendant plusieurs minutes, il plane sur ma
tête; j'essaie de le tirer, il s'envole; je le siffle de nouveau, et à
plusieurs reprises il revient décrire dans son vol de nombreuses
circonférences autour de moi. À trois heures , nous prenons la
234 . NOTES.
route du Port-Faminé, et rencontrons beaucoup de fossiles, non
loin de la pointe Santa-Anna. À cinq heures, j'étais de retour; je
me jette sur mon diner, et termine, en m’étendant. sur mon ha-
mac, la plus agréable journée que j'aie encore passée à Magellan.
(M. Gervaize.)
Note 46, page 115.
De l'endroit où nous étions mouillés, on distinguait plusieurs
pics couverts de neige, sur l’un desquels le capitaine King était
monté, lors de son voyage d'exploration dans le détroit de Magel-
lan. Le récit qu’en avait fait cet habile officier anglais excitait au
plus haut point l'enthousiasme de nos géologues et de nos natu-
ralistes : une expédition fut donc décidée et arrêtée pour: le
24 décembre. Nos savants s’y rendirent, les uns armés d’un baro-
mètre, pour en déterminer la hauteur ; ceux-ci, de pioches.et de
marteaux géologiques ; ceux-là, de tout ce qu'il fallait pour re-
cueillir et conserver des plantes, des insectes , des coquilles ter-
restres. Le plus haut pic avait été déclaré inaccessible: par les
Anglais, et nos explorateurs le trouvèrent é, salement défendu. par
des forêts impénétrables et d'inaccessibles marais : on fut donc
obligé de se contenter du plus voisin, et de celui que King avait
déjà visité. On employa deux jours à faire ce pélerinage difficile
et pénible. La hauteur de ce morne fut déterminée barométri-
quement, et on trouva qu’elle était de 668 mètres. Quant à la
géologie et à la botanique, elles y récoltèrent peu de chose ; quel-
ques échantillons de pierres assez insignifiantes ne compensèrent
pas les fatigues de quarante-huit heures de marche, et la flore de
ces montagnes n’offrit qu’une bruyère étiolée, assez semblable à
celle qu’on rencontre dans nos gorges alpines. On remarqua seu-
lement quelques traces d'animaux à poil, mais sans pouvoir déter-
miner l'espèce à laquelle ils appartenaient.
a (M. Marescot.): 8
k
NOTES. 235
Note 47, page 114.
Pour rendre complètes les observations que nous fûümes à
même de faire pendant notre séjour au Port-Famine, nous au-
rions vivement désiré y voir venir quelques naturels, soit du
continent, soit de la Terre de Feu. Nous savions que ces derniers
fréquentaient quelquefois la côte de Patagonie, dans leurs piro-
gues , et nous vimes à plusieurs reprises , dans les environs du
Port-Famine, des traces de leur passage, quelques débris de ca-
banes construites par eux au milieu des broussailles, en coupant
les branches du milieu et en réunissant toutes les autres en forme
de berceau. Sous ces huttes, qui annoncent bien peu d'industrie
chez ceux qui les avaient construites, on remarquait des amas de
coquilles et des dents de veaux marins, dont on sait qu'ils se
nourrissent. Mais jamais nous ne fûmes assez heureux pour voir
arriver une de leurs pirogues vers nous. Plusieurs officiers des
corvettes entreprirent des expéditions lointaines du côté du nord,
en suivant la côte, dans l'espoir de trouver des endroits habités
par les Patagons ; mais des difficultés insurmontables pour tous
les empêchèrent d'aller aussi loin qu'ils auraient désiré, et ils
revinrent sans avoir rien vu, si ce n'est quelques wigwams aban-
donnés par les Pêcherais. D’autres, désireux de connaître la na-
ture du pays, au-delà des montagnes qui bordaient notre hori-
zon, gravirent un jour le mont Tarn, avec tous les instruments
nécessaires pour mesurer sa hauteur.et faire des observations de
physique, et manqguèrent en partie le but de leur voyage; car la
brume et la pluie, qu'ils eurent presque constamment au sommet,
les empêchèrent de rien voir ; et ils revinrent exténués de fatigue,
aprés avoir passé une nuit pénible, presqu’au sommet de cette
montagne, exposés à un froid très-vif, quoique son élévation ne
dépasse pas 1200 mètres. L'histoire naturelle seule profita donc
de toutes ces excursions, et nos naturalistes, pendant leur séjour,
236 NOTES.
y firent des collections précieuses en tout genre, surtout en bota-
nique : nous étions dans la saison la. plus favorable pour cela. La
rade offrit, en draguant, aux amateurs | de coquilles: ‘de beaux
échantillons de deux espèces de térébratules, quelques jolis pei-
gnes ; et chacun put ramasser à marée basse, sur les roches du
rivage, tant qu’il en voulut, des masses de turbots, de patelles et
de moules : les plus nombreuses étaient les moules striées, dites
magellaniques. Ces moules étaient malheureusement remplies de
perles, et nous privaient de la grande ressource dont elles eussent
été sans cela pour nos tables, dans un pays où il fallait s’indus-
trier pour vivre passablement.
Malgré le triste sort qu’eut la colonie espagnole de Philippe-
ville, il n’est pas douteux qu’on ne püût facilement réussir à fonder
au même endroit un établissement ; et je ne craindrais pas de
in’avancer, en assurant qu'il prospérerait. Le climat de ce pays est
loin d’être aussi affreux qu’il a été dépeint, et me paraît se rap-
procher beaucoup de celui de la même zone en Europe. Les na-
tions qui pourraient entreprendre cette tâche avec le plus de suc-
cès seraient célles du nord de l'Europe, qui s’y acclimateraient
facilement. Quelle que soit celle qui s’y établira la première, elle
rendra un véritable service à la navigation et au commerce , et;
quelque intéressées que soïent ses vues, elle méritera néanmoins
la reconnaïssance de toutes les autres. Si, pendant longtemps, des
cartes imparfaites et le défaut de pilotes ont éloigné les naviga-
teurs de ces parages, aujourd’hui, qu’une partie de ces difficultés
a disparu, il en est encore bien peu qui osent s’y aventurer ; car,
en cas d'événement, ils savent qu'ils seraient tout-à-fait dénués
de ressources , et exposés ou à mourir de faim sur les lieux, ou à
courir les plus grands risques en cherchant à gagner, sOit par
terre, soit par mer, un pays civilisé, tant ceux-ci sont éloignés et
les obstacles qui les en séparent multipliés. S'il existait une colo-
nie européenne dans le détroit, cette navigation n’offrirait plus
aucun danger réel, et, en temps de paix, on verrait tous les navi-
: NOTES. 237
res qui se rendent dans la mer Pacifique ; en été comme en hiver,
préférer ce passage à celui du cap Horn; car il offrirait l'avantage
d’abréger leur route et souvent la traversée, et, dans les autres
cas, celui d'éviter aux navires les dangers de la grosse mer, et les
avaries qui souvent en résultent en doublant le cap Horn. Le pas-
sage d’un océan à l’autre deviendrait alors on ne peut plus facile,
et un véritable cabotage que feraient les plus petits navires, en
prolongeant de près les deux côtes de l'Amérique méridionale.
Les colons du Port-Famine trouveraient sur toute la côte du
détroit, pendant les premières années, d’abondantes ressources
dans la pêche, en attendant qu'ils eussent pu défricher le sol et lui
faire produire des céréales, des racines de toute espèce et des lé-
gumes. Dans les plaines, les bois, dont l'exploitation serait utili-
sée, feraient place à d'excellents pâtura ges, où l’on pourrait nour-
rir beaucoup de bestiaux. Avec de pareïls moyens, et ceux que
fourniraient des communications faciles avec le Chili et les répu-
bliques du Paraguay, dans un temps comme le nôtre, où la navi-
gation a subi tant de perfectionnements , et entre autres celui de
l'application de la vapeur, on pourrait s’établir sur ces côtes, sans
craindre le sort de Philippeville.
J'aisouvent pensé qu’il conviendrait à la France d'entreprendre
une pareille colonisation ; et je répondrais à ceux qui pourraient
m'objecter que la rigueur du climat serait faite pour en dégoûter
les colons , qu’on a vu sous le même climat , au milieu du dernier
siècle, nos populations maritimes du nord surmonter toutes les
difficultés d’un pays beaucoup plus ingrat, car les Malouines
n'avaient pas même de bois , et réussir à fonder un établissement
qui aurait prospéré, et serait aujourd’hui le siége d’une colonie
florissante, sans les ridicules exigences de l'Espagne, qui fit valoir
ses droits de souveraineté sur ces îles, droits auxquels, autant par
politique que par respect pour le droit des gens, le gouvernement
d'alors céda, en abandonnant ce pays.
Je ne pense pas qu'aujourd'hui aucun État fût en droit d’établix
238 | NOTES. -
des prétentions souveraïnes sur cette partie de la Patagonie. Dans
un temps donc où l'Angleterre s’est emparée de toutes les îles si-
tuées dans la zone tempérée, où on peut établir a colonies agri-
coles, ce pays est le seul où la France puisse fonder un établisse-
ment de ce genre, et certes il n’est pas à dédaigner. Il serait hono-
rable pour elle et à la fois très-utile, de transporter sur ces plages
sauvages et pour ainsi dire désertes, ses mœurs et sa civilisation.
En y jetant les fondements d’un nouvel Etat, ce seraïît pour elle
en même temps augmenter son influence politique, et contribuer
à la civilisation générale du monde, à laquelle les grandes na-
tions doivent travailler de tous leurs moyens, sous peine de dé-
choir. Si la gloire militaire, si chère au pays, n'entre pour rien
dans une pareille entreprise, celle qu’on recueillerait serait beau-
coup plus durable et plus profitable. Elle fournirait les moyens
d'employer l’activité et l'industrie de cette partie de la population
qui, sans doute, est pleine d’intentions droites et honorables,
mais qui, désireuse de participer au bien-être de ceux qui possè-
dent, se lance souvent dans des entreprises où elle échoue ; faute
d’avoir bien calculé tous Les obstacles. En eftet, dans une société
comme la nôtre, chacun trouve inévitablement dans l’exércicé de
ses facultés une foule d’entraves, chaque fois qu’il vient se frotter
contre une autre personnalité que la sienne, et subit les inconvé-
nients de la concurrence, qui n’en est pas moins la sauve-garde
de l’industrie. Alors ces gens, souvent à tort, accusent la société
des malheurs qu’ils éprouvent , et tournent contre elle, pour la
renverser, les eflorts et l'activité qu'une meïlléure direction au-
rait pu lui rendre si profitables. D:
Pour diminuer à là fois les charges d’un pareil établissement
et le rendre plus tôt productif, le gouvernement, après avoir pris
possession des terres , ferait bien d’en confier l'exploitation à des
compagnies formées par des riches capitalistes auxquels on ac-
corderait les mêmes priviléges qu'à celles qui ont déjà réussi à
fonder des colonies florissantes sur les côtes méridionalés de
NOTES. 239
l'Australie. Ces compagnies réussiraient beaucoup mieux que le
gouvernement à y appeler des colons, à bien les choisir, et le
contrôle qu'exercerait sur elles le gouvernement leur donnerait,
pour les particuliers , toutes les garanties désirables. Ces com pa-
gnies n'ont pas l'inconvénient des anciennes compagnies souve-
raines, et ne sont pas fondées comme elles sur le monopole et ce-
pendant elles en ont tous Îles avantages ; car elles offrent seules le
moyen de réunir les capitaux nécessaires à des entreprises de ce
genre, elles évitent au gouvernement le soin d'intervenir dans les
concessions de terres que ses agents font souvent avec si peu de
discernement ; elles lui ôtent aussi le caractère de spéculateur
qu'il aurait s’il entrait comme partie intéressée dans les transac-
tions, enfin elles inspirent plus de confiance aux capitalistes aven-
tureux qui viennentexercer dans un pays nouveau leur industrie,
que le gouvernement lui-même qu’il n’est que trop habitué chez
nous à voir se mêler de tout, et à nuire à la production par ses
mille et une petites tracasseries, et les entraves qu’il est toujours
porté à mettre à toute industrie. Je n’ai pas besoin d’ajouter que
les principes les plus larges sur la liberté du commerce, la liberté
politique et la liberté religieuse serviraient de bases, du consen-
tement de tous les actionnaires, aux institutions de cette colonie
dès son berceau ; ce qui serait beaucoup plus difficile à établir si
le gouvernement se trouvait à sa tête, et elles produiraient inévi-
tablement tous les avantages qu’on en retire dans les sociétés
nouvelles.
Si les considérations politiques ne suffisaient pas pour engager
la France à fonder une colonie à Port-Famine, ce lieu serait émi-
nemment propre à devenir le siége d’une colonie pénale qui lui
manque et dont le besoïn se fait vivement sentir. Ce lieu et toute
la côte sud de Patagonie, réunissent les conditions nécessaires à
un pareil établissement. L'éloignement de ce pays et son isolement
da reste de l'Amérique , quoique rien ne paraïsse l'en séparer,
offriraient une garantie suffisante contre le retour en France des
240 NOTES.
déportés et leur désertion, et le climat permettrait de leur imposer
un travail rigoureux qu’on ne peut pasexiger des Européens dans
la zone torride. On pourrait mettre à profit, en fondant une pa-
reille colonie, l'expérience qu’a acquise l'Angleterre, y rendre la
déportation une punition effective et exemplaire pour la société,
et la faire tourner en même temps à l'amendement du coupable.
En purgeant ainsi la. France de l’écume de sa population, on
pourrait à peu de frais, comparativement au résultat, transformer
ces éléments nuisibles en instruments utiles, et les transplantant
sur un autre sol, loin du théâtre de leurs crimes et des témoins
de leur flétrissure, former, en se servant d'eux comme auxi-
liaires, une colonie agricole dont les progrès seraient très-rapides.
La France cesserait alors d’être obligée de conserver dans son sein
les bagnes, écoles de vice et d’immoralité, qui tendent à corrom-
pre la population des ports de mer ; car l’action désorganisatrice de
ces criminels acquiert, comme toutes les puissances dece monde,
de la force en se centralisant, et si on leur ôte la liberté, on ne
leur ôte pas pour cela les moyens de nuire. Nos arsenaux qui ne
retirent, quoi qu’on en dise , que bien peu d'avantages du travail
de ces hommes, verraient cesser ces vols organisés par eux, dont le
trésor a tant à souffrir, et que la police la plus active ne peut
qu'imparfaitement prévenir, déprédations auxquelles tant de gens
sont disposés à se prêter, en y prenant part, s'appuyant sur le
principe des consciences larges, que voler l'Etat ce n'est pas
voler.
(M. Dubouzet.)
Note 48, page 114.
Le même jour, à deux heures du matin je partis avec MM. Du-
moutier et Marescot pour aller à la recherche des Patagons.
M. Dumoutier avait passé toute la nuit à écrire, Marescot et moi
nous n'avions dormi que quelques heures.
NOTES. 241
Nous suivimes le rivage, en contourant toutes les baies, ce qui
allongeait beaucoup notre route. A neuf heures du matin envi-
rom, nous nous arrêtèmes pour déjeüner. Nous avions déjà mar-
ché près de sept heures, et la plus grande partie du temps dans
un sable mouvant ou sur des galets qui roulaient sous les
pieds.
Nous avions trouvé dans la matinée un nid de canard con-
tenant sept œufs; Marescot nous en fit une excellente ome-
lette.
A onze heures, nous nous remimes en route; mais nous ne
marchâmes plus aussi bien. M. Dumoutier ne pouvait plus aller
de l'avant et nous arrëtait à chaque instant. Cependant nous con-
tinuâmes à marcher jusqu’à environ quatre heures ; depuis onze
heures, nous n’avions guères fait plus de deux lieues. M. Du-
moutier s'arrêta là, et déclara qu'il lui serait impossible d’aller
plus loin. Nous ne pouvions pas l’abandonner. Du reste, nous
étions chargés de gibier que nous avions tué dans la journée,
et nous continuâmes jusqu'à la nuit. Nous ne pûmes aller qu’une
couple de lieues plus loin; nous vimes que notre partie était man-
quée ; nous nous décidâmes à rétrograder et à chercher un gîte
pour la nuit.
Nous ne trouvâmes point d’endroit plus commode pour passer
la nuit que celui où nous avions déjeûné, etnous rétrogradâmes
jusques-là. Nous n’y arrivâmes qu’à sept heures, et encore lais-
sâmes-nous M. Dumoutier de larrière.
Nous fimes cuire des moules pour notre souper. Nous man-
geèmes aussi quelques mouettes rôties que nous avions apportées.
Puis nous nous mîmes à couper des branches vertes, et en moins
d’un quart d'heure, nous avions bâti une hutte très-confortable
pour passer la nuit. Pendant ce temps, M. Dumoutier amassa un
grand tas de bois sec pour entretenir le feu durant la nuit. Deux
de nous se couchèrent sous la tente, le troisième fit faction près
du feu. Nous fûmes fréquemment troublés pendant la nuit par
Ï. 16
242 NOTES.
des cris debêtes fauves qui vinrent rôder sur les bords de la ri-
vière et nous forcèrent à nous tenir sur nos gardes.
Le 27 décembre à quatre heures, nous levâmes le camp et nous
mimes en route pour retourner à bord. À huit heures, nous nous
arrêtämes dans une des baïes que nous avions contournées la
veille, etnous y déjeûnâmes près d’une hutte de sauvages, sur les
bords d’un petit ruisseau.
Enfin à midi, nous arrivâmes sur la plage devant le navire, à
l'endroit où se trouvait la tente. Tout avait été enlevé, il ne res-
tait plus que quelques hommes qui lavaient leur linge à l’aiguade.
Après avoir passé l'après-midi à chercher des coquilles, à sept
heures du soir, nous rentrâmes à bord.
(M. Gourdin.)
Note 49, page 114.
Quant à 4 ville de Philippeville, bâtie par la colonie espagnole,
dont Morrell prétend avoir vu les beaux restes, c’est-à-dire des
tours, des bastions et des murailles, elle n'existe plus : on recon-
naît seulement le plateau où cette ville fut élevée. Quelques pierres
rares indiquent qu’autrefois le pavillon de la péninsule flotta peut-
être sur une ville ; mais quant aux tours et aux jolies choses que
Morrell prétend avoir vues en 1827, il faut admettre que ce navi-
gateur quelque peu enthousiaste, ou n’a pas été au Port-Famine,
ou n’était pas bien éveillé quand il y passa.
(M. Marescot.)
Note 50, page 114.
Les préparatifs pour le départ s’achèvent : le bois, le charbon
et l’eau sont embarqués ; la tente de l'observatoire est démontée ;
tous les objets déposés à terre rentrent à bord, et demain nous
dirons adieu à cette terre pittoresque. Bientôt les traces de notre
passage s’effaceront ; les oiseaux, effrayés par nos feux et par nos
NOTES. 243
cris, reviendront sur les lieux d’où nous les aurons chassés ; une
nouvelle poussée de feuilles marquera la place où nous avons dé-
vasté la forêt, et la baie reprendra l’aspect qu’elle avait avant notre
arrivée. Le commandant laissera une boîte clouée sur un poteau,
dans laquelle nous mettrons nos lettres, avec une recommanda-
tion pour les capitaines qui les trouveront, et qui pourront les
expédier à leur adresse. Si l'expédition au pôle nous est fatale, nos
familles recevront au moins de ce point reculé une dernière ex-
pression de notre souvenir. Le poteau est dressé sur la colline
en face du mouillage, parfaitement en évidence, à côté du poteau
indiquant le passage, en 1835, du brick francais le Aévre,
capitaine Dugué : on ne saurait mouiller à Port-Famine sans
l'apercevoir. Le petit baril du capitaine américain Waterhouse
sera aussi remis à sa place.
J'apprends, en rentrant à bord, que l'équipage du grand canot
avait vu, près de la forêt, à côté de la petite rivière, un animal
appelé loup par les uns, tigre par les autres, qui s’avançait vers
eux, lorsque leurs clameurs l'effrayèrent, et il s'enfuit. Ceci est
une nouvelle preuve de la timidité de ces animaux, carnassiers
sans doute, mais qui paraissent redouter l’homme; car, le soir,
j'ai passé dans les mêmes endroits, suivant toujours la lisière des
bois, dans l'obscurité, sans rien apercevoir qui ait pu m'indiquer
une compagnie aussi peu agréable.
(M. Desgraz.)
Note 51, page 119.
Nous eûmes cependant un beau et noble spectacle à voir pen-
dant notre courte traversée de Port-Famine à la baie Galant.
Après avoir vu se dérouler devant nous le panorama des terres
bouleversées et des sombres rochers couverts de neige qui ter-
minent cette partie de l'Amérique du sud, à deux heures de
l'après-midi, nous vimes se dresser à deux milles devant nous le
2
24 | NOTES.
gigantesque cap Forward, avec ses larges crevasses chargées de
glace, ses lichens d’un vert sombre et triste, et sa ceinture de
grands arbres, qui semblent l’entourer ainsi à sa base pour mieux
faire ressortir son sommet aride et menaçant.
C’est là que le célèbre Magellan s'arrêta, étonné lui-même de
son audace, tandis que ses équipages, énouvantés à la vue de
cette nature bouleversée, refusaient d’aller plus loin, et lui criaient
qu'il les menait dans les gorges de l'enfer. Revenu bientôt à lui-
même, Magellan imposa à ceux qu'il commandait, en poignar-
dant les auteurs d’une semblable panique, et en ordonnant à son
neveu d'aller à la découverte. Bientôt après, le cap de la Victoire
fut reconnu, et l'expédition de Magellan, décimée par le scorbut,
par les maladies, arriva enfin aux Philippines, pour annoncer au
monde une découverte qui devait, quarante ans plus tard, con-
duire à celle du cap Horn.
(M. Marescot.)
Note 52, page 119.
La côte nord de l’île Clarence est découpée par plusieurs baies
profondes , qui n’offrent pas de très-bons mouillages. Ici, la côte
de la Terre de Feu, s’infléchissant vers le nord, enveloppe le cap
Forward, pour courir au N. O., qui est la direction générale du
détroit, à partir de ce cap. Cela fait qu'avant d'avoir doublé le cap
Forward, on se trouve enfoncé dans un bassin sans issue appa-
rente. La Terre de Feu est bordée d’une suite de pics escarpés,
dont la hauteur ne paraît pas excéder 6 à 800 mètres. Quoique
moins élevés, peut-être, que le mont Tarn, ils sont plus chargés
de neige que ce dernier. 11 m’a semblé que leur ensemble n’affec-
tait aucune direction qui pût se rattacher à quelque grande
chaîne. On dirait que cette extrémité de l'Amérique, bouleversée
par de profondes convulsions, séparée violemment du continent,
et incendiée par les feux de mille volcans, aurait éprouvé une
hosc
NOTES. 245
véritable ébullition. La terre, boursoufflée et crevassée de toutes
parts, aurait subi des déchirements, qui produisirent les formes
les plus bizarres. La surface, exposée à un refroidissement subit,
n’éprouva pas ces affaissements graduels, qui peuvent émousser
les angles et adoucir les contours ; elle conserva ses aspérités et la
rudesse de sés formes. On n’aperçoit sur ces rochers sauvages.
qu'une rare végétation ”
(M. Roquemaurcl.)
Note 53, page 124.
Outre la rivière dont j'ai déja parlé, il y en a une autre qui se
jette dans le fond du port, en suivant le grand ravin. Arrivé sur
ses bords, j'entendis le bruit d’une cascade ; je me dirigeai aussi-
tôt sur ce bruit, et je parvins à en approcher, malgré le peu d’agré-
ment que me procura la route qu'il me fallut parcourir dans ce.
but. Je tombai plusieurs fois dans des trous qui avaient jusqu’à
6 mètres de profondeur, sans exagération : heureusement, on ne
pouvait se faire aucun mal, vu que ces chutes n'étaient autre
chose que des glissades sur un lit de mousse. Mais il fallait en-
suite remonter, ce qui prenait beaucoup de temps et donnait.
beaucoup de fatigue. Dès que j'étais rendu sur les bords de ces
trous , il fallait encore aller à pas de loup et en tâtant le terrain
avant d'avancer une jambe, sous peine de tomber de nouveau.
Il me fallut beaucoup de temps pour gagner environ un quart de
lieue ; mais une fois arrivé, je fus amplement dédommagé de toutes
mes peines : le coup d’œil le plus pittoresque s’offrit à ma vue.
J’occupais une position un peu élevée, au-dessus du réservoir
supérieur ; je voyais à mes pieds l’eau bondir en flots écumants,
et renvoyer au loin les brillantes étincelles dont une fine poussière
venait humecter ma figure. Rien ne rempait la belle nappe d’eau
qui se déroulait devant moi ; elle occupait toute la largeur du tor-
rent; les pierres formant la plate-forme du bassin supérieur sem-
246 NOTES.
blaient avoir été façconnées tout exprès. Ma position élevée me
permettait encore de voir quelques détours du torrent, serpentant
à travers des arbres de toute espèce. Et ces arbres, inclinés sur
les bords du torrent, joignaient leurs sommets, comme pour lui
former un rideau, et le dérober ainsi aux regards. Enchanté de la
beauté du paysage, je voulus suivre, en montant, le cours de la
rivière; il me fut impossible de pénétrer beaucoup plus avant, et
je m'en retournai sur la plage par le même chemin, fort content
de mon excursion.
(M. Duroch.)
Note 54, page 129.
Nous éprouvâmes , le 30 décembre, un de ces brusques chan-
gements de temps, qui firent dire, avec quelque fondement,
aux anciens navigateurs qui fréquentaient le détroit , qu'il n’y
avait pas d'été dans ces parages. À un calme parfait et à une
température très-douce, succédèrent, dans un instant, une bour-
rasque de N. O. et d'ouest, de la pluie, de la neige fondue, et en-
fin de la grêle, qui firent baisser considérablement la température ;
et nous souffrimes tous d'autant plus du froid , que la veille nous
avions eu une journée de printemps. s
(M. Dubouzet.)
Note 55, page 129.
Pendant le peu de temps que nous séjournâmes dans la baie
Fortescue, nous n’eûmes pas à nous féliciter du temps que nous
y rencontrâmes : une pluie presque continuelle, des fortes rafales
de vents d'ouest et O. N. O. vinrent contrarier singulièrement
ceux qui avaient quelques travaux hydrographiques à. faire.
Quant au pays, étudié sous son point de vue utile, je pense qu'il
est loin du Port-Famine. Des forêts plus impénétrables encore
NOTES. 247
que celles que j'avais vues à notre premier mouillage, de hautes
montagnes couvertes de neige, des cascades, des ravins char-
mants, peuvent offrir un vif intérêt à l'artiste, au poëte ; mais je
n’y ai pas remarqué les moyens de colonisation qu’on pourrait
rencontrer au port qu'avait choisi Sarmiento.
La température a même été trouvée plus rigoureuse, à cause
des neiges sur lesquelles le vent du nord ou N. O. souffla pres-
que continuellement pendant notre séjour à Port-Galant.
Je fus envoyé dans le canot qui dressa le plan de la baïe de
Cordes, nom que lui laissa le navigateur hollandais qui la décou-
vrit le premier. ’
Cordes-Bay est à quatre milles à l’ouest du cap Galant. Cette
baie est reconnaissable à une ile d’un beau vert, qui se trouve à
son entrée, ainsi qu'à une montagne surmontée de trois pics,
d’environ 1,500 à 2,000 pieds anglais de haut(467 à 610 mètres),
et qui se détachent des autres chaînes du fond de la baie.
Pour entrer dans la baie, on passe entre la pointe à l’ouest et
l'ile verte qui est au milieu de l'entrée (île Muscle). Cette passe
peut avoir un demi-mille de large ; et c’est après avoir doublé la
pointe qu’on arrive dans la baie, qui est singulièrement rétrécie
par des bancs et des roches. Il est facile, au reste, de reconnaître
ces bancs, qui sont couverts d'immenses fucus qui restent à la
surface de l’eau.
Le mouillage se trouve après la pointe, entre les fucus qui l’en-
tourent et le grand banc qui court ouest et est. Il y à une monta-
gne qui est reconnaissable , et qui couronne le fond de la baïe du
mouillage. On peut y jeter l’aucre par 6 et 8 brasses fond de sable
et vase.
Quant à la lagune qui ferme le port, l'entrée en est très-étroite
et a peu d’eau. Les petits navires pourraient s’ÿ risquer, mais
seulement en se touant ou vent sous vergue.
C'est, au reste, un pays charmant : une rivière se jette dans le
fond du port, dont on pourrait facilement creuser l'entrée ; il y à
248 NOTES.
un mélange de plaines et de montagnes, qui offriraient et des
forêts pour le bois, et des champs pour la culture:
La rade, quoique peu éloignée, est assez fermée cependant,
pour que les communications ne soient jamais interrompues entre
le port et elle.
La chasse et la pèche, à en juger par une simple excursion,
offriraient toutes les garanties possibles de réussite.
Je ne sais même pas, s’il fallait faire un choix entre les ports
San-Miguel et Famine, quel serait celui des deux à qui je donne-
rais la préférence pour un établissement.
(M. Marescot.)
Note 56, page 129.
Ce mouillage (des îles Charles), parfaitement abrité de tous les
vents par le grand rapprochement des côtes voisines, en ayant
soin toutefois de fermer l'entrée du N. O. de préférence à celle
du S. O., offre l'avantage de pouvoir en sortir à volonté par l’une
ou par l’autre passe. |
Sur ces îles, nous avons trouvé plusieurs huttes abandonnées,
les unes depuis quelque temps déjà, mais les autres depuis peu
de jours. Sur l’île de l’est et dans la passe du nord, nous avons
rencontré, près de la mer, une fontaine près de laquelle on re-
marquait des traces toutes fraîches de pieds humains, et je ne
doute pas que, si nous avions eu le temps de les suivre, nous
n’eussions rencontré des naturels ; mais j'étais trop pressé de finir
mon travail avant la nuit, pour rien accorder à la curiosité.
A neuf heures trente minutes du soir, ayant terminé le plan de
ce port, malgré une pluie continuelle, je sortis par la passe du
nord, et repris la route du Port-Galant , où j'arrivai à une heure
du matin.
(M. Montravel.)
NOTES. 249
Note 57, page 132.
A peine étions-nous mouillés sur cette rade, qu’on commença
à en lever le plan. Le dernier jour de l’année 1837 fut consacré,
comme tous les autres, à un travail trés-actif. Le commandant
d'Urville nous fit la galanterie, pour fêter l’avénement de l’an-
née 1838, de nous distribuer à chacun une des médailles de l’ex-
pédition. Elles furent accueillies avec joie et reconnaissance ; et
chacun de nous entrevit, quoique bien loin dans l'avenir, le jour
où il éprouverait le bonheur de déposer dans les archives de sa
famille ce souvenir destiné à rappeler la part qu'il aura prise à
l'expédition.
(M. Dubouzet.)
Note 58, page 132.
Pour nous, le premier jour de l’année se passa au mouillage.
Le commandant nous à fait présent d’une médaille de l’expédi-
tion : c’est une attention de sa part à laquelle j'ai été très-sensi-
ble, et qui m'a causé un plaisir d'autant plus vif que je ne m’y
attendais nullement.
(M. Gervaize.)
Note 59, page 136.
Vers six heures du matin, nous descendîmes trois à terre, l’ar-
tiste, le docteur Jacquinot et moi, dans l'intention de dessiner,
de ramasser quelque fossiles, si nous en trouvions, et de passer la
journée à terre. Arrivés près du cap Est de la baie, nous laissâmes
le dessinateur faire un croquis , et, le marteau géologique à la
main, la carnassière sur le dos, nous gravimes bravement les ro-
chers , le docteur et moi. Les chemins étaient presque impratica-
bles : il fallait être fous pour y passer. Nous étions souvent sus-
250 NOTES.
pendus à 10 ou 12 mètres au-dessus des rochers maritimes, les
mains accrochées dans quelques creux de’la roche, presque à
pic, sur les flancs de laquelle nous pouvions à grand’peine nous
tenir. Au bout d’un quart d'heure, après bien des difficultés,
nous arrivâmes à la pointe extrême; de là, nous apercevions de-
vant nous d’abord l’île Nassau, à notre gauche ; les deux caps de
la baie de Bougaïnville ; et, plus loin, ce fameux cap Remarquable,
qui forme la baie de Bournand. Comme il est très-élevé, il ne
nous paraissait pas fort loin; et l’idée de rapporter à bord t un.
chargement complet de fossiles, nous fit prendre subitement la ré-
solution d’y aller. Après avoir consulté nos provisions, quiconsis-
taient en trois petits pains, deux biscuits, un morceau de fromage
et une gourde pleine d’eau-de-vie, nous nous mîmes gaiement en
route. D'abord cela n'allait pas mal : quoique nous fussions obli-
gés plusieurs fois de mettre les pieds dans l’eau pour franchir les
rochers des bords de la mer, le chemin était encore passable ;
mais, arrivés à la pointe ouest de la baïe Bougainville, cela com-
mença à se compliquer terriblement : de grands arbres étaient
abattus dans la mer, et ils barraient complétement le passage.
Nous avions bien cherché à passer par le bois au-dessus, mais
c'était tout-à-fait à pic, et il fallut y renoncer. Alors, ne voyant
pas d’autres moyens, nous escaladâmes, en nous déchirant de
tous côtés, cette barrière de branches, marchant littéralement sur
des troncs et des branches d'arbres suspendus en l’air et diver-
geant dans tous les sens. Il y avait près de quatre heures et demie
que nous marchions, l'air était passablement vif, et nos estomacs
commencaient terriblement à se sentir de certain besoin. Aussi,
rien ne nous arrêtait, et nous allions aussi vite que possible; car
c'était au fond de la baie Bougaïnville que nous comptions déjeû-
ner, sachant qu’il y avait un ruisseau.
Nous arrivâmes enfin sur la plage, qui est remplie de gros cail-
loux ; nous y trouvâmes une grande plaque de fonte, couchée par
terre; nous la retournâmes pour voir s’il n’y avait pas d’inscrip-
NOTES. 251
tion, nous ne vimes rien. Le lendemain, sur nos indications, des
canots qui allèrent au cap Remarquable la rapportèrent. |
_ Dans un petit enfoncement, sous un joli et frais berceau d’ar-
bres , nous apercûmes notre petit ruisseau fuyant dans les cail-
loux du rivage; son eau était d’un jaune rouge ; cependant elle
nous parut du nectar. Nous nous ässîmes sur l’herbe, et nous étalä-
mes nos provisions. Pendant dix minutes, environ, on n’entendait
que le courant du ruisseau et le bruit expressif de nos mâchoires.
Dieu, le bel appétit ! nous ne nous donnions pas le temps de res-
pirer. Enfin, il fallut boire, car nous étouflions : un coco nous
servit à mêler à l'onde pure du ruisseau un peu d’eau-de-vie, et
je puis jurer que jamais boisson ne me parut plus douce, plus
agréable. Notre premier feu s'étant un peu apaisé, nous nous
miîimes à causer, tout en finissant notre modeste repas. Pendant
que le docteur arrangeait les plantes du matin, je chargeai tran-
quillément ma pipe, et pour l’allumer dignement je mis le feu à
un coin du bois; le soir il durait encore. Nous vîmes des traces
très-peu anciennes de la présence des bâtiments. Il y avait une
grande clairière dans le bois, produite par une coupe. La baie
était très-petite : c’est plutôt une crique. L'entrée n’a pas un quart
de mille de large, mais elle est assez enfoncée, et le fond m’a paru
assez pd: elle est entièrement entourée d'arbres, et nous re-
marquâmes des troncs d’une dimension gigantesque, étendant au
loin sur l’eau leur masse touffue de branches. Du reste, la baie
et tout le pays que nous avions parcouru et que nous parcou-
rûmes ensuite est formé par de hautes collines boisées qui tom-
bent brusquement à la mer. C’est probablement la partie du
détroit où la végétation est la plus vigoureuse et la plus riche. A
gauche, était un petit ilot boisé.
Il était onze heures, environ, quand nous nous remimes en
route. Au bout d’un quart d'heure de marche, le chemin suivant
le bord de la mer devint tout-à-fait impraticable ; et voulant abso-
lument pousser de l'avant, nous nous décidâmes à couper dans
252 NOTES.
les bois, en grimpant la colline. Quoique ce fût presque à picen
cet endroit, nous aidant des pieds'et des mains, noüsaccrochant
aux racines, aux pieds des arbustes, nous parvinmés à gagner le
à
sommet, où nous nous reposâmes sur un lit fleuri de petites
bruyères très-basses et de mousse. La vueétait admirable et pla-
nait sur tout le détroit. Les grandes montagnes de l’île de Clarence:
semblaient avoir grandi en nous élevant. Le ciel était très-beau
sur nos têtes. Le vent balancait les hautes cimes du hêtre austral.
et du bouleau, tandis qu’à nos pieds nous entendions'le bruit
plaintif de la mer, qui battait les rochers : c'était réellément beau.
Nous entrâmes dans la forêt. Quant je ne vis plus autour de moi
% CP D 4
que cette masse touffue de grands troncs, que balancaït légère-
ment la brise, qui gémissaient en se frottant les uns contre les
autres, au milieu de cette solitude imposante, en foulant cette
épaisse mousse qui couvrait le sol et tous ces arbres séculaires
jetés pêle-méle, j'éprouvai ce frisson et ce recueïllement qui vous
prennent en entrant dans une église gothique pendant la nuit.
Même majesté, mêmes jours mystérieux ; il y régnait ce même
froid humide des vieux murs; puis, par là-dessus, comme une
harmonie sauvage et lointaine, ce bruissement du vent dans les
arbres ; les grandes voix de la mer, arrivant par intervalles ; le
bruit même de la mer, qui retentissait comme sous une voûte,
tout portait à l’âme et au cœur un langage pénétrant et solennel.
Au milieu de tout cela, j'avais presque un frisson de peur. Nous
marchâmes ainsi environ vingt minutes, obligés (antôt de passer
de petits ravins sur des troncs jetés d’un bord à l’autre, tantôt
nous courbant sous des espèces de ponts, enfoncant dans la
mousse, escaladant ce sol coupé de vieux troncs cachés dans la
mousse ; enfin, au milieu de ce beau désordre primitif d’une forêt
vierge, nous revimes le jour, et j'avoue que cela me soulagea. Ce
silence et cette solitude m’avaient causé une impression qui me
serrait le cœur. Nous reprîimes bientôt le bord de la mer, n'ayant
fait que couper une des pointes de la baie de Bournand. Le cap
dc.
NOTES. 253
Remarquable était en face de nous, de l’autre côté de la baie;
mais le chemin, de ce côté, ne nous paraissait pas praticable. Ce-
lui que nous suivimes alors était superbe : c'était une large plage
de sable et de rochers, qui commençait où finissait le bois. La
marée était basse, et je jugeai que cette plage devait se réduire à
bien peu de chose à la marée haute.
Nous vimes là une masse de grives, que notre approche n’effa-
roucha nullement. Le docteur, qui avait son fusil, en tua trois ou
quatre, que nous comptions faire rôtir si nous ne pouvions pas
revenir à bord pour diner. Arrivés au fond de la baie, il nous
fallut encore remonter dans la forêt; et voyant que le cap était
absolument à pic et inabordable par mer sans canot, nous réso-
Iûmes d'aller à son sommet, où nous apercevions de temps en
temps la roche à nu : cela nous suffisait pour notre récolte de fos-
siles. Nous passâmes donc encore à travers les bois, mais la pre-
mière surprise était passée : d’ailleurs, celui-là n’avait pas le beau
caractère de celui que nous avions traversé auparavant. Il res-
semblait à ceux du Port-Famine ; seulement, les arbres étaient
plus élevés, et l’intérieur par conséquent plus praticable, car il
n’y avait pas de broussailles. Nous trouvâmes sur le penchant, à
peu près au milieu du coteau, un énorme bloc de granit. J'en pris
un échantillon, que je donnai à bord au docteur, pour l’histoire
naturelle, Près du sommet, la montagne était à nu dans un en-
droit. Cela nous parut être la même formation que le cap lui-
même, L'aspect du reste était le même ; et cela me désespéra assez,
car il n’y avait nulle trace de coquillages fossiles. C'était une
agglomération de cailloux roulés, agglutinés par un ciment très-
dur ; l'extérieur était revêtu d’une couche assez épaisse de sal-
pêtre.
Le sommet du coteau était beaucoup moins boisé, et les arbres
moins grands. Nous vimes là la même espèce de cyprès que j'avais
déjà vue dans la baie Fortescue, et que nous n’avions pas trouvée
au Port-Famine. De temps en temps, il y avait des clairières dé-
254 NOTES.
pourvues d'arbres, et le sol, en ces endroits, était couvert d’une
herbe très-touffue, et quelquefois de joncs dans les creux. Nous
marchâmes environ une heure dans les bois avant d'arriver au-
dessus du cap Remarquable, car nous fûmes obligés de traverser
un grand ravin. J'avais déjà de fortes craintes sur les prétendus
fossiles du cap, et elles furent bientôt réalisées , car nous descen-
dîmes au bas d’une grande portion à pic de la montagne : c'était
absolument la même nature de roches que celles que nous avions
remarquées auparavant sur le penchant de la montagne. Le cap
n'était donc plus qu’un grand bloc de eiment liant des couches
de cailloux. Nous primes plusieurs échantillons pour preuve, et,
après nous être reposés, nous retournâmes sur nos pas, comptant
revenir par la forêt, comme étant plus commode et plus praticable
que le maudit chemin de la mer. Malheureusement j'avais oublié
ma boussole de poche, et je craignais bien un peu de nous perdre;
mais une nuit à passer dans le bois ne nous effrayait pas. Nous
refimes le même chemin, à peu près, en suivant la crête, afin
d’avoir vue autour de nous pour nous reconnaître. Comme nous
étions harassés de fatigue, les haltes étaient fréquentes, et à cha-
que fois j'allumais un grand feu dans la forêt : c’est ce qui nous
évita une furieuse corvée. Le matin, l’ingénieur- hydrographe
s'était fait débarquer sur l’île de Nassau, pour faire des observa-
tions ; et, dans l'après-midi, le canot qui alla le chercher, ayant
recu pour indication d’aller où il y avait un grand feu, vint droit
dans la baie de Bournand, où nous étions, croyant y trouver l’in-
génieur. Nous poussâmes aussitôt des cris féroces, et nous nous
hâtâmes de descendre pour profiter de cette bonne aubaïne. Mais
quand nous revinmes sur nos pas pour chercher un endroit pour
descendre, les feux que nous avions allumés derrière nous, et qui
s'étaient joints, nous barrèrent le passage, et je vis un instant où
nous étions bloqués d’un côté par le feu, et de l'autre par un
précipice affreux. Heureusement nous découvrimes un petit pas-
sage, où nous nous engageâmes, au risque de nous rompre le cou,
NOTES. 255
tant la pente était rapide. Mais l’idée de retourner en canot à bord,
au lieu de faire trois ou quatre lieues dans le bois, étant déjà haras-
sés de fatigue, nous faisait avancer sans voir. Nous ne descendions
pas, nous nous précipitions ; car la perspective de passer la nuit,
quand on n’a fait pour tout repas du jour que le maigre déjeûner
du matin, et nous n’avions plus rien, était peu attrayante. Aussi
nous fûmes bientôt au bas du ravin, au milieu duquel coule un
petit ruisseau. Le canot appartenait à l’As/rolabe, et nous indi-
quâmes au patron où se trouvait l'ingénieur. Nous le primes sur
l'ile de Nassau, et revinmes à bord vers cinq heures et demie du
soir, où nous trouvâmes un superbe diner de jour de l'an, avec
des vins de toutes qualités, et au milieu de tous les officiers, élèves
et commandant réunis.
On ne voulut d’abord pas croire que nous avions été au cap
Remarquable, malgré les échantillons que nous rapportions. Et
le premier médecin du bord, voulant s’assurer lui-même de la
formation du cap, obtint le lendemain matin un canot pour aller
l’explorer. Les échantillons qu’il en rapporta étaient absolument
semblables aux nôtres. Quant il eut examiné le chemin que nous
avions dû faire pour aller au cap, il ne pouvait concevoir com-
ment nous avions pu passer.
(M. La Farge.)
Note 60, page 136.
Pendant notre séjour dans cette baie, on trouva quelques co-
quilles fossiles sur les roches calcaires du nord de la baie.
MM. de La Farge et Jacquinot qui allèrent reconnaître le cap Re-
marquable de Bougainville, n’y trouvèrent pas, comme l’a signalé
ce navigateur, des coquilles fossiles, mais bien un conglomérat
de cailloux roulés, enveloppés dans une gangue aussi dure
qu'eux qui annonce un des derniers étages des terrains secon-
daires, ou peut-être le commencement des formations tertiaires,
256 NOTES.
fait d'autant plus intéressant à noter, qu'au sommet de lachaîne,
comme sur le rivage de la côte de Port-Famine qui n’est qu'à
cinq lieues dans le nord , on trouve partout un calcaire siliceux
secondaire des plus anciens.
Rien ne nous retenant plus dans la baïe , nous fimes voile dès
le point du jour. On profita du calme pour envoyer examiner
de nouveau le cap Remarquable, et on put se convaincre encore
de l'erreur du célèbre marin, car les échantillons rapportés pris
sur les côtes des falaises escarpées qui terminent ce cap, ne sont
autre chose que des gompholithes, sans aucune trace de fossiles
organisés.
(M. Dubouzet.)
Note 61, page 137.
Un peu à l’ouest de la baïe Française se trouve un cap élevé et
que Bougainville appela Remarquable, soit à cause de sa forme,
soit pour un autre motif. Dans la relation pleine d'intérêt de son
voyage, il raconte qu’il a vu sur ce cap des débris de coquilles
fossiles et une nature de terrain toute particulière. Une expédi-
tion savante fut dirigée sur ce point, pour vérifier ces faits avancés
par notre célèbre compatriote. On n’y trouva qu’une forte pla-
que en fonte, toute rongée de rouille, et qui probablement repo-
sait là depuis bien des années. N'ayant aucune inscription, ni
aucun litre par conséquent à mériter l'attention des savants, elle
fut méprisée et rejetée bien entendu dans le domaine de l’armu-
rier forgeron du bord.
(M. Marescot.)
Note 62, page 137.
Le 2 janvier, je fus expédié à trois heures du matin, avec le
canot-major et le docteur Le Guillou, pour faire une reconnais-
sance au cap Remarquable de Bougainville, que ce navigateur
NOTES. HA
annonce dans son ouvrage composé en entier de coquilles fossiles .
J'avais l'envie de rejoindre les bâtiments sous voiles après une
heure de séjour ; mais le calme n’ayant pas permis aux navires de
sortir promptement de la baie, je pris sur moi de rester plusieurs
heures et de visiter les baies Bournand, Dubouchage et Bougain-
ville
Le cap Remarquable, ainsi nommé par ce dernier navigateur,
est fermé comme l’ilot Saint-Nicholas, de cailloux roulés réunis
en poudingue, par une pâte carbonatée. Voilà donc les coquilles
fossilles de notre compatriote Bougainville, qui pouvait être un
très-spirituel écrivain, mais peu consciencieux en fait de rensei-
gnements géologiques. Les caps des trois baïes que j’ai nommées
plus haut sont formés des mêmes roches que le cap Remarqua-
ble, de calcaire tirant au gneiss.
( M. Coupvent.)
Note 63, page 137.
Notre canot-major et celui de la Zé/ée ont été expédiés avec les
naturalistes et deux ofhciers pour aller visiter le cap Remarqua-
ble que Bougaïnville prétend être chargé d’ossements et de co-
quilles fossiles. Ce cap , taillé à pic, ressemble de loin à une fa-
laise grisâtre bordée de verdure. Les embarcations expédiées"vers
ce point sont rentrées à onze heures. Les naturalistes ont rap-
porté que les prétendus fossiles du cap Remarquable n'étaient
autre chose que des galets agglomérés en poudingue par une sorte
de ciment naturel formé de sable, d’un peu d'argile et d’oxide de
fer. Ce cap seul est formé de poudingues que Bougainville a pris
de loin pour des fossiles, ne les ayant pas sans doute examinés
d'assez près. Les caps environnants sont d’une nature schis-
teuse,
On à trouvé sur une grève voisine du cap Remarquable une
plaque épaisse de fer d'environ un millimètre portant à chaque
CG 17
/
258 NOTES.
angle les clous qui avaient servi à la sceller. Les angles étaient
abattus comme pour recevoir quatre montants carrés. Il est pos-
sible que cette plaque servit de support aux pieds de quelque
instrument. |
À huit heures du soir, le temps était fort beau , la mer calme.
Après avoir doublé par une faible brise de S. O. la pointe Isidro,
nous rentrions dans la baie du Port-Famine que nous ne comp-
tions pas revoir de cette campagne. Le silence le plus profond
régnait dans ces belles forêts qui naguères encore étaient animées
par la présence de nos chasseurs et de nos bûcherons. Aucun feu
ne brûlait sur la grève et les montagnes que nous avions laissées
fumantes de toutes parts. Les mouettes avaient repris possession
de leur domaine , et voltigeaient en tourbillons aux lieux où mos
corvettes avaient stationné.
Un canot fut mis à la mer pour porter à la poste française du
Port-Famine les nouvelles dépèches du commandant. Le minis-
tre est sans doute informé des motifs qui nous ont empêchés de
pousser jusqu'au bout l’exploration du détroit de Magellan. La
fréquence des vents d'ouest eût rendu très-longue et pénible la
fin de cette reconnaissance hydrographique. En nous enfonçant
plus avant nous courions risque d'arriver trop tard dans les gla-
ces , au lieu qu’en retournant sur nos pas, nous pouvons rectifier
quelques points de notre premier travail, avoir une entrevue avec
les habitants de la Patagonie et de la Terre de Feu, et débouquer
du détroit d'assez bonne heure pour arriver aux îles Shetland
dans la saison convenable.
(M. Roquemaurel.)
Note 64, page 139.
La brise d’abord incertaine nous ramène maintenant avec vi-
tesse vers des lieux connus; bientôt nous apercevons les sites du
Port-Famine. Voici le Mont-Tarn, plus loin la pointe Sainte-
NOTES. 259
Anne, la rivière Sedger, ici le lieu du mouillage. Nous revoyons
successivement les lieux de nos chasses , le rivage battu en tous
sens dans nos courses de chaque jour, et jusqu'aux traces de
nos incendies. Chaque coup d'œil fait naître un souvenir, et nous
pensons avec plaisir aux jours que nous y avons passés. Des ba-
leines se promènent autour du port, comme lorsque nous y étions
mouillés. Rien n’est changé dans ce délicieux tableau, nous seuls
l'avons quitté. À huit heures , nous mettons en panne pour en-
voyer une embarcation porter une lettre du commandant dans
la boîte ; elle est de retour à neuf heures ; les voiles sont orientées
et nous disons un adieu définitif aux lieux de notre première et
plus agréable relâche. |
(M. Desgraz.)
-
Note 65, page 151.
Ces messieurs n'avaient eu qu’à se louer de leurs relations avec
les naturels. Ils avaient échangé avec eux des plumes d’autruches,
des peaux de renards, des peaux de chats-tigres, des éperons, des
lacs et quelques autres objets. Les couteaux longs et droits avaient
été vivement recherchés par ces Indiens qui n'avaient paru faire
aucun cas des verroteries. Le biscuit néanmoins avait eu le dessus
sur toute autre chose, et avec quelques galettes on eût pu se pro-
curer une de leurs plus belles fourrures. Ils avaient demandé
avec empressement du tabac à fumer, avaient apprécié les sabres
et les étoffes rouges, et s'étaient montrés surtout fort avides d’eau-
de-vie.
D'après Bougainville et d’autres navigateurs, nous étions per-
suadés qu'ils étaient très-jaloux de leurs femmes, et qu’ils s’em-
presseraient de les dérober à nos regards. Maïs nous pûmes nous
convaincre que depuis lors, les mœurs s'étaient singulièrement
modifiées sous ce rapport, car nos messieurs purent non-seule-
ment les approcher, mais ils ne dépendait que de leur volonté
260 NOTES.
d'en obtenir les faveurs pour quelques bagatelles. Les nraris pa-
raissaient très-disposés à céder leurs droits et firent méme des
propositions auxquelles il était difficile de se méprendre.
e_/E Jacquinot.)
Note 66, page 151.
Nous répondimes à l’empressement qu'ils nous témoignaient de.
communiquer, en nous y rendant aussitôt dans les deux grands
canots des deux corvettes armés de fusils, car cette précaution est
toujours bonne à prendre, quand on va chez les nations sauvages.
À peine avions nous touché le rivage, que plusieurs Patagons
descendirent de cheval, vinrent au-devant de nous et nous
accueillirent de la manière la plus aimable. À notre grande sur
prise, nous reconnûmes parmi ex, sous un costume de peaux
taillées d’une manière différente, deux Européens qui, malgré les
traces de la misère.qu'ils portaient sur leurs figures, avaient
encore assez conservé les traits de leurs race, pour qu’on ne pût
pas s’y méprendre; nous les primes d’abord pour des pêcheurs ou
des naufragés ; l’un d’eux qui vint au-devant de nous, nous apprit
qu'il appartenait à l'équipage de la goëlette des Etats-Unis l'AÆnne-
Howard de New-London, et qu'il avait été mis à terre avec son
compagnon , il y a trois mois, sur l’île Graves avec une chaloupe
et des vivres; manquant de provisions, et ne voyant plus revenir
leur bâtiment, ils étaient entrés dans le détroit, et ne voulant pas
courir avec leurs autres compagnons , les chances de mourir de
faim ou de se noyer en cherchant à gagner Rio-Négro avec leur
barque, ils s'étaient fait débarquer au milieu de cette tribu, chez
laquelle ils avaient reçu un asile et l’hospitalité qui leur avait
sauvé la vie. Celui-ci nous dit s’appeller Lawrence Smith Brimi-
dine et être Anglais de naissance, et l’autre déclara se nommer
Niederhauser, être né en Suisse où il exercçait la profession .
NOTES. 261
d'horloger. Cet état a bien peu de rapport avec celui qu'il rem-
plissait à bord de la goëlette, et nous aurait portés à douter de la
vérité de leur assertion , si nous n'avions su de combien d’aven-
turiers se remontent les navires qui se livrent à la pèche des pho-
ques. Quoi de plus aventureux en effet que la vie de ces hommes,
qu'un navire en cours de pêche dans les parages des mers Aus-
trales dépose sur les différentes îles avec des vivres et des instru-
ments de pêche, pour venir les reprendre ensuite à son retour; à
moins , ce qui n’arive que trop souvent, que les tempêtes et les
chances de la mer ne le mettent dans l'impossibilité de le faire.
= Quoi qu'il en fût, nos deux prétendus pêcheurs nous parurent
bien fatigués du régime des Patagons, et nous supplièrent en
grâce de les prendre sur nos corvettes. Comme cela ne dépendait
pas de nous, nous en envoyâmes un plaider sa cause auprès du
commandant d'Urville , et laissâmes embarquer en même temps
quelques Patagons qui nous en témoignèrent ardemment le désir :
c'était au besoin autant d’otages que nous avions, quoique rien
ne semblt en indiquer l'utilité. Au bout de peu de temps, nous
fümes entourés de tous les autres qui s’empressèrent d'échanger
avec nous des plumes d’autruches, des peaux, des flèches, contre
des colliers, des couteaux que chacun de nous avait apportés,
mais tous montraient généralement de la préférence pour le bis-
cuit. La tribu ne tarda pas à être toute réunie, et les femmes
s’acquittèrent alors de leurs fonctions , en plantant leurs tentes à
l'abri du petit monticule que forme le sommet du cap où nous
étions débarqués. Nous vimes s'élever alors un petit village formé
d’une vingtaine de tentes, rangées sur deux lignes. Chacune de
ces tentes se composait d’une demi-douzaine de pieux plantés en
rond qui soutenaient une grande toile faite de peaux cousues en-
semble , et formait ainsi une espèce de hutte, qu’on avait orientée
de manière à ce que l'ouverture , qui occupe près du tiers de la
cironférence, fût à l'abri du vent régnant. Sur un pieu placé en
travers de cette porte pour la consolider, on voyait suspendus les
L Ù
262 NOTES.
provisions et les harnais des chevaux. La construction de ces
huttes fait qu’à chaque changement de vent, on court risque
avant de les avoir orientées , d’être inondé par la pluie ou logé
comme à la belle étoile. En moins d’une demi-heure, le camp fut
tout-à-fait formé, les chevaux furent abandonnés à eux-mêmes, et
se mirent à paître dans les environs ; les chiens restèrent à rôder
tout autour; et dès que les femmes eurent terminé ce travail,
on les vit après vaquer à tous les autres soins du ménage, tandis
que leurs indolents maris restaient les bras croisés à les regarder
faire, et se seraient bien gardés de les aider à planter les pieux
des tentes, même quand leurs forces ne suffisaient pas, car dans
ce cas nous les vimes forcées d’avoir recours à leurs compa-
gnes.
À peine me trouvai-je au milieu de cette tribu que j’examinai
avec la plus grande attention ces fameux Patagons que je désirais
tant voir, ce peuple de géants sur lequel on a débité jadis tant de
fables , et dont tant d’autres versions contradictoires ont cherché
à rabaïsser la taille au-dessous de la moyenne. Ce qui na frappé
d’abord en eux, ce n’est pas tant leur taille que je n'ai jamais ren-
contrée au-dessous de cinq pieds cinq à six pouces, souvent de
huit, neuf et dix pouces, mais jamais au-dessus, que leur énorme
carrure, leur large et grosse tête, et leurs membres épaïs et vi-
goureux. Ils ont le cou court, sont légèrement voûtés et ont les
formes arrondies ; mais si leur embonpoint empêche les muscles
de se dessiner, ils n’en paraissent pas moins robustes. Leur tête
qui est très-grosse, n’a pas un développement cérébral propor-
tionné, néanmoins ils paraissent intelligents. Leurs pommettes
sont saillantes, et la largeur de leur face contribue à faire paraître
le crâne moins volumineux. Leur visage est rond et un peu plat,
leurs yeux légèrement obliques, comme ceux des Chinois, ont de
l'expression, mais plutôt celle de la douceur que toute autre.
Leurs cheveux sont noirs, ils les portent longs, plats et noués sur
la tête, leurs dents sont remarquables par leur blancheur, et
NOTES. 263
leur teint est rouge bronzé comme celui de tous les indigènes
de l'Amérique, sans distinction de climat. Leurs pieds et leurs
mains sont bien proportionnés ; mais chez eux la jambe paraît un
peu faible, ce qui s'explique par leur genre de vie qui se passe en
grande partie à cheval ou couché. Tout cet ensemble constitue
une belle race d'hommes, pleine de force et de vigueur.
Leur chef, grand et bel Indien, d’environ trente ans, qui mal-
gré le peu d'autorité dont il paraïssait jouir, avait néanmoins un
peu d'influence sur eux, nous fit voir leur costume de guerre, et
“s'en revêtit devant nous. Ce costume consistait en une espèce de
blouse à manches , faite en peau de bœuf, très-épaisse et cousue
très-solidement , qui couvrait à peu près tout le corps, pouvait
presque produire l'effet d’une cuirasse, et parer du moins les plus
faibles coups. Sa tête était couverte d’un grand chapeau à coiffe
onde en forme de casque, recouvert de plaques de cuivre et orné
d’un gros plumet de plumes d’autruche. Ce chef qu’on nous dit
s’appeller Xonguer, nom qu'il tient des Anglais, portait ce lourd
costume avec grâce, quelque écrasant qu’il fût ; il s’arma d’une
lance, la fit mouvoir avec une agilité remarquable et nous donna
une représentation de leurs combats. On l’eût pris à sa taille, à
ses formes athlétiques, à ses bras vigoureux, pour un de ces
héros qu'Homère nous dépeint comme de véritables géants qui
imposaient à un ennemi ordinaire, autant par leur masse que par
leur courage. Konguer nous montra bientôt après, en dévorant
une cuisse moitié crue de guanaque, qu’il leur ressemblait peut-
être encore davantage par l'appétit, et était digne de s’asseoir à
leur banquet. |
Les femmes , après avoir complété leurs travaux, rallièrent les
tentes; elles nous varurent beaucoup moins bien que les hommes.
Elles portaient à peu près le même costume, à tel point que nous
les confondimes souvent avec eux; leur manteau de la même
étoffe n’en différait que parce qu’il était agrafé sur la poitrine, et
laissait ainsi le mouvement des bras plus libre. Elles avaient en
264 NOTES.
général la figure peinte d’ocre et de graisse, sans règle bien fixe;
mais j'en remarquai plusieurs qui l'avaient bariolée de lignes
transversales de noir et de rouge dessinées avec un soin etune
coquetterie dont l'effet était assez bizarre. Parmi celles qui étaient
peintes de cette manière, une jeune fille fixa particulièrement
notre attention. Elle se distinguait par ses agaceries , tout en se
peignant ainsi le visage, et paraissait ajouter aux grâces naturelles
du sien, ce nouvel agrément, comme un moyen infaillible de sé-
duction dont elle paraissait convaincue. Ce moyen lui réussit en
effet, si on put en juger par lempressement qu'on remarqua
bientôt autour d’elle. Son plus grand attrait à mes yeux, eût été
un ratelier de dents d’une blancheur éclatante, admirablement
rangées, qualité qui lui était commune avec toute sa race et que
rien ne pouvait surpasser. Ses dents comme celles de la femme
chantée par le roi-prophète «semblaient des brebis qui montent
du lavoir, toutes jumelles; il n’en était aucune qui n’eût son
égale. » Cette beauté patagone était digne enfin de fixer l’atten-
tion, même sans la différence des lieux , des méridiens et des an-
técédents aussi favorables pour être séduit que trois mois d’une
vie moitié sauvage, isolés du beau sexe, comme celle que nous
8€) ,
venions de passer. Toutes ces femmes se montrèrent avides d’ob-
jets de parure, tels que colliers et verroteries ; mais comme les
hommes , elles leurs préféraient cependant le biscuit. Autour de
ces huttes, on vovait s’agiter une multitude d’enfants pour les-
) y 8 P
quels surtout les mères nous demandaient des colliers dont elles
leur surchargeaient le cou et les bras. Ces enfants n étaient, pour
ainsi dire, pas vêtus ; un petit carré de peau leur cachaït seule-
ment les épaules; aucun d’eux cependant ne sentait le froid ,
quoiqu'il fût sensible alors, car le vent soufflait très-fort du SO.
Hommes, femmes, enfants nous parurent sans cesse occupés à
manger d'une manière gloutonne, de la viande ou une espèce de
racine qui croissait abondamment dans le voisinage, et dont le
principe nutritif paraissait bien maigre. Cette racine et quelques
NOTES. 265
baies rouges ramassées sur des arbustes comme ceux que nous
avions vus sur toute la côte, entraïent exclusivement comme
nourriture dans leur diète habituelle.
(M. Dubouzet.)
4 Note 67, page 151.
Le. mauvais temps nous a empêchés de renvoyer à terre nos
hôtes patagons qui paraissaient impatients de regagner leur gîte.
Ils nes ‘accommodaient guères des mouvements du navire, etsouf-
fraient du mal de mer. Cependant de connaissaient déjà passable-
ment les usages du bord, et frayaient volontiers avec les matelots.
A l’heure du diner ils flairaient l’odeur de la soupe, et semblaient
très-disposés à partager notre repas. L’un d’eux s’assit à notre
table et fit honneur au festin, quoiqu'il eût déjà englouti plusieurs
galettes de biscuit. Ilconserva pendant le dîner un maintien très-
digne; n’éprouvant d'autre embarras que celui de manier la
fourchette et le couteau. Il but volontiers du vin et surtout de
l’eau-de-vie, dont nous ne voulûmes lui donner qu'avec modé-
ration. Il manifesta même pour cette liqueur un goût très-pro-
noncé, disant qu'il lui fallait plus d’une bouteille d’aguardiente
pour le rendre buracho. Il est à supposer que notre convive avait
eu des relations avec les Espagnols.
J'ai été étonné de la ressemblance qui existe entre les individus
d’une même tribu. Je n’ai pas rencontré comme chez nous ces
différents types de physionomie qui ont exercé la sagacité de La-
vater. Un seul homme m'a paru avoir un caractère de figure
étranger à celui de la tribu. Je ne parle pas des Pécherais qui
appartiennent à une famille particulière, et dont le type est bien
distinct. Ceux-ci ont les traits plus écrasés, le visage plus court,
le nez et la bouche plus lar ges, les yeux plus fendus et légèrement
obliques, l'angle intérieur étant relevé. Leur taille est moins élevée
que celle des Patagons au milieu desquels ils vivent quelquefois
266 NOTES.
dans un état d'isolement qui, au dire de nos réfugiés, est une vé-
ritable servitude. S'il en est ainsi, on ne peut admettre qu'unjoug
trop lourd pèse sur les Pêcherais qui ont tant de moyens de’s'y
soustraire.
À part les dissensions intestines qui peuvent éclater au sein des
tribus, pour le partage du gibier, les Patagons n’ont que de rares
occasions de guerroyer. La rencontre entre deux tribus n’est, dit-
on, jamais meurtrière, et il suffit d’un seul homme hors de com-
bat, pour que chaque parti se retire de son côté. |
Les femmes seraient sans attraits pour d’autres que des marins
qui, après une longue navigation, n’y regardent pas de si près.
Elles ne sont pas plus exemptes de coquetterie que nos dames, et
emploient comme elles les bijoux , les odeurs et les cosmétiques
pour relever l’éclat de leur toilette, ou raviver la fraîcheur de leur
teint. Mais là du moins , l'entretien de la parure et des attraits
des dames ne cause à leurs maris qu’une dépense très-modique.
Un collier de verroterie, quelques anneaux de cuivre ou de fer-
blanc leurs tiennent lieu de pierreries: La graisse et la moëlle
de guanaco, seule ou mêlée au charbon et à locre rouge, suffisent
pour lustrer les cheveux ou le visage. »
Les cheveux peignés avec une brosse ou une racine assez sem-
blable à un petit balai, sont divisés au sommet de la tête, et retom-
bent sur chaque épaule où ils sont quelquefois attachés en forme
de queue. La figure est barbouillée uniformément de rouge et de
noir, depuis la naissance des cheveux, jusqu'aux milieu du men-
ton. Quelquefois cet enduit n’occupe que la moitié du visage
jusqu'au-dessous des yeux. 1] m’a semblé que cette sorte de mas-
que n’était pas d’un effet désagréable. Je n'ai pas remarqué
qu'une couleur particulière fût affectée aux femmes et aux
filles. è
Les Patagons , quoique de mœurs peu austères , n’en cachent
pas moins avec le plus grand soin leurs parties sexuelles. Ils dé-
ploient même dans ces dehors de chasteté une adresse assez sin
NOTES. 267
gulière, trouvant toujours le moyen de couvrir leurs organes
avec l’un des coins de leur vêtement de peau, sans gêner en rien
leurs mouvements. Cherchant à découvrir si la circoncision était
pratiquée parmi ce peuple, je n’ai jamais pu sur ce point sur-
prendre sa vigilance. Mais parmi un assez grand nombre d’en-
fants, je n’en ai pas vu un seul qui fût circoncis.
La médecine est pratiquée chez eux par des charlatans, devins
ou astrologues qui, quoique n'ayant pas pris leurs grades dans
nos doctes facultés, n’en expédient pas moins leur monde, secun -
dum artem. Mais l’inviolabilité des esculapes du Sud ne paraît
pas aussi respectée que celle de nos docteurs. Le chef Kondo en
assomma un, dit-on, de sa propre mains peu de jours avant notre
arrivée, et cette exécution fut approuvée par les membres de la
tribu. |
Il est bien difficile de préciser quelque chosesur la religion deces
peuples, leurs croyances sur la divinité et l’immortalité de l'âme.
Une conversation par signes sur de pareïlles matières est impos-
sible. Il faudrait assister aux pratiques de leur culte intérieur
pour savoir le Dieu qu'ils adorent. On a remarqué cependant que
le chef Kondo, ayant passé la nuit à bord, couché dans la cha-
loupe, monta dès le matin sur la dunette; et là, la face tournée
vers le soleil, avec un recueillement qui avait quelque chose de
solennel, il agita plusieurs fois, en s'inclinant, un bouquet de plu-
mes d’autruche qu’il tenait à la main. Ce fait, dont je n’ai pas été
témoin, pourrait-il être regardé comme un hommage d’adoration
rendu à l’astre du jour?
Je n’ai pu savoir si les Patagons et les Pécherais ont une langue
commune. Cette langue est tellement gutturale, les sons en sont
quelquefois si étouffés qu’il estbien difficile d'y rien comprendre.
On dirait un bruit produit par l’ébullition d’un corps gras ou une
sorte de râlement. Parmi le grand nombre de mots qu’on a cher-
ché à recueillir de leur bouche pour en faire un vocabulaire, il
en est fort peu dont les sons aient été clairement perceptibles , et
268 NOTES.
qu'il ait été possible de transcrire, en leur conservant ‘une pro-
nonciation équivalente.
CM. RS r "à |
ue e
Note 68, page 151. #
Mon premier soin, en arrivant à terre, fut de mesurer le plus
grand des Patagons qui se trouvaient à la plage; et je fus fort
étonné de ne lui trouver que 1",85 de hauteur, taille fort élevée,
sans doute, mais bien au-dessous de celle que leur ont attribuée
Byron et les autres navigateurs du siècle dernier. Nous allions
nous mettre en route pour nous rendre au camp de la tribu, lors-
que le chef nous fit comprendre qu'il était levé, et que toute la
tribu allait incessamment arriver... Nous vimes effectivement un
grand nombre de chevaux chargés de femmes, d'enfants, et de
tentes, qui s ’approchaient, et toute la côte semée de Ayalien qui
arrivaient au galop. La caravane s'arrêta à portée de fusil du
point où nous avions débarqué, et, en un clin-d’œil, les tentes de
peaux de guanaques et de chevaux se trouvèrent dressées par les
soins des femmes seules, que toutes nos tentatives galantes ne
purent réussir à distraire de leurs travaux. Mais dès que cette
besogne fut terminée, elles passèrent à leur toilette; car, comme
toutes les femmes du monde, celles-ci ont leur coquetterie. Cette
toilette, du reste, ne consiste qu’à se peigner la chevelure et à se
peindre en rouge une partie du visage. Les unes se tracèrent une
ligne rouge passant au-dessous des yeux, en divisant ainsi la figur e
en deux parties ; les autres se teignirent de manière à ne laisser
la couleur naturelle de la peau qu’à une ligne d’un pouce de lar-
geur, encadrant dans un ovale leur visage déjà assez original par
lui-même. Comme les hommes, les femmes ont la figure large, les
yeux petits, très-couverts et inclinés à la chinoise, la peau cui-
vrée, les lèvres épaisses et les dents du plus bel émail. Le bizarre
badigeonnage de leur toilette produisit d’abord sur nous une im-
NOTES. 269
pression peu favorable ; mais nous finimes d'autant mieux à nous
y accoutumer, que c’est la seule marque extérieure qui nous fit
distinguer les sexes, et que dès-lors seulement se terminèrent une
foule de méprises assez singulières. M°** remarquant sous un
manteau de peau des formes sveltes et une figure plus gracieuse
que toutes les autres, se confondait depuis une demi-heure en
caresses et en protestations tendres, auxquelles son idole semblait
faire fort peu d'attention ; rien ne le rebutait, ni la froideur dédai-
gneuse de sa beauté farouche, ni les regards étonnés des Patagons
présents. Il porta enfin une main téméraire sur le trompeur man-
teau, dont un mouvement indiscret lui découvrit sa méprise. Il
recula confus et fut plus circonspect, de peur de prendre encore
un jeune garcon pour une jeune fille, erreur désagréable, même
dans une tribu de Patagous. |
Pendant que nous étions à terre, le vent, qui soufflait du N. O.
lors de notre débarquement, fraîchit considérablement, ce dont
nous n'avions pris aucun souci tant que l’heure du diner était
loin de nous; mais, quand elle fut arrivée, le cours de nos idées
changea complétement, et suivit la pente que lui imprimaient nos
estomacs. Il était visiblement impossible que les navires commu-
niquassent avec nous, et nous nous trouvions, sans vivres aucuns,
au milieu de gens qui, nous ayant à force d'importunités arraché
le biscuit que nous avions apporté, paraissaient très-peu disposés
à nous fournir de quoi apaiser notre faim. Enfin, la nuit appro-
chant, il nous fallut bien aviser aux moyens de nous procurer des
aliments et un abri pour la nuit. Nous réussimes à obtenir du
chef de la tribu une tente, qu'il fit dresser au milieu du camp;
mais nous ne pûmes, malgré son influence, parvenir à avoir autre
chose qu’un morceau de guanaque, de trois livres au plus. Triste
pitance, pour satisfaire dix-sept affamés, dont chacun eût eu
peine à se contenter du tout.
Quelques-uns partirent pour la chasse, et les autres se répan-
dirent dans la plaine, creusant la terre pour extraire des racines ,
270 NOTES.
que, pendant la journée, nous avions remarquées servant de
nourriture à nos hôtes. Après une heure d’absence, les chasseurs
revinrent apportant quelques oiseaux de mer, et les autres leur
offrirent en échange des racines destinées à remplacer le pain.
Chacun se mit à l'œuvre pour allumer le feu et plumer les oiseaux.
Une baguette de fusil nous servant de broche, nous eûmes bientôt
fait rôtir notre chasse, que nous dévorâmes en moïns de temps
qu'il n’en avait fallu pour la plumer. C'était un spectacle curieux
de voir nos deux états-majors groupés autour d’un feu mesquin ,
et dévorant à belles dents du guanaque et des oïseaux moitié crus,
moitié charbonnés, au milieu de cette tribu sauvage, qui ne sem-
blait pas se douter que notre repas fût en dchors de notre genre
de vie ordinaire. Le pittoresque de notre situation fit de’notre
frugal dîner une fête charmante, dont le souvenir restera sans
doute à chacun de nous comme celui d’un beau jour.
(M. Montravel.
Note 69, page 151.
Avant de quitter les tentes des naturels, le soir nous remar-
quâmes que, pour se coucher, ils les divisaient en plusieurs com-
partiments : des peaux tendues entre les pieux qui soutiennent
les tentes formèrent ces divisions. Nous crûmes voir aussi que
chacune de ces divisions était habitée par une famille : du moins,
dans plusieurs , nous vîimes coucher ensemble un homme , une
femme et des enfants. Il me parut évident que chaque tente con-
tenait plusieurs familles , et que, pour la nuit, chacune se reti-
rait dans un compartiment particulier. Pendant la nuit, les
chevaux païssent à l'aventure dans la plaine ; mais les chiens cou-
chent sous la tente, parmi les hommes. Pour la nuit, ils ont en-
core le soin de fermer , avec des peaux, le devant de leurs tentes,
mais seulement jusqu’à une certaine hauteur. Je ne saïs si c’est
NOTES. 271
pour se garantir du frais, ou pour se défendre de l'attaque des
“ LS
bêtes féroces.
(M. Gourdin.) |
Note 70, page 191.
En approchant la côte, nous les vimes tous en silence à une
certaine distance de la mer; tous leurs yeux, fixés sur nous, ex-
primaient une curiosité calme et digne. Deux hommes se détachè-
rent, descendirent sur le bord de l’eau, en nous indiquant la route
à suivre pour éviter les cailloux et les rochers qui auraient empé-
ché le canot d’accoster. Quel fut notre étonnement en entendant
ces deux hommes parler anglais, et quand nous reconnûmes qu'ils
étaient Européens. Bientôt au courant de leur histoire, nous sû-
mes qu’ils étaient des pêcheurs de phoques, abandonnés par un
navire sur l’une des îles de la Terre de Feu, et que, manquant de
vivres , ils étaient venus sur la côte de Patagonie, se joindre aux
peuplades errantes qui habitent ces contrées désertes. Reçus par
eux et traités comme des enfants de la tribu, on leur avait donné
un cheval et une femme. Ne vivant que de chasse, de racines et de
coquilles , ils nous virent arriver comme des libérateurs. L'un
était de Londres, l’autre Suisse, provenant tous les deux du même
navire américain. Nous les prîmes sur les corvettes, où ils furent
considérés comme de notre équipage.
Il n’y avait alors près de nous que quelques hommes ; mais de
loin nous en apercümes un plus grand nombre qui se dirigeaient,
à cheval, vers l'endroit où nous nous trouvions. Je fus bientôt en
communication avec un Indien de Montevideo, qui parlait espa-
gnol, et nous servit d’interprète avec les naturels. La stature de
ces hommes, quoique très-élevée, est généralement de moins de
deux mètres. Ils sont tous vigoureusement constitués ; leurs ex-
trémités sont délicates. Ce sont de fort bonnes gens, qu’un peu de
biscuit et d’eau-de-vie rend trés-heureux. Nous fümes conduits
272 NOTES.
par eux à quelque distance, où nous trouvâmes le reste de latribu,
qui avait apporté les tentes, afin de s établir près desfbâtiments,
pour la facilité des communications. Tous les pénates étaient
portés par quelques chevaux. Les femmes sont chargées de la
construction des huttes. Elles commencent par enfoncer quelques
piquets dans la terre, puis placent dessus quelques peaux de gua-
naques cousues ensemble, et voilà une tente. D’autres peaux dans
l'intérieur pour se coucher, des morceaux de guanaque pendus à
des piquets, si la chasse a été heureuse, puis une dizaine d’Indiens
mâles ou femelles, couchés pêle-mêle avec des chiens : voici une
famille. Multipliez ce résultat par 20, et vous aurez l’idée exacte
d’une tribu de Patagons.
Ils n'ont pour tout vêtement qu’un manteau en peaux de guana-
ques, tannées d’une manière particulière, et dans lequel ils s’enve-
loppent. À leurs pieds, une peau découpée et cousue (à l'instar
d’une bottine) leur monte jusqu'aux mollets ; à leurs talons, une
espèce d’éperon, formé d’un morceau de bois pointu, qui ne les
quitte presque jamais; car le cheval est le moyen de locomotion
adopté par ces peuplades , qui ne se transporteraïent pas à cin-
quante pas de distance, sans monter un des nombreux chevaux
qui pâturent en liberté autour de leur camp.
Leur chevelure, noire et lisse, est retenue par un bandeau qui
fait deux fois le tour de la tête.
Voyez cette jeune fille revêtue d’un manteau neuf, ses cheveux
gracieusement rejetés en arrière; elle est occupée à rectifier deux
lignes blanches et rouges qui lui traversent la figure : c’est là le
soin le plus important de sa toilette. Elle se mire avec complai-
sance dans ce miroir, que vous Européen lui avez apporté; elle
veut attirer vos regards, la pauvre enfant, et vous plaire. Depuis
longtemps elle a été nommée la plus belle de la tribu : ses yeux
sont petits, maïs vifs; sa bouche est grande, mais quand elle sou-
rit elle laisse voir des dents d’une blancheur éclatante, et rangées
telles, qu’une petite-maîtresse parisienne en mourrait de dépit;
NOTES. 273
ses lèvres sont grosses, mais voluptueuses ; ses gestes, ses regards
vous appellent au plaisir, Étranger ! Telle est l'hospitalité des
Patagons. La victime est parée pour le sacrifice ; elle s’y présente
d'elle-même; elle en fera la moitié des frais. Ne sois donc pas si
cruel; ne crains pas les regards étrangers. L'acte que la nature
approuve n’excitera ni un rire moqueur, ni une parole piquante,
chez ces enfants de la nature, que la civilisation n’a pas corrom-
pus de préjugés, et qui considèrent la reproduction comme le de-
voir le plus important de l'homme.
Le chef paraît être l'arbitre souverain; c’est à lui qu'il faut
s'adresser en cas de vol, et son influence vous fera rapporter sans
bruit l’objet dérobé : tel est du moins ce qui m'est arrivé dans
ma dernière course. J'avais perdu une assez grande quantité de
tabac, dont ces Indiens sont très-friands ; je m’en aperçus au mo-
ment du départ, alors que la plupart de mes camarades étaient
déjà en route. Je m'’adressai en toute hâte au chef, et le pressai de
me faire rendre l'objet dérobé. Pendant que j'avais la tête tournée
d’un autre côté, il dit quelques paroles aux femmes qui m’entou-
raient, et que je soupconnais fortement : lorsque je me retournai
vers lui, il me présenta mon sac turc. Je récompensai sa bonne
foi en partageant ce qui s’y trouvait avec lui.
La loi du talion n’est pas de rigueur chez eux. Un Indien me
disait que lorsqu'un meurtre avait lieu on examinaiït si les raisons
en étaient puissantes : dans ce cas, tout est dit. Si elles ne parais-
saient pas au chef assez concluantes , le meurtrier était chassé de
la tribu ; quelquefois tué par le chef.
Quand un guerrier meurt, toutes les personnes qui vivaient
dans sa hutte sont reportées dans les autres. Le chef partage entre
elles les ustensiles de première utilité, tels que couteaux, sabres,
ciseaux : tout le reste, chevaux, chiens, peaux, huttes, tout est
tué et livré aux flammes sur la tombe du mort. Celle-ci est sim-
plement un trou en terre, fait de telle sorte, que le corps se trouve
A
assis au lieu d’être couché; puis on le recouvre de terre, sur la-
E. 18
274 | NOTES.
quelle les ronces et les herbes effacent bientôt les traces dela
bêche.
: Les deux corvettes étant mouillées au hâvre Peckett, nous nous
trouvâmes à terre une grande partie de l'état-major des deux na-
vires. Le vent de N. O. , maniable le matin, fraichit de telle sorte
vers le soir, qu’il nous parut certain qu'avec la meilleure volonté
possible on serait forcé de nous laisser passer la nuit avec les
Patagons. En vain nous fimes des feux de peloton, à la pointe où
l’on devait nous prendre; l'aperçu parut bien à la corne, mais
les grands canots étaient toujours filés sur leurs bosses , derrièr e
l’Astrolabe et la Zélée, et vraiment ïl ne faisait pas un temps à les
mettre dehors.
À six heures du soir, ayant pris notre parti en braves, nos dix-
sept estomacs demandaient à grands cris leur nourriture ordi-
naire. Mais, hélas! nous avions été trop prodigues avec les Pata-
sones, qui se faisaient payer leurs caresses avec du biscuit, ou
plutôt nous les avions trop caressées ; de manière qu’il ne nous
restait qu'un grand appétit, et le gibier que quelques: uns de nous
avaient tué en rôdant autour du camp.
Nous retournâmes près des tentes, chercher quelqu'’an qui
nous parût bien approvisionné en guanaque, et proposer des
échanges aux propriétaires ; mais les malheureux étaient presque
aussi affamés que nous. Pour dernière ressource, nous eûmes re-
cours au chef, et lui demandâmes l'hospitalité. 11 donna l’ordre à
ses femmes de nous faire une tente près de la sienne; et pärtagea
avec nous la venaison qu’il possédait encore : c'était peu de chose
pour tant de monde. Les femmes nous allumèrent un feu devant
notre hutte. Là se bornait l'hospitalité ; il nous restait à faire
cuire notre diner, consistant en oiseaux et une bouchée de guana-
que.pour chacun. |
Alors vous auriez vu dix-sept officiers de marine occupés à
vider des huitriers, à plumer des alouettes et des bécassines, et les
embrochant à une baguette de fusil, pour les faire rôtir devantle
À
NOTES. 275
feu ; et cela avec le même sang-froid qu ‘ils auraient mis à comman-
der la manœuvre d’un vaisseau. à
Jamais, peut-être, un repas ne fut assaisonné par un appétit
plus violent, et moins rassasié.
Vers neuf heures du soir, la brise ayant molli, nous pûmes re-
tourner à bord. Heureusement pour nous, l'hospitalité patagone
nous fut inutile ; car il fit toute la nuit un vent et une pluie hor-
ribles.
(M. Coupvent.)
Note 71, page 151.
A midi, le canot-major est de retour, après avoir laissé à terre
ses passagers ; il ramène à leur place trois Patagons et un Euro-
péen vêtu d'habits usés, sans souliers, montrant sur toute sa per-
sonne les marques de la misère et de la privation : son attitude
souffrante et sa maigreur inspirent la pitié. Interrogé d’abord en
auglais , il nous dit qu'il provient du schooner américain Anna-
Howard , capitaine Johnson , destiné à la pêche des phoques.
Abandonné par ce navire, sur un rocher aux environs du cap
Pillar, avec sept de ses camarades, ils parvinrent à traverser
le détroit dans l’embarcation qui leur était laissée et joïgnirent
la tribu patagone avec laquelle nous communiquons. Là, ils se
séparèrent : ses compagnons s’en furent avec le canot, et lui resta,
avec un autre individu nommé Smith, au milieu des Patagons. Il
vante beaucoup l'hospitalité des Patagons, quoique les fatigues
de leur existence errante lui aient imposé des privations qui ont
ébranlé sa santé. La voix de Jean Niederhauser est pleine d’émo-
tion lorsqu'il raconte son histoire; et lorsqu'il recoit l'assurance
qu'il ne tient qu’à lui de s’embarquer à bord de la corvette, d’a-
bondantes larmes inondent son visage. Longtemps il ne peut sur-
monter son émotion, et laisse intacts dans l’entrepont les aliments
qu'on s’est empressé de lui présenter, et dont il avait été privé si
276 NOTES.
longtemps. Plus tard, il raconte avec plus de détails encore, en
allemand, car il est d’origine suisse, les événements de son séjour
parmi les Patagons, dont il loue à tous égards la bonté et la dou-
ceur. | st
Un de ces Patagons était habillé de vêtements européens,
cadeau de quelque navire baleinier, sans doute. 11 portait avec
satisfaction un double rang de boutons en cuivre, et un bonnet
de police, auquel était adaptée une immense visière. Il nous mon-
trait souvent son vêtement, et semblait y attacher un grand prix,
ou en demander un autre. Les objets que ces hommes paraissaient
le plus désirer, et qu’ils demandaient très-souvent, étaient du
biscuit, des couteaux et du tabac. Ils nous disaient à chaque ins-
tant : Galetli, grande cuchillo, big Knife, tabacco, mots qu’ils
auront appris des pêcheurs anglais, et qui indiquent des commu-
ninications fréquentes avec des Européens. Nous parvenions faci-
lement à nous faire comprendre d’eux et à obtenir un vocabulaire
des mots les plus usuels. Lorsque nous demandons leurs noms,
ils nous donnent les sobriquets anglais de Jack et de John, en y
ajoutant le titre de capitaine : ce ne fut qu'après quelques pour-
parlers qu’on parvint à obtenir leurs véritables dénominations
patagones. Le plus âgé se nommait Karroly; Wiver était le nom
du plus jeune, et le troisième s'appelle Bÿyey. Il est difficile de
préciser leur âge : ils s’épilent la barbe et même une partie des
sourcils, ce qui contribue à les rajeunir.
Ils parlent rarement entre eux, et ils causent à voix basse, sans
jamais crier ; ils sourient presque toujours, et rient souvent d’un
rire guttural. Leur prononciation se fait, en grande partie, du
gosier ; les lettres ?, 7,9, du grec moderne, le arabe, se trouvent
souvent dans leurs mots, mais le # est employé encore plus fré-
quemment. Ils emploient presqu’à chaque instant, ainsi qu’une
aspiration courte, espèce de point d’arrêt devant les sons que nous
rendons par des voyelles, et qui séparent les mots en deux. Ainsi,
léé, eau, se prononce /e-he, ou plutôt /e-eh ; ottel, yeux, oft-l.
(M. Desgraz.)
NOTES. 277
Note 72, page 151.
Les femmes paraissaient se livrer assez volontiers aux étran-
gers : reste à savoir si elles y sont poussées par l'appât du gain ou
par attrait du plaisir. La communauté des tentes rend les rela-
tions des sexes assez difficiles ; cependant, une peau tendue à pro-
pos sépare au besoin le couple amoureux des autres personnes
qui sont dans la tente. Ces femmes résistent difficilement À l'attrait
de quelques galettes de biscuit ou de quelques colifichets. Je crois
mème que leurs maris, leurs parents, seraient les premiers à les
livrer, si on leur offrait quelque chose qui püût les tenter. Ces
femmes sont tellement sales , qu’il faut, ce me semble, être doué
d'un grand courage pour rechercher près d'elles les plaisirs des
sens.
Hommes et femmes sont également sales. Je crois qu'ils ont
horreur de Peau, et qu'ils conservent avec soin la croûte qui les
recouvre partout, pour les mettre à l'abri des intempéries des sai-
sons. Leurs longues chevelures, les peaux qui les couvrent, ser-
vent de repaires à une grande quantité de vermine. J'ai vu plu-
sieurs femmes qui en cherchaient dans les têtes de leurs enfants,
les manger avec un certain plaisir. Elles se servent, en guise de
peigne, d’un petit balai de racines assez dures.
(M. Gourdin.)
Note 73, page 151.
Je mai point rencontré parmi les naturels ces géants dont ont
parlé les anciens navigateurs : le plus grand que j'aie vu avait
1",86; mais ils m'ont semblé être, en général, d’une belle taille.
Leur figuré est belle, la tête forte, le corps bien fait, mais sans
muscles. Chez les femmes, la taille est je crois supérieure, à pro-
portion, à celle des hommes ; mais j'ai cru remarquer qu'elles
278 NOTES. :
avaient la figure moins belle, ce dont je n’ai pas pu bien juger, à
cause de la crasse qui les couvre et de la couleur ocreuse dont elles
se barbouillent le visage. Une ou plusieurs peaux cousues en-
sembles composaient leurs vêtements ; jetées sur leurs épaules,
une ceinture les retient au milieu de leur corps. Un bandeau en
peau autour de la tête tient leurs cheveux noirs, qu'ils portent
longs et flottants. Des bas en peau recoivent leurs pieds; deux
morceaux de bois armés d’une petite pointe en fer, et réunis par
des lanières en cuir qui s’attachent sur le sommet du pied, leur
servent d’éperons. L'intérieur de leur manteau est peint en petits
carreaux rouges, de forme irrégulière. Les hommes , dans leur
costume de guerre, se couvrent la tête d’un casque en cuir très-
fort et à larges bords, qui quelquefois est embelli par des orne-
ments en cuivre. Leurs armes sont l'arc et les lassos, qui sont
composés de trois lanières en cuir armées de pierres rondes à leur
extrémité. La chasse est la seule occupation des hommes, et la
seule nourriture des naturels, avec quelques coquillages. Le pays
est riche en guanaques, autruches, lièvres et renards : aussi de-
vient-il facile aux habitants de les poursuivre avec leurs chevaux,
de les embarrasser avec leurs lassos , qu'ils lancent avec adresse,
pour les assommer ensuite. Les hommes étant dans l’habitude de
s'épiler, il serait très-difficile de les reconnaître des femmes si ces
dernières ne portaient les cheveux en tresses, le costume étant le
même pour les deux sexes. Ces peuples sont phthirophages , et
paraissent aimer beaucoup le tabac, l’eau-de-vie et les liqueurs
fortes ; ils sont doux et hospitaliers. Je n’ai rien observé qui püt
me permettre de dire quelque chose de leurs mœurs ou de leurs
croyances religieuses ; cependant ils ont des idoles qu’ils cachent
avec grand soin. Je ne sais si les Patagons célèbrent le mariage, n1
même s’il existe à cette occasion quelques cérémonies ; je les crois
polygames : d’ailleurs ils ne paraissent nullement jaloux de leurs
femmes.
(M. Gervaize.)
NOTES. 219
Note 74, page 151.
Plusieurs naturels vinrent à bord ; les relations que nous eûmes
avec eux furent amicales, mais, pour débrouiller le chaos de leur
civilisation morale et religieuse, il aurait fallu rester davantage
au milieu d'eux, et surtout se résoudre à vivre avec eux. C’est une
belle race d'hommes pour la construction'et la structure du corps.
Moins grands cependant que les Patagons de Bougainville et des
autres navigateurs, qui, je crois, avaient l'habitude d’exagérer un
peu les choses, ils sont d’une haute stature relativement à nous;
et je pense qu’en fixant leur taille moyenne à 5 pieds 6 pouces, je
ne m'écarterai pas beaucoup de la vérité.
Chasseurs et cavaliers, ces hommes n’ont pas senti encore le
besoin de se réunir en nation et d'élever des villes ; ils vivent avec
leurs chiens, leurs chevaux, qui sont leurs seules richesses. Au-
jourd’hui ici, demain là, ils plantent leurs tentes dans les vallées
qui leur offrent les ressources de la chasse et la facilité d’avoir de
l'eau et du bois.
Leur principale nourriture est la chair de guanaco, animal
qui a quelques rapports avec les daims de nos contrées. Ils en
mangent la chair rôtie, n’employant en guise de pain qu’une
espèce de racine blanche dont j'ignore et le nom et les propriétés,
mais qui ressemble assez à celle de la guimauve.
| _ Les deux matelots que nous avons recueillis à bord ont dépeint
les Patagons comme des hommes bons et hospitaliers. Ils ne por-
tent du reste sur leurs traits aucun caractère de férocité.
Ont-ils un culte, ou n’en ont-ils pas? C'est une question que:
nous n'avons pas pu résoudre, à cause du court séjour que nous
avons fait parmi eux. Il nous est bien revenu qu’ils adoraient le
soleil et le feu ; mais ce serait, je crois, s’avancer un peu trop que
d'établir un système sur les propos décousus de gens intéressés à
avoir quelque chose d’extraordinaire à nous raconter.
7”
380 NOTES.
Ils sont superstitieux ; les femmes surtout croient aux sorts, à
la puissance de leur faire du mal. Hommes et femmes, nous les
avons trouvés fort peu disposés à se laisser dessiner : on n’a pu
saisir leurs traits qu’à la dérobée, et un peu au hasard.
Le mot demonio ayant été prononcé plusieurs fois devant moi
quand j'ai fait mine de dessiner l’un d’entre eux, j'ai conclu qu'ils
reconnaissaient peut-être, comme presque tous les peuples s sau-
vages, des sorciers et une puissance occulte.
La tribu, au reste, avec laquelle nous avons eu des relations,
reconnaïssait un chef; mais cette royauté patagone m'a fait l'effet
d’avoir plutôt une influence patriarchale qu'un pouvoir absolu.
(M: Marescot.)
Note 75, page 151.
eo
Le court séjour que nous avons fait au milieu de cette tribu n'a
pu m'en apprendre davantage que je n’ai dit, sur leurs usages.
Pourtant je vais transcrire ici quelques renseignements que j'ai pu
tirer de l'Anglais que nous avons recueilli; comme je les aï recus, |
je ks donne sans en garantir l’exactitude.
Leur nourriture se compose de viandes et de racines, ainsi que
je l'ai dit plus haut. Ils coupent les viandes en tranches, la battent
entre deux pierres pour la mortifier et la laissent boucaner à l'air
pendant quelque temps. Lorsqu'elle est arrivée au point voulu, ils
la battent de nouveau et la mettent sur les cendres pour la faire
griller à moitié seulement; quelquefois ils la mangent crue ou la
font bouillir dans un vase autour duquel se groupent tous les
membres de la famille et ils mangent, non jusqu'à ce que leur
appétit soit satisfait, mais jusqu’à ce qu’il ne reste plus:rien dans
le vase. Quant aux racines, ils les mangent crues.
Ils prennent un grand soin de leurs enfants ; auxquels ils sont
très-attachés. Chaque soir, après les avoir lavés ét séchés, les
2
NOTES. 261
mères les mettent dans leur berceau fait en branchages entrela-
cés comme ceux en osier. À l’âge de sept ou huit ans, ils les lais-
sent à eux-mêmes. Lors de leurs fêtes, qui ont lieu deux ou trois
fois dans l’année, ils tuent un cheval et le mangent : pendant
deux jours ils dansent depuis le matin jusqu’à la nuit, chantant
une chanson dont Je sujet est le capitaine et les matelots d’un
navire qui leur ont rendu service. Ils jouent aux cartes et aux
boules, ayant pour enjeux des billes, des manteaux, des brides,
des objets en cuivre et tout ce qu’ils possèdent. Les femmes ai-
ment beaucoup le jeu et jouent leurs orneménts et de la graisse.
Lorsqu'un jeune homme veut se marier, il fait sa cour à une
jeune fille pendant trois ou quatre mois, et lorsqu'ils ont fait leurs
conventions, le jeune homme donne au père de la jeune fille un
cheval, un manteau et quelques objets en cuivre. Alors le père
prenant la main droite de chacun des jeunes gens les réunit et
dès-lors ils sont mariés. *
Lorsque le mari meurt, ses amis tuent son cheval et sés chiens,
brûlent sa tente et jettent au milieu du feu tout ce qui lui appar-
tenait; mais les femmes qui sont rangées autour du feu s’empressent
de retirer tous les objets qui y ont été jettés. Les amis du défunt
croient que s'ils n’accomplissaient pas fidèlement ce devoir, il
mourrait de faim dans l’autre monde, qu'ils supposent être les
Andes du Chili. Dès que ce devoir est accompli, ils enveloppent
le cadavre dans un manteau et le placent sur un cheval qu’une
femme conduit au lieu de la sépulture, fosse carrée de quatre ou
cinq pieds de profondeur, que plusieurs amis ont préalablement
creusée avec les mains. Pendant toute la cérémonie, ils poussent
des cris affreux ‘et font un bruit vraiment infernal. Ils font des
prières pour lui, pendant deux ou trois jours, après lesquels ils
l’oublient complétement.
La femme coupe ensigne de veuvage une partie de ses cheveux
et cherche un mari qu’elle peut épouser le lendemain méme, ou
bien elle retourne chez son père. Lorsqu'une femme meurt, on
282 NOTES.
brûle. sa tente, on tue ses chevaux, mais on fait paraître moins de
douleur que pour la mort d’un homme.
Lorsqu'un Indien a quelque griefs contre un voisin, il-lui
porte un défi : tous deux vont endosser le costume de guerre qui
se compose d’un manteau fait de la peau la plus épaisse du guana-
que, d’un chapeau ou casque garni de lames de cuivre et orné
d’un plumet. Ils se rendent alors sur le lieu désigné pour le com-
bat, et là le sabre au poing, ils combattent quelquefois pendant
une demi-heure, se portant coup pour coup, jusqu’à ce que l’un
des deux reste sur la place. Le vainqueur est porté aux nues,
tandis que le vaincu est traité de lâche ; on se contente de l’enterrer
sans aucune cérémonie, enveloppé dans son manteau: C’est là ce
qu’ils appellent le combat singulier. Si une tribu a à se plaindre
d’une autre tribu, elle lui envoie un défi, et s’il est accepté,
ils montent à cheval et entrent une centaine à la fois dans la
lice. :
Dès que sur cenombre, un seul a été tué et un ou deux blessés,
le reste prend la fuite, et le lendemain, les deux tribus traitent de
la paix, en se donnant une fête, et s'offrent en cadeaux des che-
vaux, des objets en cuivre, des manteaux, etc. Les femmes assis-
tent au combat armées de bâtons, mais comme les hommes ontun
grand goût pour le sexe, ils ne les combattent qu’un instant, sans
jamais chercher à les tuer, et ils finissent toujours par se séparer
bons amis.. Le lendemain de la conclusion de la paix, les deux
tribus font une chasse générale dans laquelle elles prennent:sou-
vent une centeine de guanaques qu'ils se partagent.
La tribuque nous rencontrâmes comptait, il ya peu de temps;
vingt-un médecins, et aujourd’hui il n’en reste aucun, tous
ayant été tués. Ils faisaient mourir tous les malades dont ils avaient
à se plaindre et ne savaient guérir les autres que souvent dame na-
ture tirait de peine. Après avoir ainsi fait périr plus de deux cents
individus de tout sexe et de tout âge, les autres ouvrirent les
veux et les massacrèrent l’un après l'autre. Le dernier avait été tué
NOTES. 283
peu de jours avant notre arrivée par le chef lui-même qui l’appela
en combat singulier et le perça de sa lance.
Les Patagons croientenun Dieu qui, selon eux, habite les Andes
où vont les morts, comme jé l’ai déjà dit. Ils ont une très-grande
peur du tonnerre qu'ils croient être la manifestation de la colère
de Dieu, et lorsqu'il se fait entendre, ils se mettent en prière hors
de leurstentes, conjurant Dieu de s’apaiser, et promettant dede-
venir meilleurs, mais dès que l’orage est passé, ils ne songent plus
à leurs promesses.
Ce peuple est d'une saleté révoltante. Tous sont couverts de
vermine dont ils sont du reste fort friands. Pour la trouver ils
battent leurs manteaux ou autres peaux avec un ‘bâton, et dès
qu’elle en sort ils la dévorent avec avidité. Chacun de nous a été
à chaque instant témoin de ce dégoûtant spectacle, et j'avoue que
je ne crois pas que j'aie jamais rien vu de plus révoltant que tous
ces gens, hommes et femmes, récherchant avec soin ce que nous
regardons et fuyons avec tant d'horreur !....
(M. Montravel.)
Note 76, page 152.
Le roi patagon ou capitaine Congrey, comme on l'appelle in-
différemment , a pour véritable nom celui de Wishel. Il est en-
core jeune, et mesure 1%,87 de taille. Il ne porte pas d’orne-
ments en verroterie comme nos visiteurs d'hier, mais son manteau
est en revanche beaucoup plus beau. Il est formé de peaux noires
et blanches d’un poil assez fin. S. M. a roulé une grande partie
du matin dans l’entrepont en donnant audience à l'équipage ; elle
semblait sentir qu’elle était avec des gens d’une condition infé-
rieure, car elle demandait à chaque instant le capitaine. Enlevé
bientôt à sa popularité, le capitaine Congrey vint s’attabler au
carré, buvant du thé et de l’eau-de vie comme un véritable An-
glais 1] ne cessa pas de tenir un rouleau de belles plumes d’au-
284 | NOTES.
uches qu'il paraissait vouloir offrir au commandant. 1l n’en fat
rien cependant et redescendit à terre, en le tenant toujours à la
main, et avec les pans de son manteau remplis de cadeaux pro-
portionnés à sa dignité. Plus érudit que ses sujets, il'sait beau-
coup de mots anglais et espagnols, au moyen desquels il se faït
comprendre. Aussitôt après le déjeûner nous noûs embärquons
avec le roi Wishel et un Gaucho brésilien qui vit au milieu de
ces hordes sauvages. Niederhauser nous en avait déjà parlé et
nous avait raconté son histoire. Il avait été emmené aux Malouines
pour y exercer son métier de Gaucho; ce fut en retournant de
cette colonie dans son pays que des circonstances que je necon-
nais pas bien, le jetèrent au milieu de la horde de Patagons dans
laquelle il £'est fixé. 11 s’est marié et offre le curieux exemple d’un
homme retournant à l’état sauvage, après avoir vécu dans une
société civilisée. La coupe de sa figure indique seule son origine.
La couleur de sa peau, celle de ses cheveux, ses vêtements.et ses
habitudes le rendent semblable aux Patagons. Déjà il semble
avoir oublié sa langue natale , l'espagnol, et n’en articule les mots
qu'avec un certain travail de mémoire.
(M. Desgraz.)
Note 77, page 158.
Le matelot que nous recueillimes à bord de l’Asérolabe, Suisse
de naissance et horlogèr de son état, avait avec lui une petite
boîte contenant les instruments de son métier. On ne lui en dé-
roba pas un seul, pendant le temps qu'il passa parmi eux:
Ces Indiens ne furent pas aussi probes à notre égard, ils nous
dérobèrent quelques mouchoirs et surtout ceux de la couleur
rouge. Ils essayèrent aussi à nous dérober quelques petits cou-
teaux et des grains de verroterie. |
MM. Dumoutier et Ducorps passèrent la nuit au camp pour
étudier un peu plus facilement les mœurs de ces peuples. Ils vo-
ièrent au premier, outre divers, ustensiles, un compas en cuivre
à branches courbes dont il se servait pour mesurer des diamètres
de crâne. Quant au second, ils lui volèrent divers objets. Les
métaux polis et brillants sont ceux qui les tentent d'avantage:
tels sont le cuivre, l’argent.et le ferblanc. Avant de prendre une
arme, un sabre, uu coutelas quelconque, ils regardent d’abord
s’il est bien poli.
Après les divers larcins dont les Indiens se rendirent coupables
à notre-égard, nous devons les regarder comme enclins au vol.
Cependant le matelot que nous avions à bord nous assura le con-
traire ; il nous dit même que dans la tribu on châtiait sévèrement
un voleur pris sur le fait, mais que c'était notre peu de généro-
sité envers eux qui les avaient rendus aussi pillards. Il nous dit
aussi que les femmes étaient plus voleuses que les hommes.
(M. Gourdin.)
Note 78, page 161.
Je voulais contourner le hâvre Peckett, et reconnaître l’em-
bouchure de la rivière. Mais le hâvre s'enfonce dans le N. O. de
plus d’une lieue. Ses bords sont découpés d’une suite de baies
qui en allongent singulièrement le circuit. La chasse des oies et
des huiîtriers nous ayant d’ailleurs fait perdre beaucoup de temps,
nous nous rabattimes sur une tribu de Pêcherais campée à peu
de distance de la rive N. E. du hâvre, à l'abri d’une petite dune.
Le camp se composait de 8 à 10 tentes faites d’un simple auvent
circulaire. Les peaux maintenues par des piquets forment un peu
le dôme, mais sont loin d'offrir un aussi bon abri que les tentes
patagoniennes. Dureste, j'ai remarqué partout unemisère extrême
et une malpropreté dégoûtante. Mêmes vêtements , nourriture ,
instruments de chasse que les Patagons. Je n’ai vu ni bateaux
ni instruments de pêche; quelques chevaux paissaient autour
du camp dans une sorte d'enceinte formée par des arbres rabou-
286 NOTES.
gris, les seuls que j'ai pu voir dans ces contrées. Cette tribu ne
différait donc de celle du hâvre Oazy, que par le mode de cons=
truction des tentes, et par le caractère de physionomie des natu-
rels, qu’on ne sauraïît confondre avec celui des Patagons. Il existe-
rait donc sur la côte de Patagonie des peuplades de Pécherais
vivant de la chasse et ignorant la navigation et la pêche.
Attirés dans une des tentes par des lamentations et des cris
aigus, nous avons vu une vieille femme enveloppée de peaux qui
paraissait malade; ses compagnes nous faisaient signe d’appro-
cher aveé précaution et sans bruit. Elles soulevèrent la peau qui
recouvrait la malade, en exprimant par leurs gestes qu’elle allait
trépasser. Pour cela, elles soufflaient sur leurs doigts qu’elles
élevaient au-dessus de leur tête, comme pour exprimer que le
dernier souffle ou l’âme de la moribonde allait s'envoler vers le
ciel. Celle-ci se redressant pourtant sur son séant, se plaignit
d’une oppression à la poitrine et d’un grand embarras dans les
voies aëriennes. Soulevant ensuite un bras décharné, de l’autre
elle indiquait la saignée comme le seul remède à ses maux. Le cas
était embarrassant , n'ayant que des couteaux ou de mauvais ci-
seaux d'échange, il eût été absurde de tenter une saignée. Après
avoir tâté le pouls et vu la langue de la vieille, nous fâmes assez
heureux pour lui faire comprendre quelques signes de consola-
tion et d'espérance. Une galette de biscuit distribuée à ‘toute la
famille fut dévoré en un clin d'œil, et fit renaître la joie dans la
tente pêcherais.
( M. Roquemaurel. )
Note 79, page 162. |
Comme nous revenions sur nos pas, nous vimes venir à nous
deux Indiens qui nous ayant accostés, nous firent entendre que
leur tribu était tout près de nous, en nous invitant à les suivre.
Nous trouvâmes effectivement à deux ou trois portées de fusil
NOTES. 287
du rivage, dans une petite vallée à l'abri de quelques broussailles,
un camp composé de six tentes. Quelques chevaux maigres et
chétifs paissaient autour de ces tentes. Grand nombre de chiens
s'élancèrent contre nous.
Il était évident que les gens de cette tribu étaient tout différents
de ces grands indigènes que nous avions déjà vus. Cette tribu se
composait tout au plus de 50 personnes, y compris grand nom-
bre d’enfants.
Ces Indiens nous parurent beaucoup plus pauvres, beaucoup
plus malheureux et aussi sales que les premiers. Les peaux qui
couvraient leurs tentes étaient toutes trouées et en lambeaux.
Leurs manteaux était vieux , sales , usés, et ils prenaient à peine
le soin de s’en cacher. Les femmes ne portaient pas de ceinture,
- et nous parurent ainsi plus impudiques. C’est à peine, si elles re-
couvraient les parties sexuelles et plusieurs se permirent des
attouchements indécents. Les hommes étaient moins grands et
avaient les traits moins réguliers que ceux de l’autre tribu. Ce-
pendant le genre de figure était à peu près le même, sauf le nez
moins aquilin. Les femmes étaient beaucoup plus petites, avaient
le nez retroussé, la bouche grande, avec les dents belles. Elles
se peignent aussi la figure; comme les femmes de la première
tribu, j'en vis plusieurs qui n'avaient pas plus de 4 pieds 6 ou 8
pouces de haut. Ces femmes contrairement aux autres me paru-
rent avoir peu de gorge. J'en vis plusieurs qui allaitaient et qui
w’avaient, pour ainsi dire, pas de sein.
Les’ enfants têtent longtemps, j'en ai vu à la mamelle qui pa-
raissaient avoir trois ou quatre ans. Les femmes doivent engen-
drer de bonne heure, car celles qui allaitaient ces enfants, parais-
saient très-jeunes.
Nous ne vimes dans toutes ces tentes qu’un petit morceau de
viande d'autruche. Plusieurs cavaliers arrivèrent pendant que
nous étions là; mais ne rapportèrent rien : probablement la chasse
n'avait pas été heureuse. Nous vimes beaucoup de coquilles près
288 | NOTES.
des tentes et plusieurs mangeaient des moules et des patelles
qu'ils faisaient cuire au feu. Ils ont tous des flèches, mais ils pa=
raissent tenir beaucoup à leurs arcs. L'un d’eux voulut, jetcrois,
nous faire comprendre qu’il tenait autant à son arc que nous à
nos fusils. Li dt f}
La manière de vivre de ces Indiens me fit penser qu'ils tenaient
peut-être autant des Pécherais que des Patagons. Ils: doivent aussi
se servir de la fronde , car plusieurs en avaient suspenduestau
cou.
Cinq des tentes étaient sur un même rang, la sixième était de
l'arrière. En entrant dans cette tente, j’entendis dans un coïn des
gémissements. Plusieurs jeunes femmes et enfants qui:se chauf-
faient autour du feu me firent entendre que c'était quelqu'un
qui allait mourir.
Enfin je vis sortir de dessous les peaux qui étaient dans le coin
de la tente deux vieilles femmes. Toutes deux pleuraient, «et la
plus jeune me fit signe qu'elle allait mourir. Pour cela, élle por-
tait la main fermée à la bouche et la dirigeait vers de iciel en
l’ouvrant et en souflant. Voulait-elle faire entendre que son âme
allait s'envoler ? Cette femme malade me fit aussi signe de la sai-
gner. Tous me le demandaïent avec instance pour celle , mais je
n'avais aucun instrument. Je me contentai de la consoler de mon
mieux et de lui faire entendre que son mal n’était pas grand. Les
jeunes qui étaient dans la tente paraissaient s'inquiéter peudes
souffrances qu’endurait cette malheureuse. La vieille femme me
continua à se lamenter.
Dans la case où était la malade, nous remarquâmes un petit
garcon plus blanc que les autres, et bien déluré, avecodes yeux
bleus et des cheveux bouclés ; le père de cet enfantn'étaitsans
doute pas un Patagon.
Nous restûämes peu dans cette tribu et nous nous acheminâmes
vers le bord. à 20
(AZ. Gourdin.)
NOTES. 289
Note 80, page 161.
À onze heures, je descends à terreavec MM. Roquemaurel et
Gourdin ; après avoir contourné le hâvre Peckett et suivi le
rivage durant une heure et demie environ, nous rencontrons
deux hommes qui nous engagent à venir visiter leurs cases. Après
une marche assez longue à travers des bruyères, nous apercevons
sur une éminence qui domine la mer quelques huttes d’un aspect
encore plus misérable que celles du camp. Elles sont au nombre
de huit, quelques chevaux paissent dans les alentours, et de nom-
breux chiens nous annoncent par leurs aboïements. Les hommes
et les femmes qui habitaient les cases étaient beaucoup plus petits
et moins robustes que ceux que j'ai déjà vus. Entrant dans une de
ces mauvaises cases, je vis une femme qui me fit signe en pleurant
de me retirer. J’avançai néanmoins et j'en aperçus une autre cou-
chée sur des peaux. Celle qui pleurait me fit signe qu’elle désirait
que je saignâsse la malade , me faisant entendre du geste qu’elle
allait bientôt expirer, ce que je crus qu’elle m'indiquait, en met-
tant sa main dans la bouche, et puis l’élevant en regardant le ciel.
Après avoir acheté des peaux, un arc et des flèches , dont ils ne
se défaisaient qne difficilement , nous revenons à bord en chas-
sant, et en rapportant avec nous quelques coquilles.
(M. Gervaize.)
Note 81, page 161.
Sur les dix heures du matin, le canot-major quitta la corvette
pour porter à terre quelques officiers. Pendant qu'il s’y rendait,
nous vimes que les Patagons avaient démonté leurs tentes, qu'ils
les chargeaient sur les chevaux et qu’ils se disposaient à quit-
ter notre voisinage et à porter leur camp ailleurs. Nos mes-
sieurs revinrent bientôt et nous donnèrent la véritable raison de
.. 19
290 NOTES.
ce départ. La chasse n'avait rien produit, les vivres étaient épui-
sés, et ils allaient chercher meilleure fortune sur un autre point,
promettant toutefois de nous envoyer des guanaques le lende-
main, s’ils parvenaient à en attraper quelques-unes.
(M. Jacquinot.)
Note 82, page 164.
Partis d’un petit morne situé à la pointe S. O. de l'entrée du
hâvre Peckett, nous parcourûmes vers le S. O. une distance d’en-
viron quinze milles sans avoir trouvé le bras de mer en question.
Une pluie continuelle, un vent froid , l'impossibilité d'allumer
un feu et de bivouaquer, puis enfin la nécessité de rallier le bord
avant le 8 au matin, nous obligèrent à renoncer à cette recherche.
Le lieu où nous nous arrêtâmes semblait être le point culminant
des terres environnantes. À partir de là, les ondulations du terrain
s’étendaient à toute vue vers le S. O., où nous aurions pu voir la
mer à neuf milles de distance, si elle eût existé réellement. On
peut donc affirmer que dans la direction du S. O., l’isthme de
Brunswich doit avoir plus de huit lieues de largeur, au lieu de
trois lieues que King lui a donnée. Peut-être l’hydrographe an-
glais a-t-il pris pour un bras de mer unelongue suite de bras que
nous avons cotoyés et laissés enfin à notre gauche.
Le terrain que nous avons parcouru est d’une uniformité mo-
notone. C’est une vaste plaine, ou plutôt une suite de plaines en-
tourées de petits bourrelets de terre dont la hauteur n'excède pas
40 à 50 pieds. Ces massifs dont le talus est souvent d’une grande
régularité, paraissent jettés au hasard dans toutes les directions,
sans qu’il soit possible d’estimer le cours des eaux qui semble les
avoir formés. Le sol, de nature tourbeuse, est criblé d’une multi-
tude de terriers assez semblables à ceux de nos taupes. Des légions
de rats habitent ces demeures souterraines , vivant peut-être de
la même racine dont les Patagons se nourrissent. Ces rats dela
NOTES, z91
plus grande espèce, ont une assez jolie fourrure, noire sur le
dos et blanche sous le ventre. Les Patagons en fabriquent quelques
manteaux. Je n’ai vu dans les steppes désertes que des joncs, des.
herbes et quelques plantes épineuses. Dans ces tristes solitudes,
l'œil n’est jamais réjoui par la vue d’un seul arbre; car on ne
saurait appeler de ce nom une sorte de groseiller sauvage et un
autre arbriseau à feuilles cendrées dont le sol est couvert. Les
replis du terrain enferment d'assez grands lacs où des vols innom-
brables d’oies et de canards peuvent braver les flèches inoffensi-
ves des indigènes. Les parties marécageuses servent de refuge
aux bécassines. Les guanacos se tiennent de préférence sur les
crêtes des monticules d’où ils peuvent apercevoir à de grandes
distances la troupe des chasseurs patagons. Toujours alertes et
attentifs au moindre bruit, ces timides animaux n’ont, pour se
soustraire à leurs ennemis , qu’une extrême vigilance, et une vi-
tesse qui ne le cède qu’à celle des chevaux. Dans notre course,
nous apercümes deux guanacos qui, le cou tendu, se tenaient
déjà sur leurs gardes ; car ils décampèrent avant que nous les
eussions approchés à plus d’un demi-mille.
Ayant fait halte pour déjeûner au milieu d’une plaine cou-
verte d'herbes sèches, nous vimes partir très-près de nous
une petite autruche qui venait d'abandonner son nid où nous
recueïlimes dix-sept œufs encore chauds. Un peu pius loin une
très-belle autruche se présenta tout à coup devant nous; elle
semblait marcher difficilement. Mais nos armes étaient en très-.
mauvais état , et nous eûmes le regret de les manquer. Nous ne
fümes pas plus heureux sur deux autres de ces oiseaux qui nous
échappèrent encore. A la vérité, je ne sais trop comment il eût
été possible de les porter à bord, par le mauvais temps qui nous
a poursuivis sans relâche. L'autruche de Patagonie a une taille
au moins égale à celle d'Afrique; mais son plumage fui est très-
inférieur. est d'un gris pommelé'et manque de ce velouté qu'on
remarque sur les plumes d'Egypte ou de Maroc.
292 NOTES.
Nous passâmes sur le bord d’un lac d’eau salée dont le fond,
d’une belle argile très-liante ; m’a paru très-propre à faire dela
poterie. Mais les naturels ignorent le parti qu’ils pourraient en
tirer. Ce lac, dont les eaux exhalent une: odeur infecte se trouve
à moins d’un mille de la pointe S. O. de l'entrée du hâvre
Peckett.
(M. Roquemaurel. )
Note 83, page 164.
C’est dans une de ces courses, le 7 janvier, veille du départ, que
nous eûmes le plaisir de voir et de tirer plusieurs autruches,
d’une espèce beaucoup plus petite que celle d'Afrique. Nous en
trouvâmes une sur son nid : à peine nous eut-elle aperçus qu’elle
fila avec la rapidité d’une flèche. Je n’exagère point en disant
qu’un cheval lancé au galop l’eût à peine suivie. Nous ramassâmes
les œufs au nombre de dix-sept. Pendant cette promenade, nous
apercûmes aussi quelques guanaques vues de loin. Le terrain
que nous parcourûmes était une vaste plaine couverte de pâtura-
ges et coupée parallèlement par des tranches de terre plus élevées
que le niveau du sol et ressemblant assez à des remparts. L'inter-
valle entre deux tranches était généralement rempli en partie par
des espèces de lacs, sur lesquels se laissaient voir une immense
quantité de gibier. Le reste du terrain se composait de marais etde
pâturages et contenait peu d’eau. La pente du sol.le plus sectétait
percée dans tous les sens par une infinité de trous faits par des
rats ou des belettes, et en telle quantité qu’on ne pouvait faire un
pas sans mettre les pieds dedans et courir le risque de tomber ou
de se donner une entorse. Nous comptions sur le retour pour
nous mettre à chasser des autruches , des oïes etdes canards.Mais
il plut toute la journée, et après: avoir fourni une course de cinq,
lieues dans l’intérieur, nous nous hatâmes de regagner le bord,
(M. Durockh.)
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NOTES. 293
Note 54, page 166.
Le passage de l'océan Atlantique dans locéan Pacifique par le
détroit de Magellan, avec les cartes tout imparfaites qu’elles sont
encore, ne présente pas de dangers comme autrefois, car avec les
mouillages connus qui se trouvent dans toutes les parties, on a
tous les moyens possibles d'assurer sa navigation. Mais si l’on y
trouve l’avantage d’éviter les grosses mers du cap Horn qui fati-
guent beaucoup les bâtiments et leurs agrès, le passage de l’Atlan-
tique dans l'océan Pacifique par cette dernière route présente
peut-être encore la plupart du temps beaucoup moins de dangers
aux bâtiments du commerce, il évite bien des soucis à leurs capi-
tames , et les traversées sont peut-être encore plus courtes qu’en
passant par le détroit où les vents d’ouest et de S. O. qui règnent
surtout dans l'été, dominent toujours et sont bien violents, et où le
vent d’'E. et de N. E., qui est favorable, amène avec lui un temps
sombre et pluvieux, qui rend la navigation difficile dans un es-
pace aussi resserré. Toutes ces raisons font qu'on compte encore
chaque année le nombre de navires qui s’aventurent dans le dé-
troit en se rendant dans la Mer du Sud ; et je crois qu'il en
sera ainsi tant qu'il n’y aura pas d'établissement dans le dé-
toit. Dans ce cas seulement, il se formerait très-vite des pilotes
qui feraient disparaître toutes les difficultés de ces passages, ai-
deraient les navires à profiter de toutes les circonstances et trou-
veraïent moyen, en dépit des vents, de leur faire passer le détroit
dans un temps au moins aussi court que les traversées moyeunes,
en doublant le cap Horn. Le grand problème qui serait alors ré-
sulu, ferait renoncer tout-à-fait à cette route ; mais d'ici là qu’on
ne soit pas étonné, si beaucoup de navires faiblement armés,
comme le sont les navires du commerce, préfèrent la navigation du
294 NOTES.
large, à une navigation entre des côtes resserrées comme celles-ei
a matt
dans des parages aussi variables et aussi venteux.
Quant au passage du détroit, en allant vers l'Atlantique, il est
non-seulement facile, mais praticable presque toute l’année , et
très-avantageux pour ceux qui suivent cette route.
(M. Dubouzct.)
Note 85, page 166.
Le 5 janvier au matin , je quittai la Zé/ée dans le grand canot
avec quatre jours de vivres pour aller faire l’exploration du golfe
de Gente-Grande et de la baie appelée Lee-Bay, partie non connue
et que le capitaine King disait pouvoir communiquer avec, la
grande baie Saïnt-Philippe par un canal étroit. Ce qui avait
donné lieu à cette opinion était une coupée que nous avions re-
marquée aussi dans Lee-Bay, mais que nous reconnûmes dans
notre expédition pour n'être autre qu’une partie très-basse de la
côte entre deux mornes plus élevés, ce qui de loin présentait Pap-
parence d’un canal". |
Après troisjours d'absence, continuellement contrariés par un
coup de vent de l’ouest au N.0., qui plusieurs fois nous mit en
1 Un individu, qui prétendait avoir servi de pilote au capitaine King,
m'assura, à notre arrivée à Talcahuano, que ce passage existail en effet, mais
praticable seulement pour des embarcations. D’après les renseignements que
je recueilis, son entrée dans la baie Gente-Grande se trouvait précisément au
point sur lequel je fs route le 6 au soir, seul point qué je ne pus voir d’une
manière satisfaisante , y étant passé à dix heures du soir, dans toute la vio=
lence du coup de vent. C’eût élé vraiment jouer de malheur/....
D'un autre côté, M. Howard, lieutenant de la corvette V'Alligator, qui
était embarqué sur l’ Adventure lors de l'expédition du capitaine Fitz-Roy, ñ
m’assura plus tard, au contraire, qu'envoyé pour déterminer celte baïe Genie î
Grande, il n'avait trouvé aucun canal, ce qui, démentait complétement, Pass, ni
sertion du pilote prétendu du capitaine Kiny,
NOTES. 295
danger réel, nous revinmes à bord, non sans avoir complété notre
exploration, mais sans avoir réussi à rencontrer un seul habitant,
ce qui me contraria infiniment.
Le 8 au matin, à peine eûmes-nous mis le pied à bord que nous
mimes à la voile pour sortir du détroit dont nous débouquâmes le
lendemain 9 au matin.
(M. Montravel.)
FIN DU TOME PREMIER.
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